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L’application « Alerte Attentat » lancée pour l’Euro est l’un des trucs les plus anxiogènes sur le marché

Le ministère de l'Intérieur a créé une appli mobile qui ne sert à rien – si ce n'est faire flipper tout le monde.
10.6.16

« Alerte Attentats », une appui pas du tout déprimante téléchargeable sur votre mobile. Collage par Lucile Lissandre.

Dans les rues de Paris, quelques supporters portent le maillot des Bleus, les stocks de bières diminuent à une allure immodérée dans les supermarchés, les parieurs carburent aux pronostics aléatoires, les Italiens pensent encore avoir une chance, et, bien sûr, les risques d'attentats sont au maximum. Comme vous le savez, l'Euro 2016 commence aujourd'hui.

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Certains sont fous furieux, d'autres enthousiastes, et comme le souligne Le Monde, les adhérents au Front National n'en ont rien à foutre. Mais une chose est sûre : le football, ça rassemble. Et comme ça rassemble, une bombe peut potentiellement péter là où lesdits gens sont rassemblés. C'est pour cette raison que le gouvernement flippe.

Après les attentats du Bataclan en novembre 2015, ceux de Bruxelles en mars et l'arrestation du nationaliste Français qui préparait des attentats à l'Euro en ayant acheté pour 250 000 euros d'armes en Ukraine, la menace d'attaques sur notre sol est forte. L'état d'urgence se perpétue. Et de part sa nature d'événement international, la compétition de football augmente d'autant plus la probabilité d'attaques terroristes. Évidemment, cela se ressent sur le moral de nos compatriotes. À la question « Le risque d'attentats à l'Euro impacte-t-il votre ferveur ? » posée sur L'Équipe.fr, 41 % des participants ont cliqué « oui ».

Mais heureusement, une brillante idée s'apprête à balayer toute la crainte de la population française. Suite au long débat sur les risques d'attaques terroristes, le ministère de l'Intérieur français a lancé une application mobile pour, je cite, « prévenir la population [française] des attentats ».

L'appli « Alerte Attentat » a été décidée « après un retour d'expérience » commandé par le gouvernement à la suite des attaques du 13 novembre 2015 et annoncée par le Premier ministre Manuel Valls. Elle est, depuis hier, téléchargeable gratuitement en Français et en Anglais sur les stores Apple et Android. Depuis son lancement – pourtant relativement passé inaperçu –, c'est l'application gratuite la plus téléchargée sur l'AppStore.

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Baptisée SAIP – pour Système d'alerte et d'information des populations –, l'application permet à chacun d'être alerté sur son téléphone « en cas de suspicion d'attentat ou d'événement majeur » Selon les termes du ministère, cela peut être une attaque terroriste, un assaut nucléaire ou plus rare, un feu de forêt. « Ce concours citoyen démultiplie la seule capacité de diffusion de la puissance publique », explique doctement le gouvernement. Ainsi, l'appli donne une voix unique aux réseaux sociaux afin d'éviter le chaos et les canulars.

L'interface de l'application est facile d'utilisation, malgré quelques failles techniques relevées par le site de 20 Minutes. Pour recevoir les alertes, l'utilisateur enregistre la ou les villes de France qu'il souhaite suivre (jusqu'à huit zones géographiques afin, par exemple, de suivre la situation de ses proches), ou accepte de donner sa géolocalisation. Les alertes sont décidées par les préfets et relayées ensuite dans un délai de 15 minutes dans un rayon déterminé – d'une zone de 300 mètres à une zone pouvant s'étendre sur tout un département.

L'application en langue anglaise sur Android. Image via le site d'Android.

À deux jours de l'Euro 2016, le gouvernement décide donc d'abattre sa dernière carte : une alerte mobile, serviable, pas du tout inquiétante, et prête à ravir toute personne un minimum paranoïaque quant aux comportements supposés d'une partie de la population française. Ou toute personne, disons, très à droite sur l'échiquier politique. Le truc, c'est qu'évidemment, cette appli ne règle rien. Ni l'attentat en lui-même s'il survient, ni ses conséquences immédiates, à cause des 15 minutes de battement entre le moment où l'information est donnée, celui où elle est officialisée, puis celui où l'info est enfin envoyée. Plus que d'aider quiconque si un nouveau malheur venait à s'abattre sur la France, cette appli qui se veut sympa marque surtout notre impuissance devant l'arbitraire du terrorisme.

Pendant les attentats du Bataclan, les premières news que j'ai reçues étaient celles d'une amie retranchée dans un bar. Ça avait pris trois minutes – cinq fois moins qu'avec l'application.

En fin stratège expert en communication, le gouvernement a une nouvelle fois tout fait à l'envers. Il rentre dans la culture digitale avec une appli qui officialise, en 3.0, sa propre défaite. L'Euro commence aujourd'hui, le monde entier ne fait que parler d'attentats sur notre sol et de la façon dont on devrait réagir face à un éventuel massacre, et plutôt que de calmer le débat, on en rajoute une nouvelle couche dans la prévention, avec une appli objectivement inefficace.

Car s'il y a danger, l'application affiche un mystérieux écran rouge sur le téléphone de l'utilisateur responsable en cas d'attaque à proximité. Puis un message non sonore apparaît : « Je m'informe » s'affiche sur l'écran et donne des « informations et des consignes précises concernant l'état de la situation en cours ». Il faut, cependant, garder l'application active en arrière-plan pour que l'alerte apparaisse. La dernière étape consiste à diffuser massivement l'information afin de rendre l'alerte visible et virale auprès de sa communauté internet.

La fonction de cette appli est, en somme, comparable à celle de Mobkeeper ou d'un bon pote – le tout, supervisé par l'État. Je me souviens pendant les attentats du Bataclan, les premières news que j'ai reçues étaient celles d'une amie qui s'était retranchée dans un bar à République et qui avait balancé des messages à ses potes parisiens pour qu'ils fassent gaffe. Le battement avait été d'approximativement trois minutes – soit cinq fois plus rapide que la décision du préfet avec l'application – et les destinataires avaient, eux aussi, relayé l'info fissa.

Aussi, plus je me pose la question et plus je me demande si l'application sur laquelle a bossé le ministère de l'Intérieur et le Service d'information du gouvernement (SIG) a pour but de rassurer la population en la prenant en charge après coup ou de la faire plonger dans un état de psychose encore plus profond. Parce qu'en gros, « Alertes Attentats », c'est l'État qui vous dit « quelque chose de terrible peut/va arriver, mais on est là pour vous tenir au courant de la marche à suivre, par texto. » L'idée de risque y est plus que jamais institutionnalisée.

Enfin, dans les faits, qui va mater son téléphone ce soir devant France-Roumanie pour savoir où en sont les alertes lorsque chacun sera en train de boire une bière en matant le match sur un écran géant dans une fan zone ? C'est-à-dire : au milieu du possible « danger ». Pas grand monde. Moi je serai au bar avec un vieux téléphone à clapet dans la poche, pour encourager l'équipe de France. S'il y a un blème, je passerai un coup de fil.

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