travail

Le travail : la manière dont je l’imaginais adolescent et ce que c’est vraiment

Nos parents, nos profs et nos potes nous avaient promis un truc super – qu'est-ce qui a merdé ?

Paul Douard

Paul Douard

Si vous me demandez aujourd'hui ce que m'évoque le mot « boulot », je pense immédiatement à tout ce temps perdu à faire autre chose que ce que j'aime vraiment, à ces milliers d'heures passées devant un bureau à penser à ce que je ferai une fois la journée terminée. Je ne sais pas comment j'ai pu en arriver là. Parce que je le sais bien, je n'ai pas toujours été comme ça.

La première fois que j'ai entendu parler du travail, je n'étais rien d'autre qu'un adolescent pour qui n'importe quelle forme d'effort était mal reçue. Je ne connaissais vaguement que le travail scolaire, qui techniquement n'était pas indispensable à ma survie ni à mon intégration sociale, ce qui le reléguait au dernier rang des trucs « importants ». Le deal de l'école était le suivant : si je bossais, ma vie serait super. On m'a vendu un système où l'effort devait, à terme, me permettre d'être heureux et parfaitement épanoui. J'y ai cru, un peu. Dans mon esprit de teenager flemmard sous perfusion quotidienne de Friends, cela signifiait avoir un job qui me permette de gagner de l'argent sans avoir envie de me trancher la jugulaire tous les lundis.

Dans mon imaginaire atrophié, travailler ressemblait vaguement à ça : se réveiller le matin avec un soleil orange dans la tronche, de bonne humeur et parfaitement coiffé. Passer ensuite au Starbucks du coin. Enfin, débarquer au boulot sur les coups de 10 heures, dans un open space au design faussement industriel, mais moderne, où une assistante me transmet les dossiers du jour qui nécessitent mon expertise si bien rémunérée.

Au-delà de cette image particulièrement erronée, mon seul repère en termes de vie active était incarné dans mes parents. Comme Romain, un proche, la seule chose que je pouvais percevoir était qu'ils rentraient tard, c'est tout. « J'ai toujours envisagé le travail comme une contrainte. Je tiens ça de mon père, qui a bossé comme un malade toute sa vie. Depuis tout petit, je me jure de ne pas passer ma vie à bosser », m'explique-t-il.

Mes parents ont eu la chance de faire des études qui leur plaisaient, et donc de pratiquer un métier en adéquation avec leurs passions. Mais je ne voyais évidemment que la surface de l'iceberg. À 12 ans, on se préoccupe plus de sa pilosité pubienne que du bonheur au travail de ses parents. En fait, comme tous les kids français qui regardent des séries américaines dans lesquelles même être pauvre a l'air cool, je n'avais aucune idée de ce que signifiait réellement « travailler ». J'étais néanmoins conscient que la probabilité de passer ma vie entière à faire du skate, du foot et boire des Desperados était proche de 0. Il faut dire que je fais partie d'une génération, post-crise pétrolière, où l'oisiveté est prohibée depuis la naissance. Je me persuadais que les choses ne pouvaient évoluer qu'en bien. Sinon, à quoi bon se taper autant d'années d'apprentissage, d'examens et d'humiliations scolaires si bosser est si nul que ça ?

Je n'imaginais pas que le mot travail signifiait en réalité être assis sur une chaise de mauvaise qualité devant un écran d'ordinateur trop petit à tantôt réaliser des Powerpoints qui ne seraient jamais lus, tantôt corriger des biographies de célébrités qui seraient ensuite publiées dans les news d'un magazine de plage – sans être lues non plus. Pour travailler dans une agence de communication, il ne faut pas avoir peur de se prostituer.

Pour éviter de trop réfléchir à la cohérence entre moi et cet emploi – quoique très prisé –, je me perdais dans les méandres des playlists Spotify « Jour de pluie » ou encore « New York Hip Hop ». Cela me permettait aussi de limiter les interactions avec mes supérieurs. Ces derniers s'adressaient à moi uniquement par e-mail, quand bien même ils se trouvaient à quelques mètres de mon espace. Je trouvais le temps de faire mon travail, mais dès que j'arrêtais quelques instants, mon esprit disparaissait ailleurs. Je pensais à ce que j'allais faire une fois la journée terminée, l'été prochain, à ce que je pourrais faire si j'avais plus de fric.

Néanmoins, revenons au lycée. Je sais que ce que je vais dire à présent est à même de déclencher des diarrhées spontanées chez certains, mais plus mes études avançaient, plus je voulais travailler. J'étais pour cette idée. Au même moment où la plupart des travailleurs de la planète tentaient de me prévenir en m'aspergeant de « Profite ! Tu verras après ! », je restais convaincu que travailler allait faire de moi un homme accompli. Avant de penser que je suis une grosse merde, sachez que je suis loin d'être seul. Romain aussi en avait plein le cul de jouer les étudiants, semble-t-il. « Pendant mes études, je voyais le taf comme un moyen d'être autonome : ne plus demander de thune, ne plus subir des horaires de cours et des examens. »

Comme lui, j'étais conscient de la chance que j'avais eue de faire des études longues. Ceci étant, je voyais la moindre heure de cours comme un fardeau, la moindre présentation un chemin de croix. J'avais besoin de faire autre chose. J'étais prêt à enfiler le rôle du travailleur salarié docile et dévoué à son patron. Je ne sais pas si c'était la conséquence d'une certaine lassitude de la vie étudiante, d'une mauvaise orientation scolaire ou d'une subite envie de gagner du fric. Ce qui est sûr, c'est que quand on passe six ans à se taper des examens tous les six mois, on commence à se faire chier.

Terminées les soirées étudiantes dans des boîtes d'afterwork sordides, où les filles ont open bar tandis que les garçons attendent patiemment à l'écart que l'alcool fasse effet. Bosser était le moyen de m'éloigner de tout ça.

Une fois ma journée de boulot terminée, ma deuxième vie commençait. Celle d'un type normal qui n'a pas de quoi prendre plus que deux verres dans un bistrot et qui est remplaçable du jour au lendemain par un autre type proposant les mêmes compétences.

Dès mon premier job, je me suis retrouvé à mener une sorte de double vie. Mon emploi, mes habits, les gens avec qui je travaillais, tout semblait clinquant. J'avais le sentiment d'être dans un milieu intellectuellement stimulant, entouré de personnes brillantes qui, surtout, comptaient sur moi. J'avais même l'impression d'être important, de pouvoir enfin mettre en pratique tout ce que j'avais appris à l'école. Mais le travail s'est vite révélé n'être qu'un mirage de ce qu'il devait être à la base – voir plus haut. Une fois ma journée de boulot terminée, ma deuxième vie commençait. Celle d'un type normal qui n'a pas de quoi prendre plus que deux verres dans un bistrot et qui est remplaçable du jour au lendemain par un autre type proposant les mêmes compétences et disposant d'un faciès à peu près semblable.

Je suis conscient qu'il y a une forme d'égoïsme à penser que, sous prétexte qu'on fournit quelques efforts pendant quelques années, noyés au milieu d'un océan de privilèges, notre travail sera nécessairement à la hauteur de nos attentes. Sauf que non. Je fais partie d'une génération où nous savons que nous serons plus pauvres que nos parents.

Rapidement, j'ai compris que le monde professionnel n'était pas si éloigné de l'école que ça. Mon emploi du temps était à peu près le même. Je devais toujours obéir à quelqu'un de plus âgé que moi, et je n'avais pas le droit de quitter mon bureau avant d'avoir terminé le travail exigé. Ou pire, avant d'avoir parachevé mes horaires. L'obsession de la présence dans les entreprises françaises étant du même niveau que celle exprimée par vos professeurs en classe de 4e. Les examens de fin d'année étaient, eux, remplacés par le traditionnel bilan des objectifs. En cas de mauvais comportement, je pouvais tout aussi bien récolter un « blâme », de la même manière qu'un avertissement. J'avais quitté un monde complice de celui que je souhaitais, il y a quelques mois encore, rejoindre.

Contrairement à moi, mon autre interlocuteur Sébastien a été moins naïf. Il a à peu près mon âge, a grandi dans à peu près les mêmes conditions matérielles que moi, sauf que lui aussi toujours eu la même vision du travail. À savoir : quelque chose qui restera inexorablement une contrainte, plus ou moins envahissante selon les jours.

«Il a toujours été clair pour moi que le travail serait, avant tout, un truc qui empiéterait sur mon temps », m'a-t-il indiqué. « Ce même temps que j'étais libre de consacrer à la lecture de dizaines de milliers de livres que je n'aurais jamais le temps de lire, à l'écoute de disques que je n'entendrais jamais, et au visionnage de films qui resteraient pour toujours d'obscurs .mp4 jamais ouverts. » Lorsque je lui ai demandé comment il avait envisagé son futur job en étant aussi pessimiste, Sébastien m'a répondu : « Mes ambitions se sont toujours bornées à tenter de limiter la casse ; m'assurer un job pas trop pénible, et dont je n'aurais pas trop honte. »

Transformer une passion en travail revient à en faire un produit. Par exemple, je joue beaucoup aux jeux vidéo. Il est clair que si cette activité devait être rémunérée, je ne prendrais plus aucun plaisir à la faire.

Le travail occupe en moyenne plus de 40 % du temps disponible des Français et d'à peu près toutes les personnes actives dans le monde. Mais soyons honnêtes, c'est souvent nettement plus. Tout ce temps passé derrière un bureau à obtempérer à des sommations absurdes ordonnées par des supérieurs souvent stupides ne pourra jamais être mis à profit pour des envies et des choix personnels. Même si travailler n'est pas inintéressant en soi, il n'en reste pas moins que la probabilité d'être payé à faire la chose que l'on aime se rapproche souvent de zéro.

Et si quand bien même cela se produit, il n'est pas certain que ce boulot soit génial. Transformer une passion en un travail rémunéré revient à en faire une valeur marchande – et donc, un produit. Par exemple, je joue beaucoup aux jeux vidéo. J'ai commencé à jouer sur une Atari 2 600. Néanmoins, il est clair que si cette activité devait être rémunérée, je ne prendrais plus autant de plaisir à la faire. Peut-être l'école a-t-elle donc raison en nous envoyant dans des filières éloignées de nos passions. Car, comme à peu près tous les travailleurs du monde libre, j'ai dû rapidement revoir mes ambitions à la baisse. Comme vous, je me contente de gagner un peu d'argent et de profiter au maximum de mon temps libre pour faire ce que j'aime. Conserver du temps pour mes passions est plus important que de chercher à les monétiser.

Aujourd'hui, j'ai la chance d'avoir un travail relativement intéressant et d'être entouré de personnes que je respecte. Il n'en reste pas moins que tant que le travail marchand existera, je n'aurai par définition jamais assez de temps pour faire ce que j'aime : lire Tokyo Vice, écrire sur vous tous, discuter avec mes amis, jouer au foot, terminer Resident Evil 1 pour la 43e fois. Ma vision du travail a changé car elle se basait au départ sur une sorte de conspiration des pays occidentaux selon laquelle travailler, c'est super.

Oui, travailler peut être intéressant et stimulant. Mais soyons honnêtes : pourquoi tout le monde se met à regarder l'heure qu'il est, tous les jours à partir de 15 h 30 ?

Paul est sur Twitter.

Plus de VICE
Chaînes de VICE