Dépression, isolement et toxicomanie : quand être DJ devient un trouble de santé mentale

Il y a un revers qu'on ne voit pas dans les photos de voyages en avion privé et de soirées dans les piscines d'hôtels de luxe.
27 septembre 2016, 5:47pm

La vie d'artiste en tournée semble être un rêve : vous vous envolez vers des destinations exotiques, vous êtes payé pour présenter vos créations sur scène, vous êtes admiré, des foules font la file pour vous voir, vous avez plus de bière, de coke et de sexe que vous pouvez en prendre.

Mais il y a un revers qu'on ne voit pas dans les photos de voyages en avion privé et de soirées dans les piscines d'hôtels de luxe. L'isolement, le cycle de sommeil déjanté, les semaines sans fin, les mois sans ses amis et ses proches, des percées et des sommets professionnels turbulents, et une consommation endémique de boissons fortes et de drogues dures.

Cette vie chamboule l'équilibre mental des artistes en tournée. De plus en plus d'entre eux admettent que leur vie de rêve vire au cauchemar.

Avicci s'est retiré cette année, à 26 ans, au sommet de la gloire, tournant le dos à des contrats outrageusement payant. Cinq années de tournée baignées dans l'alcool avaient conduit le célèbre Suédois à l'hôpital deux fois.

La légende new-yorkaise du house Erick Morillo a aussi récemment révélé que sa vie est partie en vrille quand sa carrière s'est essoufflée : sa subséquente dépendance à la kétamine injectée lui a presque coûté un bras, au sens littéral.

Le pionnier du dubstep Beng a tout juste repris ses activités après deux années sabbatiques : il avait reçu un diagnostic de schizophrénie et de trouble bipolaire, que des années de tournées et de consommation avaient masqués, peut-être causés.

Le producteur et DJ canadien Deadmau5 a aussi parlé de sa lutte contre la dépression à la fin de l'année dernière.

Même l'inépuisable maître de la techno Carl Cox a admis à Mixmag qu'il allégeait son calendrier de tournée de l'an prochain par crainte de s'effondrer. Il ne boit plus, ne se défonce plus et ne fume plus depuis 14 ans, après avoir sérieusement craint pour sa santé, mais, même s'il s'est désintoxiqué, il n'arrive plus à supporter le manque de sommeil et les décalages horaires inhérents aux tournées mondiales.

Avoir du succès comme DJ ou producteur, c'est censé être ce qu'il y a de mieux au monde... Pourquoi autant d'artistes renommés se crashent-ils de façon aussi spectaculaire?

60 % des musiciens disent avoir souffert de dépression

Des études ont montré que les professions artistiques pouvaient peser lourd sur la santé mentale, que l'artiste gratte les fonds de tiroirs pour payer son appart ou engrange des revenus dans les six chiffres pour payer son penthouse à Las Vegas. Dans un rapport publié l'an dernier, l'Université Victoria a établi un lien entre la prévalence des troubles de santé mentale chez les artistes professionnels et les faibles revenus, les longues heures de travail et l'absence de sécurité d'emploi. Parmi les musiciens interrogés par l'organisme d'aide britannique Help Musicians, 60 % disent avoir souffert de dépression. Horaires antisociaux, problèmes financiers, travail irrégulier et tournées ont été mentionnés comme facteurs principaux.

Mais même ceux qui surfent sur le succès sont à risque de souffrir de troubles de santé mentale. Le manque de sommeil, l'isolement en voyage, les longs mois loin de la famille et des amis, la forte concurrence, les critiques, les détracteurs sur le web, ainsi que les hauts très hauts et les bas très bas du métier : ces facteurs combinés peuvent rendre la vie misérable même aux artistes qui réussissent le mieux. À cela s'ajoute un mode de vie comprenant fast-food, peu d'exercice et beaucoup trop d'alcool et de drogue, les ingrédients d'un éventuel désespoir.

Vijaya Manicavasagar, directeur des services de psychologie au Black Dog Institute, un organisme sans but lucratif qui a pour mission d'étudier et de traiter les troubles mentaux, affirme que les tournées frénétiques peuvent entraîner des troubles mentaux parce qu'il est difficile, à cause du manque de sommeil et du mode de vie malsain, de maintenir son équilibre émotionnel, mais aussi parce que les nombreux partys peuvent masquer les problèmes.

« S'ils ont le moral à plat ou souffrent d'anxiété, ils peuvent se dire par erreur : "Ah, j'ai juste trop fait la fête, j'ai la gueule de bois, peu importe", et ne pas se rendre compte de la présence d'un trouble sous-jacent », explique Vijaya Manicavasagar.

De la même façon, les hauts et les bas d'une vie rythmée par les partys peuvent masquer les hauts et les bas symptomatiques du trouble bipolaire. Souvent, les personnes souffrant d'anxiété ou de dépression feront davantage la fête pour essayer de se sentir sociables.

« Ils cherchent dans leur passé les moyens éprouvés de se remonter le moral, ajoute Vijaya Manicavasagar, mais ce n'est sans doute pas une si bonne idée. Ils répètent ce qui masque ou compense leur moral bas ou leur problème d'anxiété, alors qu'ils ont vraiment besoin d'aide professionnelle. »

« Même si vous n'êtes pas alcoolique, il est tentant d'essayer de s'engourdir, de s'échapper, d'être dans le même état que tout le monde. »

La DJ techno Louisahhh sait tout du prix à payer pour les tournées et les nombreux partys. Elle n'a pas bu d'alcool depuis plus d'une décennie, mais, même si elle a adopté de saines habitudes de vie, elle sent le poids des longues semaines sur la route, surtout quand elle part en solo ou dans des pays de langue étrangère où elle a peu ou pas de repères.

« Je souffre d'anxiété et de dépression, dit-elle. On n'a pas de mémoire tampon émotionnelle pour repousser toutes les difficultés. Parfois, en tournée, je me sens à l'écart parce que je suis sobre. Comme si je n'étais pas sur la même planète que tous ceux autour de moi. Au bar, quand tout le monde est saoul ou défoncé, pas sur la même longueur d'onde que moi, je ne me sens pas à ma place non plus. Je comprends que l'alcool est un excellent lubrifiant social. Même si vous n'êtes pas alcoolique, il est tentant d'essayer de s'engourdir, de s'échapper, d'être dans le même état que tout le monde. »

« Je me souviens qu'un de mes amis proches me disait : "T'as vraiment pas l'air bien! »

La vedette italienne Crookers fait aussi partie de ceux qui connaissent trop bien le piège d'une vie de party : quand le fun est passé, il faut continuer le party juste pour.

« Quand j'ai commencé à faire beaucoup de tournées, j'adorais me saouler, avoir du fun avec des filles au hasard et dormir 30 minutes par nuit, dit-il. Je n'ai jamais essayé de drogue, mais je me souviens que, pendant quelques années, je me sentais tout le temps malade. Se réveiller chaque matin avec une gueule de bois et se rendre à un nouvel aéroport, ce n'était pas aussi cool que le monde l'imagine. Et boire pour se sentir mieux, c'est un cercle vicieux qui n'est pas cool non plus. Je me souviens qu'un de mes amis proches me disait : "T'as vraiment pas l'air bien!" »

Crookers a éventuellement dû faire une croix sur l'alcool et la remplacer par l'exercice. Son nouveau mode de vie en tournée ressemblait plus à celui d'un athlète qu'à celui d'un DJ.

« Si je continuais cette vie démente, je savais que je tomberais très vite et que ce serait plus difficile de m'en sortir, dit-il. J'ai remarqué qu'en général, après avoir commencé à mieux prendre soin de moi, les tournées sont devenues plus faciles. Mentalement, je pouvais mieux les endurer qu'auparavant. »

Louisahhh aussi a aussi tourné le dos aux excès. « Je n'aurais jamais pu traverser cette partie de ma carrière autrement. Mes problèmes d'alcool et de drogue m'ont mené à une vie très restreinte, très vite. Elle s'est limitée à cinq pâtés de maisons entre mon appartement et celui de mon revendeur. »

Des signes peuvent indiquer si une personne souffre d'un problème plus sérieux qu'un lendemain de veille constant, note Vijaya Manicavasagar. L'insomnie constante, l'épuisement, l'irritabilité, l'anxiété et la peur, ou une fixation sur des choses, des substances, des activités ou des comportements indiquent qu'une personne pourrait bénéficier d'une aide professionnelle (qui peut prendre différentes formes : outils en ligne, auto-examens comme ceux qu'offre le Black Dog Institute, évaluation d'un médecin généraliste ou rencontres avec un spécialiste).

« S'ils voient qu'ils ne peuvent pas retrouver l'équilibre ou qu'ils n'arrivent pas à revenir à ce qu'ils considèrent comme une vie normale, je pense qu'ils devraient chercher de l'aide », conseille Vijaya Manicavasagar.

Ce qui ne veut pas dire qu'il soit impossible de résister à une vie de Rolling Stone, y compris en tournée : beaucoup d'artistes de premier plan, certains dans la cinquantaine, continuent de jouer plusieurs soirs par semaine et de boire avant et après le spectacle sans modération. Connaître les difficultés de la vie en tournée ne fait pas de tort (même si c'est juste pour aimer davantage votre emploi ordinaire).

« Ceux qui ne connaissent pas le stress de ce mode de vie pensent que c'est une vie de rêve, estime Louisahhh. Vous n'avez pas un emploi normal, vous êtes DJ, vous faites le tour du monde. La réalité, c'est que vous avez un horaire anormal, que vous êtes très loin de chez vous et que personne ne comprend vraiment ce que c'est en dehors de ceux qui vivent la même chose. Certains — je ne sais pas comment ils y arrivent — ne dorment pas pendant cinq jours parce qu'ils sont en spectacle, font la fête, vont à l'aéroport, se retrouvent dans un sale état dans leur chambre d'hôtel, sont de nouveau en spectacle le soir, vont à l'aéroport, et ainsi de suite. C'est dément de faire subir ça à son corps. »

« Ce n'est vraiment pas pour tout le monde. Je comprends parfaitement que certains abandonnent ou développent des problèmes mentaux, dit Crookers. Je connais plein de DJ qui sont complètement dépressifs une journée et complètement heureux le lendemain. Ils souffrent de la folie de la vie en tournée et continuent quand même parce qu'ils en ont besoin, qu'ils aiment cette vie, qu'elle est nécessaire pour eux. »

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