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#SelfiePoubella : du champ de bataille à la décharge à ciel ouvert

Les Tunisiens mènent une campagne de propreté sur les réseaux sociaux.
10.6.14
Le port de Sousse, le 29 mai. Photos publiées avec l'aimable autorisation de la page Facebook Selfie Poubella

Ces dernières années, l'écosystème tunisien n'a cessé de se dégrader. Aujourd'hui, la pollution ne cesse de prendre de l'ampleur et rares sont les touristes en voyage en Tunisie – et au Maghreb, plus généralement – à ne pas avoir eu à un moment ou un autre à détourner le regard d'un paysage jonché d'ordures. Des plages aux montagnes en passant par le désert et les espaces verts, les déchets sont partout là où l'homme est passé. Non seulement préjudiciable pour le tourisme, l'agriculture ou la pêche, cette insalubrité a aussi un impact évident sur la santé et la qualité de vie des habitants.

Le mois dernier, afin de mettre un terme à cette pollution, le gouvernement tunisien a lancé un plan d'action visant à débarrasser les rues du pays de leurs 300 000 tonnes de déchets – soit 600 000 mètres cubes. Aussi, un plan d'urgence permettant d'améliorer la situation dans le voisinage de la décharge de Jbel Borj Chakir, dans le grand Tunis – où de nombreuses personnes se plaignent des odeurs pestilentielles, de maladies et de problèmes respiratoires – a été décrété. Mais, las d'attendre les effets de ces nouvelles réglementations, les Tunisiens ont décidé de s'occuper eux-mêmes du nettoyage de leurs rues. Non seulement des campagnes citoyennes de ramassage des ordures ont été organisées à Tunis, Redeyef ou Om Laarayès, mais une page Facebook intitulée « Selfie Poubella » a été créée le mois dernier. Avec le message « Montrons aux responsables de la Tunisie le vrai visage de nos rues et la pollution de l'environnement », elle a pour but d'alerter les autorités sur la situation environnementale du pays.

Invitant les citoyens à se prendre en photo devant les détritus qu'ils croisent, l'initiative a rencontré un grand succès sur le web tunisien, prouvant une fois de plus le pouvoir des réseaux sociaux dans la région. En une dizaine de jours, plusieurs dizaines de citoyens ont envoyé leurs images, accompagnées du hashtag #SelfiePoubella et du nom du quartier où elles ont été prises. À l'heure actuelle, la page a déjà été likée plus de 14 000 fois et fait contraste avec la campagne touristique de l'État et aux selfies de la ministre Armel Karboul, habituée à se mettre en scène dans de somptueux palaces.

Cheker Besbes, un des militants à l'origine de cette initiative, explique avoir voulu « utiliser cette tendance du selfie pour attirer l'attention des autorités et les pousser à réagir ». Il estime que ces images ont le même rôle et le même pouvoir que celles imprimées sur les paquets de cigarettes, à savoir alerter la population sur les méfaits et les dangers auxquels ils s'exposent. Pour lui, le gouvernement devrait « faire de la pollution une priorité et s'appliquer à lutter contre elle de la même façon qu'il lutte contre le terrorisme – deux différents phénomènes qui provoquent des catastrophes ».

Si les autorités ont conscience du problème, elles invoquent surtout un manque de moyens et d'équipements et accusent les citoyens de laisser-aller. Le ministère de l'Intérieur a expliqué que de nombreux véhicules des services de propreté étaient en panne et que la quantité de déchets avait cru de 30% sur un an, ce qui n'a fait qu'aggraver la situation. Des manifestations et des sit-in organisés aux alentours des décharges ont aussi causé des dysfonctionnements et conduits à la fermeture de certaines d'entre elles. Du côté de la population, on explique que les grèves répétées des agents des services de propreté et la baisse des effectifs sont à l'origine de cette crise. Selon Cheker Besbes, la révolution de 2011 « a créé une certaine anarchie dans le pays et l'État a négligé son rôle ». Chokri Klouz, directeur de l'Agence nationale de la protection de l'environnement, tente lui de rassurer les Tunisiens en rappelant que le gouvernement compte créer une police municipale spécialisée dans le contrôle des personnes qui salissent le pays. Un « début prometteur » selon lui, même si la création de ce service pourrait prendre du temps.

Selon la Banque mondiale, la région Moyen-Orient et Afrique du Nord produit chaque année 63 millions de tonnes de déchets. Selon les prévisions, le nombre grimperait à 135 millions d'ici à 2025. À moins que les militants de Selfie Poubella réussissent à faire changer les mentalités du pays et que les autorités prennent les mesures qui s'imposent, le nombre de déchets abandonnés dans la nature n'est donc pas prêt de diminuer en Tunisie.

@GlennCloarec