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La Libye deux ans après, et deux fois pire

« Ce qu'il faut, ce sont des exécutions publiques » me lance Majdi, en me regardant. « On vit une époque où les hommes volent des voitures et tuent d'autres hommes tous les jours sans que ça entraine la moindre conséquence.
01 octobre 2013, 2:30pm

Un bureau de tabac à Tripoli. Depuis la révolution, le vendeur a dû s'armer pour protéger son magasin.

« Ce qu'il faut, ce sont des exécutions publiques » me lance Majdi, en me regardant. « On vit une époque où les hommes volent des voitures et tuent d'autres hommes tous les jours sans que ça entraine la moindre conséquence. Il faut envoyer un message à ces gens. »

Nous sommes en voiture sur la route de l'aéroport, à Tripoli. Depuis peu, cette route a la réputation d'être un lieu où sévissent le car-jacking et la violence aveugle. Les yeux de Majdi se déplacent compulsivement de droite à gauche, et il est accroché au volant comme s'il allait l'arracher pour frapper quelqu'un avec. Le mec est nerveux.

Majdi est un jeune libyen, tout ce qu'il y a de plus normal. Il aime les voitures, les jeux vidéo, et le foot à la télé. Et comme beaucoup d'autres Libyens, il aimerait voir Saïf Kadhafi exécuté sauvagement en public.

Des images du fils de l'ancien dictateur flanqué de deux gardes au visage masqué lors d'une de ses rares apparitions au tribunal, la semaine passée, sont passées à la télévision libyenne, déclenchant des tollés et des manifestations de mécontentement dans tous les cafés du pays. Les foules rassemblées à Tripoli scandaient et demandaient l'exécution publique de Saïf ainsi que celles d'autres anciens notables du régime Kadhafi. Certains demandaient que le rejeton soit tué sans procès, d'autres voulaient qu'il soit enterré dans un trou, puis recouvert de terre.

Lorsque j'ai demandé à Majdi s'il était sérieux quant à cette histoire d’exécution publique, il m'a dit « Tu sais, ces gens-là ne peuvent comprendre qu'une seule chose. » Et il a raison, pour cause – les Libyens sont amateurs d’exécutions publiques. Sous Kadhafi, les exécutions étaient des sortes de sitcoms. Elles s'organisaient dans des stades de football, des écoles, et étaient retransmises en direct dans les salons via diverses émissions télé, en présence d'un public hilare.

Ces émissions avaient même leurs propres célébrités, comme Huda l'Exécuteur – un jeune bourreau loyaliste devenu par la suite maire de Benghazi – et sa réplique classique : « On n'a pas besoin de parler, on a besoin de pendus ! » En 1984, le pays a assisté en direct au procès d'un manifestant qui passait devant le comité révolutionnaire sur un terrain de basket. La scène finale présentait Huda, enthousiaste, en train de tirer sur les jambes de l'étudiant qui pendaient au bout d'une potence, tandis que des milliers de personnes acclamaient le bourreau.

Aux yeux du monde, remettre ces vieilles pratiques au goût du jour serait sans doute une mauvaise idée ; ça viendrait presque à légitimer implicitement la barbarie qui régnait dans le pays sous l'égide de Kadhafi. Mais à l'image de Majdi, certains Libyens, déçus du chaos provoqué par la révolution, disent que le reste du monde ne comprend pas ce qui se passe vraimenten Libye. Les vendeurs d'armes qui peuplent les rues de Tripoli ont désormais des M16 dans leurs stocks. Les milices contrôlent des quartiers entiers. Des tribus djihadistes en colère mettent tout à sac dans le sud et des unités de défense rebelles se sont emparées des plus importants terminaux pétroliers dans l'est du pays, privant le gouvernement d’énormes revenus.

Pour faire court, la Libye semble être à l'orée de l'anarchie la plus totale.

Des miliciens en train d’encercler le ministère des Affaires étrangères, en avril dernier.

Au milieu de tout ça, les groupes d'auto-défense se multiplient. Plus tôt ce mois-ci, un homme s'est livré à un déchaînement de violence dans la rue juste en bas de chez moi. Il a tiré à plusieurs reprises sur des gens sans domicile qui squattaient un ancien terrain de badminton. Il a tué deux personnes. Lorsqu’un chauffeur de taxi a tenté d'intervenir, il a également été tué. Il était 7h30 du matin. Aux alentours de 14h, la famille du chauffeur de taxi avait retrouvé le tueur et mettait le feu à sa maison.

Tandis que je regardais les restes de la maison calcinée avec un voisin et que l'on respirait la fumée de cette justice DIY, il a lâché un soupir triste et a dit que, au vu des circonstances, la famille avait fait le bon choix. « Ces temps-ci, il ne faut plus attendre que le gouvernement résolve vos problèmes. Il faut que vous-mêmes preniez les choses en main. »

Le problème de cette justice artisanale, c'est qu'elle est aussi horriblement addictive. La Libye s'enfonce chaque jour un peu plus dans les limbes de la revanche immédiate où se côtoient crimes, châtiments et bombes artisanales. Et au centre de tout ça, on retrouve un système judiciaire qui, après avoir fonctionné beaucoup trop pendant trente ans, s’est aujourd’hui brusquement mis en veille.

Les forces de sécurité sont trop effrayées par les milices islamistes pour arrêter les gens – coupables ou non –, les procureurs refusent de poursuivre les gens en justice de peur des représailles et les gardiens de prison ont la frousse de leurs propres détenus. Évidemment, pour palier ce néant judiciaire, les gens ont choisi de se faire justice eux-mêmes.

Quel genre de pays est aujourd’hui devenu la Libye ? Eh bien, il s’agit d’un pays dans lequel les arrestations, si elles ont lieu, sont toujours arbitraires. Un pays dans lequel les évasions sont si fréquentes que des milliers d'anciens prisonniers sont aujourd’hui dans la nature. Un pays dans lequel des dizaines de fonctionnaires ont été assassinés et où des bombes ont explosé dans deux tribunaux différents – ce qui a donné lieu à une déclaration des Nations Unies, un poil déprimante, signalant que la sécurité des personnes travaillant dans le système judiciaire était depuis lors « très inquiétante ».

Les Nations Unies indiquaient également que des milliers de prisonniers vivaient aujourd’hui uniquement sous le « contrôle nominal du gouvernement » (c.-à-d. : aucun), et que des milliers d'autres encore étaient enfermés dans des prisons indépendantes du système judiciaire et tenues par les milices.

Des prisons secrètes ont en effet été découvertes dans d’anciennes chiottes customisées, à proximité de Benghazi. Des gens ont été emprisonnés dans des écoles primaires reconverties en geôles et le zoo municipal de Tripoli a aussi été transformé en centre de détention pour immigrés illégaux. Les Nations Unies disent détenir des preuves que la torture continue du côté des institutions gouvernementales, mais surtout dans les prisons tenues par les djihadistes. Elles disent également posséder des éléments montrant qu'au moins une dizaine de personnes seraient mortes en cours de garde à vue, victimes de tortures.

D'après plusieurs organisations de défense des droits de l'homme, des prisonniers ont fait état d'abus parmi lesquels : passages à tabac, coups de couteau, jets d'insecticide dans les yeux, électrocutions et torture par le feu.

Alors que le système judiciaire libyen tombe en ruines et que le pays s'enfonce chaque jour un peu plus dans une merde sans nom, les Libyens sont de leur côté, soumis à la détresse la plus extrême – et de fait, les appels à la justice, aussi immédiate, injuste et cruelle soit-elle, se font de plus en plus pressants.

Amnesty International demande pour sa part que Saïf Kadhafi soit immédiatement livré à la Cour pénale internationale. L'organisation dit, assez justement, que la Libye n'est pas en mesure de rendre justice à l’heure actuelle et elle prévient que si « les autorités organisent des procès iniques débouchant sur des peines capitales, le pays risque de s'enfoncer dans une culture de la vengeance plutôt que de restaurer la sacralité de la loi. »

Cependant, d'après Salah Marghani, ministre de la Justice libyen et ancien avocat spécialisé dans les droits de l'homme, il n'est pas envisageable de livrer des prisonniers de marque issus de l'ancien régime. Il avance que les émeutiers en colère arriveraient à faire tomber le gouvernement si celui-ci livrait des prisonniers tels que Saïf Kadhafi aux autorités internationales. Marghani se retrouve pris entre trois feux, ceux des citoyens (et de leurs émeutes potentielles), ceux de la Communauté internationale, scandalisée, et ceux des milices djihadistes barbares ; certains de leurs leaders ont d’ailleurs pris l'habitude de débarquer à l’improviste dans le bureau de Marghani, ou d'organiser des manifestations armées sous les fenêtres de son ministère.

Chaque jour qui passe, le chaos réduit le champ de ses pouvoirs et les feux croisés le pressent un peu plus. Pourtant, Marghani se cramponne à une idée : celle qu’il n'y aura plus jamais de procès spectaculaire, comme ceux du temps de Kadhafi.

« Sommes-nous différents, ou allons-nous continuer à offrir le même spectacle ridicule ? » demande-t-il, en s'installant à son bureau. Ses yeux sont empreints de fatigue et de détermination. « Je crois que, lorsque la révolution a débuté, l'idée c'était de faire différemment. »

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