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reportage

En Chine, des parents font du speed-dating pour marier leurs enfants

La pénurie de femmes continue d’entraîner des mesures aussi alarmantes que stupides.
24.6.14

Deux parents arrangent un rendez-vous entre leurs enfants respectifs

En matière de rencontre, les Chinois n'en sont pas tous à se contenter de faire défiler des photos de prétendants sur leurs smartphones. La pénurie de femmes, qu'ils doivent en partie à la politique  de l'enfant unique – récemment abolie –, est alarmant : on compte 1,17 garçons pour une fille. Ce ratio n'arrange personne : il y a plein de célibataires, hommes comme femmes.

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À vrai dire, de nombreux jeunes chinois ont des difficultés à trouver un partenaire sexuel, et encore plus à trouver quelqu'un avec qui s'installer et s'engueuler régulièrement. La croissance économique du pays a engendré une génération de jeunes chinois fortunés mais seuls.

La situation inquiète le gouvernement, qui finance depuis quelques années de gigantesques conventions visant à permettre les rencontres amoureuses, dans l'espoir de faire naître la passion entre les jeunes célibataires. Mais les plus inquiets sont sans doute leurs parents, dont la priorité est d'aider leur unique enfant à fonder une famille heureuse.

Les organisateurs de ces conventions en ont pris note, comme en témoigne la dernière foire en date, où un espace spécialement dédié aux parents leur permettait de comparer les profils de leurs enfants respectifs. Je me suis rendu dans cet espace pour voir si ce système permettait aux légions de célibataires chinois de trouver l'amour.

Avant d'entrer, j'ai d'abord discuté avec Zhou Juemen, organisatrice et présidente de l'Association de Matchmaking de Shanghai. Dotée d'une forte personnalité et de relations privilégiées avec le gouvernement, elle a accepté de m'expliquer le fonctionnement de ces conventions. C'était la cinquième depuis 2011, pour un total de 200 000 visiteurs. Selon elle, ces événements répondaient plus aux attentes des parents qu'à celles de jeunes gens en manque d'amour.

« Près du tiers des personnes qui se rendent à ce type d'événement sont des parents. Leurs enfants sont généralement trop occupés à travailler, ou ne veulent tout simplement pas venir. Avec les progrès informatiques, les travailleurs à domicile se sont multipliés, ce qui a conduit à l'émergence d'une classe d'individus confinés chez eux. Les parents se font du souci pour leurs enfants. Mais nous ne voulons pas non plus adresser ces événements uniquement aux parents, c'est pourquoi nous avons mis en place cet espace. Certains parents viennent seuls, d'autres avec leurs enfants ».

Je ne m'attendais pas à grand-chose en entrant dans le hall principal. Mais le type avec le casque semblait ne pas voir les choses comme moi : je ne sais pas à quoi sert sa perche, mais ça m'a tout l'air d'être destiné à à être utilisé contre la foule. Un moyen simple et efficace de calmer trois personnes d'un coup.

Il s'avère que j'avais raison. Le garde avait anticipé un scénario catastrophe – des jeunes gens hystériques se bousculant avec ardeur. Mais ça ne ressemblait pas vraiment à un concert de Lamb of God ; il y avait juste une grande pièce au sein d'un centre d'exposition, remplie de parents qui tentaient de se convaincre les uns les autres que leurs enfants étaient bons à marier.

La plupart étaient assis, l'air un peu gêné, avec un parapluie sur lequel étaient inscrits les détails les plus importants concernant leurs enfants – âge, études, salaire – placé devant eux. L'atmosphère faisait penser à celle des marchés aux puces auxquels on arrive trop tard, quand toutes les bonnes affaires sont déjà parties.

D'autres parents jetaient un œil à des panneaux d'affichage couverts de cartes Pokémon humaines.

Chose peu étonnante, la plupart ont refusé d'être photographiés en train d'essayer de convaincre des étrangers de laisser leurs enfants coucher avec les leurs. En revanche, cet homme – Stephen – m'a expliqué qu'il venait ici pour la troisième fois, et qu'il cherchait des partenaires pour son fils et sa fille, qui habitent respectivement au Canada et à Shanghai.

« Mon fils a presque 40 ans », m'a-t-il expliqué alors qu'il se tenait fièrement à côté de photos de ses deux enfants. « La nationalité n'a pas d'importance. Si une femme veut épouser mon fils, elle peut très bien aller s'installer avec lui au Canada ».

Stephen distribuait des cartes de visites sur lesquelles étaient notées des informations sur ses enfants. Il voulait avant tout établir un premier contact, afin de laisser ses enfants choisir eux-mêmes, plutôt que de leur imposer quelqu'un.

« Je fais attention au contexte familial des femmes. Je veux qu'elles aient fait des études. Si mon fils sait que je suis là ? Euh, il sait qu'il y a quelque chose… mais il ne sait pas tout. Ma fille est au courant en revanche. Ça ne la dérange pas ».

À l'issue de notre conversation, une femme a surgi et a mis la photo d'une jeune fille entre mes mains. « Les étrangers, c'est encore mieux », m'a-t-elle dit, l'air excité. « Ma fille travaille dans un hôpital et parle couramment anglais, alors un étranger lui conviendrait. Et il n'y en a quasiment pas ici. Vous êtes le premier que je vois ».

Aussi flatté que j'étais, j'avais du mal à voir comment une photo froissée pourrait faire naître n'importe quel sentiment. Ne souhaitant pas m'éterniser là-dessus, j'ai engagé la conversation avec l'amie de cette femme, Zhang Huizhen (ci-dessus). Elle n'a pas essayé d'arranger un rendez-vous entre moi et sa fille, mais a accepté de m'expliquer ce qu'elle faisait ici.

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« Il y a trop peu d'hommes à cette convention. C'est délicat de trouver la bonne personne pour ma fille. C'est une enfant très timide, c'est pourquoi je dois être courageuse et aller trouver le partenaire idéal pour elle. Mais j'ai peu d'espoir. Les hommes qui feraient le plus l'affaire ne viennent pas à ce genre d'événement ; certains ont été mariés, d'autres ont des problèmes familiaux. Mais je n'ai qu'un enfant. Je compte faire tout mon possible pour l'aider ».

L'âge moyen est retombé de trente ans quand je suis entré dans le hall principal, mais l'atmosphère était tout aussi gênante. De nombreuses agences de rencontres avaient mis en place des stands, et une flopée de jeunes gens restaient assis sans se parler.

Je n'ai jamais vu une pièce remplie de jeunes avec si peu d'ambiance. Cette convention n'avait pas vraiment pour but de permettre à des gens de se rencontrer et de décider s'ils voulaient se revoir ou pas ; c'était plutôt une opération de référencement de masse des célibataires de Shanghai, qui n'aurait sans doute jamais eu lieu sans la volonté des parents, ceux-là mêmes qui s'échangeaient des cartes de visite dans la salle d'à côté.

Pour un occidental, cette foire aux célibataires dictée par les parents peut paraître un peu déprimante, mais il faut savoir que le mariage a un sens très différent dans la culture chinoise. C'est autant un mariage entre familles qu'un mariage entre individus. Nombreux sont les jeunes parents actifs qui passent le plus clair de leur temps loin de leurs enfants. Il arrive fréquemment que leurs propres parents déménagent juste pour faire office de baby-sitter.

Les parents n'étaient pas les seuls à vouloir aider les célibataires : il y avait aussi une équipe de psychologues prêts à discuter de tout problème qui pourrait les empêcher de faire des rencontres. L'un d'entre eux, Michael Cui (ci-dessus), est un expert sud-coréen des rencontres amoureuses. Une sorte de pick-up artist, à la différence qu'il n'abuse pas de ses connaissances et qu'il ne porte pas de chapeau ridicule. Il proposait des sessions individuelles aux célibataires tout au long du week-end.

« Ils espèrent tous trouver le partenaire idéal, mais ce n'est pas possible. On leur explique qu'ils doivent revoir leurs attentes à la baisse, mais ils ont du mal à l'accepter. C'est le principal problème. Le second, c'est la communication. Les hommes ne savent pas comment ils doivent parler à une petite amie. Inconsciemment, ils blessent leurs partenaires, qui finissent par les quitter. Ils m'exposent ce genre de problèmes, et je leur propose des solutions ».

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Alors qu'il continue, il commence à s'enfoncer dans la rhétorique des pick-up artists. « La plupart des filles ont l'humeur changeante. Pourquoi ? Parce qu'elles ne se sentent pas en sécurité. Pourquoi ? C'est une théorie de Freud. Si une fille change tout le temps d'humeur, il faut regarder du côté de ses parents. Leur relation est-elle saine, ou conflictuelle ? Sont-ils divorcés ? Si elle a été élevée par un parent célibataire, il faut repenser les choses différemment. Il faut être sûr de pouvoir la faire se sentir en sécurité, sinon, autant laisser tomber. Mais si vous l'aimez trop pour ça – et que malgré tout elle a des sautes d'humeur – il faut vous demander si vous avez la patience nécessaire ».

Je n'étais pas certain que les sautes d'humeur soient une spécificité féminine comme l'affirmait Michael, mais c'était bon de savoir qu'il était là pour apporter un soutien malgré tout.

Je suis reparti à bord d'un bus qui, comme la salle principale de la convention, était rempli de personnes seules qui ne se parlaient pas. L'heure semblait être à la déception, mais en même temps, les passagers avaient leurs téléphones remplis de photos des profils d'autres célibataires et leurs poches pleines de photos et de cartes de visite. Les rencontres que devait permettre l'événement étaient sans doute destinées à avoir lieu plus tard.

Un peu plus tôt, Zhou Juemen m'avait confié que, d'après les statistiques officielles, 7 à 10% des mariages célébrés à Shanghai résultaient d'événements comme celui-ci. Je n'ai pas pu trouver de chiffres confirmant cette affirmation – et ces statistiques tiennent sans doute compte également des petites agences de rencontres. Mais si ces chiffres sont vrais, ils sont impressionnants.

« Avant, nous, les Chinois, étions plus portés sur la tradition, et nous pensions que l'amour était capable de résoudre tous les problèmes, m'a expliqué Zhou. Mais aujourd'hui, nous faisons plus attention à trouver un partenaire dont le milieu social nous correspond. Cet événement doit permettre aux jeunes gens de sortir de chez eux et d'élargir leurs horizons afin d'augmenter leurs chances de trouver la bonne personne. Les psychologues, eux, sont là pour leur permettre d'améliorer leur capacité à aimer ».

« Un partenaire dont le milieu social nous correspond » et « améliorer leur capacité à aimer » ne sont certes pas vraiment des formulations romantiques – pas le genre de choses qu'on entendrait dans une chanson d'Adele. Mais ces événements permettent de canaliser le stress des parents, voire de l'apaiser, plutôt que de les laisser le transmettre à leurs enfants. Si la Chine s'ouvre de plus en plus aux valeurs de l'étranger, le fait que les parents traînent leurs enfants par le col à ces conventions montre que cette tendance n'affecte pas tous les domaines de la vie des Chinois.

« Je suis ici parce que j'ai 27 ans et pas de petit ami », m'a expliqué une jolie fille alors qu'elle regardait les profils avec sa mère. « C'était l'idée de ma mère à vrai dire. Mais ça me va, je suis en âge de me marier ».

Et pour la plupart, les choses sont aussi simples que ça.

@jamiefullerton1