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Musique

On a écouté de la house pendant 66 heures

Vers la trentième heure, on était devenus des sortes de personnification de la house. Certains choisissent la vie, nous on avait choisi la house.
3.11.12

C'est marrant de voir à quel point les modes musicales varient. Il y a cinq ans, la house était seulement écoutée par des mecs qui portent des tee-shirts en lin. Si t’écoutais de l'electro, c'était sûrement le genre d'electro qui périmait super vite. Genre en moins de temps qu'il n’en faut au type qui l'a pondue pour se taper une mineure. Aujourd'hui, on est en 2012, et la bonne house est le meilleur des sons qui soit. Tous mes potes sont en descente le mardi après avoir pris de la MDMA dans le sud de Londres, plutôt que le lundi après avoir pris de la coke dans l'est de Londres. Ta meuf bloque sur Drakeford dans son bain. Le mec des Foals sort un 12”. Même Steve Aoki ne fait plus d'electro.

Pourtant, les opinions sur la house diffèrent beaucoup selon les gens. Il y a ceux qui trouvent ça trop répétitif, inintéressant, et puis il y a ceux qui la voient comme une réincarnation technologique améliorée de percussions tribales ancestrales. Comme une fusion euphorique kurzweilienne de l'homme et des machines. Mais attention, ces gens sont aussi du genre à ne pas pouvoir passer la nuit de Noël sans prendre de l'ecsta donc ils n'ont pas non plus la science infuse.

Vendredi dernier, nos boss nous ont forcés à tester leur hypothèse selon laquelle le pouvoir culturel de la house allait s’éteindre rapidement, en nous menaçant de nous virer de nos stages si on n’obtempérait pas. On a commencé en partant du travail, vendredi à 17 heures, et on a terminé à 11 heures le lundi d’après. Ça représente 66 heures de house, soit 506 880 pulsations de basse qui nous ont défoncé les oreilles sans répit.

On est allés à toutes les soirées house imaginables pendant le week-end. On a même fait notre propre soirée house, et on avait nos casques/écouteurs pendant les transitions, dans la douche, ou au lit. Pour notre enquête scientifique, nous avons tenté d'analyser notre bien-être émotionnel sur une « échelle d'ambiance » allant de -10 à 10, toutes les six heures, pendant tout le week-end.

PREMIER JOUR : VENDREDI SOIR/SAMEDI MATIN

1ère heure, 17 heures : Les amis, ce ne sont pas des visages concentrés que vous voyez là, mais des visages exprimant une soumission totale à ce rythme inexorable et froid qui s’apprêtait à envahir notre cerveau trois jours durant. Un truc marrant : en faisant défiler la page d'accueil de Reddit avec de la house dans les oreilles, on avait l'impression d'être dans un navet des années 1990 sur le piratage (tout le monde sait que les pirates écoutent de la techno hémorragique).

3ème heure, 20 heures : En nous dirigeant vers notre première boîte, on n’était pas du tout saoulés par la house. Au contraire, on avait hâte de pouvoir arracher nos casques et laisser les basses du 93 Feet East – la Mecque d'Essex – nous avaler tout crus. Dans le métro, Matt s'est rendu compte qu'il allait pouvoir ignorer les gens qui lui parlent, comme vous pouvez le voir sur cette photo de lui se comportant comme un Australien. De toute façon, on emmerdait les gens réels. On était dans notre monde avec Kyle Hall.

4ème heure, 21 heures : On est arrivés en boîte, encore assez haut sur l'« échelle d'ambiance ». On n’était pas encore dans l'état de ce mec qui souriait tellement qu'on voyait ses dents de sagesse, mais on était très contents de se faire accepter par le short Seersucker et les Wayfarers de la file.

C’est à peu près au même moment qu’on a rencontré le scandinave Santos Klauss, ce légendaire producteur de house, et ça c'était plutôt cool.

8ème heure, 1 heure du matin : Je ne sais pas si on peut vraiment se référer à ces précisions horaires, parce que nous n'y attachions plus aucune importance. Mais peu après minuit, cette espèce de sauterelle enragée s'est jointe à nous avec une agressivité que seul un fan de speed garage peut comprendre. Elle est sûrement toujours là-bas – sans ses lunettes, vagabondant dans les rues de Brick Lane en écoutant un mix de 6 heures de Roger Sanchez en boucle. C'est à ce moment-là – alors qu'il nous restait 58 heures à tenir et que l'anxiété nous gagnait – qu'on a commencé à se demander : Allions-nous finir comme ça aussi ? Parce que honnêtement, on n’était pas vraiment chaud pour se laisser tatouer par ce vieux mec de The Offspring.

9ème heure, 2 heures du matin : Après s'être fait offert un verre plein de MDMA (ça se prend avant ou après la tequila et le citron ? J'oublie toujours) et laissé photographier avec quelques fêtards démontés, on est partis de 93 Feet East pour se rendre à Vagabondz at Fire à Vauxhall et voir Deadboy, Dark Sky, MJ Cole, et Loefah.

Ne vous fatiguez pas à dire « c'est pas de la house » dans les commentaires parce que si vous chialez comme des nerds, on devra changer le nom en « 66 heures de dance electro », et ça va pourrir le trip de tout le monde. Gardez ça pour le forum Resident Advisor, bande de puritains insupportables.

11ème heure, 4 heures du matin : Je ne sais pas si ça se voit sur cette photo plutôt sereine, mais quand on est arrivés à Vagabondz, on est devenus le genre de mecs dont on se moquait un peu plus tôt dans la soirée. Notre chimie corporelle a été modifiée par l'ambiance continuellement optimiste émanant de la house ; on était dans la phase initiale d'une transfusion de cynisme, mais on s'en foutait. La musique était bien meilleure et nous a permis d'oublier notre terrifiante rencontre avec la sauterelle enragée. On ne s'est pas arrêtés de bouger une seconde et on espère que ce jour ne se reproduira plus jamais.

Ah, le coin fumeur : le sommet social des boîtes actuelles, un endroit où on peut se relaxer et parler avec d'autres individus qui – pour des raisons soit chimiques soit naturelles – sont super contents d'être dans la même boîte que toi et… tu veux pas une autre pilule, mon pote ? Où alors un endroit où on peut s'asseoir tout seul, comme un con, avec son casque sur les oreilles.

En parlant d'avoir l'air d'un con, on a remarqué, lors de notre enquête, que les habits de Matt disparaissaient proportionnellement aux heures de house écoutées. C'est comme ça qu'il a fini par ressembler à un pirate des Baléares. Quand on lui a demandé de remettre ses habits, tout ce qu'il pouvait dire était « la basse est dans mon froc, viens caresser mes enceintes ». La bonne nouvelle c'était que la fille a dit : « OK. »

12ème heure, 5 heures du matin : Après un demi-tour d'horloge ambiance house, on s'est rendu compte qu'une telle exposition affaiblissait fortement la medulla oblonGuetta (désolé), fermant l'intégralité du système nerveux central. Francey a dû s'asseoir un moment et méditer sur le fait que ses jambes ne fonctionneraient peut-être plus jamais.

13ème heure, 6 heures du matin : Heureusement, un des vigiles est intervenu peu après pour sauver Francey. Ce gars était un vrai faiseur de miracle, comme Jésus avec des lunettes aviateurs de baron de la coke à Miami.

18ème heure, 11 heures du matin : À un moment, on s’est rendu compte que les gens commençaient à aller prendre des brunchs dans des pubs, donc on est rentrés chez nous. « The Whistle Song » n'est pas vraiment le genre de chansons que l'on met sur sa playlist « dodo » à côté de Harold Budd et « Cucurrucucu Paloma » (sérieusement, la prochaine fois que vous serez encore éveillés à 6 heures du matin après avoir tenté de transformer votre cœur en Grand Collisionneur de hadrons, essayez cette chanson). On n'avait pas vraiment hâte d'essayer de dormir avec nos casques, et à ce moment précis, la note d'ambiance était assez basse.

DEUXIÈME JOUR : SAMEDI SOIR/DIMANCHE MATIN

24ème heure, 17 heures : On s'est tous les deux réveillés avec une migraine qui tonnait. Inutile de dire qu'on avait hâte d'ôter nos casques et d'animer l’après-midi de nos voisins avec le genre de house qu’on entend seulement dans les pubs pour voiture allemande et dans les strip-clubs du gouffre.

On a chacun développé nos propres mécanismes d'adaptation pour trouver quelque chose de sain dans les grooves de bassline house. Matt a enlevé son tee-shirt et s'est mis à cuisiner…

pendant que Francey achetait un cageot de bières tout en priant pour que les 4 Efferalgan codéinés qu’il s’était envoyés fissent effet. Deux approches.

27ème heure, 18 heures : Je crois qu'on était contents de ressortir, mais le mal de crâne qu'on avait dégradait notre note d'ambiance. On avait besoin d'alcool, donc on a inventé le « glow-jito ». On a gargarisé ce truc jusqu'à se sentir totalement « house ».

29ème heure, 22 heures : Pour réussir notre expérience scientifique, on a jugé utile d'engager un observateur externe, quelqu'un qui pourrait avoir une vision totalement objective. À en croire ceux qui avaient déjà vécu ce par quoi on passait, c'est pas si grave tant que tu ne le fais pas tout le temps.

On avait besoin d'un observateur, un expert neutre qui pourrait faire la différence entre la vraie house et un single de Fatboy Slim. On a donc appelé notre collègue Clive Martin. Il aurait pour rôle de tester notre sobriété à mi-parcours. Voici son témoignage :

« J'ai approché la maison de la house avec des bières et une certaine appréhension. Allais-je être déçu ? Allais-je tomber sur des mecs jouant à Fifa et remuant leurs têtes au rythme de “The Rockafeller Skank” ? Était-ce l’expérience de Stanford version electro, ou juste une semi-excuse pour prendre plein de pilules et ne pas lire un livre du week-end ?

Au moment de pénétrer la zone, j'ai senti que quelque chose n'allait pas. Contrairement à mes attentes, l'atmosphère n'était pas oppressante ou lourde. Elle était plutôt vive et intense. Tout le monde, les yeux grand ouverts, bercés par la sono, voulait socialiser et apprendre les uns des autres. Était-ce la musique ou avaient-ils déjà avalé des substances qui vont de pair avec cette dernière ? Je me suis demandé s'ils avaient atteint cette fameuse euphorie naturelle que les mecs de Creamfield tentent d'acquérir.

J'ai mené quelques tests, et globalement ils avaient l'air d’aller plutôt bien (à part une certaine hésitation sur l’ordre des lettres de l’alphabet). Mais c'était seulement le deuxième jour. Je me suis consolé en me disant que leur cas ne pouvait qu'empirer. »

30ème heure, 23 heures : Dans le métro, on a fait exploser la note d'ambiance. Après avoir bu quelques glow-jitos avec des potes, on a pris le métro jusqu'au café 1001 à Holic. Quelqu'un avait amené un truc qui fait des bulles. On a transformé la Central Line en un pays imaginaire psychédélique, ce qui a eu l'air de déprimer tous les gens qui rentraient vers Hainault.

32ème heure, 1 heure du matin : À l'entrée de la boîte, le syndrome de la sauterelle nous avait déjà bien atteints. On était devenus une sorte de personnification de la house. Il n'y avait plus de vie possible sans house. Certains choisissent la vie, nous on a choisi la house.

34ème heure, 3 heures du matin : Bien que le Café 1001 soit généralement un endroit pour les touristes hipster où les burgers coûtent 13 € et se cassent la gueule quand tu essaies de les bouffer, Holic a été le moment le plus fort sur notre échelle d'ambiance. Notre niveau de sérotonine a atteint un niveau record. On était coincés dans un trip entre un passé irréversible et un avenir à rejoindre.

40ème heure, 9 heures du matin : Pour combattre l'effet fonte de cerveau que 40 heures de house peuvent avoir sur votre caboche, il faut garder le cerveau actif en lisant de la belle littérature, bien rédigée et intrigante. Sinon, obtenez d'une belle blonde qu'elle vous dorlote en vous lisant l'autobiographie de Chris Evans. Rien ne me fait plus vibrer que d'entendre parler du moment où Gazza et Noel Gallagher ont jeté du haut d'un pont le chien de Jimmy Five Bellies.

On était très fiers de nous. Malgré quelques écarts ce matin-là, on avait passé un super week-end. La troisième journée s'annonçait encore meilleure.

TROISIÈME JOUR : DIMANCHE/LUNDI MATIN

Heure 44, 13 heures : Merde, peut-être pas en fait. Quand Matt s'est réveillé, son intelligence l'avait complètement abandonné. Nos maux de tête étaient de plus en plus forts et notre note d'ambiance était en chute libre. Il fallait que Matt se bourre la gueule le plus rapidement possible, donc on est allés à la fête de Kubicle à Basing House. Ça se passe tous les dimanches à 14 heures, ce qui veut dire qu'on n'y croise que des barmans et des mecs qui viennent de se faire plaquer, mais peu importe, notre priorité était de remettre les yeux de Matt en face de leurs trous.

Heure 46, 15 heures : Si vous n’avez jamais vu un DJ set un dimanche après-midi à 15 heures, vous n'avez pas vraiment vécu, et vous ne comprenez pas ce que signifie la house aux yeux des foules désespérées qui font ce pèlerinage à Kubicle chaque semaine. Aussi, vous ne savez pas ce qu'on ressent quand on n'a plus de libre-arbitre.

Heure 54, 23 heures : Pendant que le reste de l'Angleterre matait le résumé de X Factor en mangeant le rôti du dimanche, on avait le visage couvert de peinture et des lunettes de soleil inutiles. Pour Francey, un jeune garçon originaire de Belfast, le fait de faire la fête un dimanche soir était tellement original qu'il s'est pris pour un membre des Illuminati.

Heure 60, 5 heures du matin : Matt avait l'air en meilleur forme. Il n'avait pas dit un mot depuis la 55ème heure, donc on ne savait pas s'il était somnambule ou complètement bourré, mais au moins, on voyait moins ses yeux et ça rassurait tout le monde.

Heure 61, 6 heures du matin : Le dernier événement auquel on a participé avait lieu dans un endroit appelé Aquarium. Tout ce que vous devez savoir sur Aquarium, c'est que c'est ouvert jusqu'à 11 heures et qu'il y a une piscine. C'est presque exclusivement réservé aux enterrements de vie de jeune fille. La musique se composait exclusivement de remixes de Rihanna, l'endroit était miteux, la piscine fermée, et notre échelle d'ambiance se décomposait.

Malgré tout, il y avait pas mal de monde – des gens pour qui le fait de se les peler dans la piscine d'une boîte de Shoreditch à 6 heures du matin semblait tout à fait normal.

Heure 62, 7 heures du matin : La soirée s'appelait « Can't Stop, Won't Stop ». Mais rien que pour ce mec, ils auraient dû l'appeler « Can't Stop, Won't Stop, Really Fucking Should Stop ».

Heure 64, 9 heures du matin : Il était temps pour nous d'arrêter.

QUATRIÈME JOUR : LUNDI

Heure 68, 13 heures : On n’a même pas entendu nos réveils – les pulsations et bips électroniques étaient devenus trop habituels pour nous, c'était pas un petit bip de réveil qui allait nous chatouiller les oreilles – donc notre marathon de house a finalement duré 68 heures. Lorsqu'on s'est réveillés, Paul Johnson me demandait où se trouvait son putain de ballon, et on était tous les deux au plus bas. La house avait détruit nos cerveaux d'une manière encore plus extrême que la façon dont Pendulum s'y est pris pour détruire le DnB.

Heure 69, 14 heures : On a chacun pris une douche d'une demi-heure en essayant de recouvrer nos esprits, mais on n’arrêtait pas d'écouter de la house. On avait dépassé les 66 heures et on n’allait pas s'arrêter de sitôt. Il y avait Walter Jones à fond dans la salle de bains, et on se sentait un peu comme si on revenait d'un week-end sordide d'infidélité. On avait tous les deux l'impression d'avoir baisé nos copines mutuelles.

Heure 70, 15 heures : Il était temps de commencer à bosser.

On en a conclu que plus on écoute de la house, plus on l'apprécie, et plus on s'y attache. On commence à vénérer le DJ et « kiffer » chaque minuscule changement dans une chanson, ce qui peut faire peur. Ah oui, et ça donne aussi des sales maux de tête.

Au cours des deux jours suivants, on a dû se sevrer des sons qui avaient pris le dessus sur nos battements de cœur, en commençant par de la techno minimale, (la méthadone de l'addiction à la house), et en finissant – après quelques tracks de Hatcha et Shed – par le silence. Beau, doux silence, John Cage, Harold Pinter, TACET. D'un côté, c'était l'un des meilleurs week-ends de nos vies. De l’autre, c'était un peu comme se faire trépaner par David Morales.

Si vous avez déjà été bourré ou défoncé au point de ne plus pouvoir ressentir d'émotions humaines, voici un résumé chiffré et annoté de notre fameuse « échelle d'ambiance ».

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J’AI ENFIN FÊTÉ LA SAINT-VALENTIN