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Ai-je fait toutes ces années d'études juste pour devenir un bourgeois français ?

Quoique je haïsse l'argent, force est de reconnaître une chose : je suis content d'avoir « réussi socialement ».

par Aurélien Nochim
07 Septembre 2016, 5:00am

Jean-François Copé et des jeunes de droite. Image via Flickr.

Je me souviens de la fin de mes études comme d'une période, non de joie, mais de souffrance. Sentiment paradoxal, puisqu'avec elle advenait la possibilité d'exercer un métier qui me convenait. Celui-ci serait bien payé. Et, surtout, il me permettait de ne pas passer ma langue tous les matins sur les fesses de mon patron.

En effet, mon futur emploi serait bien payé. Serait. Les quelques mois qui ont suivi la signature de mon contrat sont alors passés à dépenser de l'argent que je n'avais pas – que je n'avais plus – pour déménager, me faire un semblant de garde-robe adéquate, meubler et payer le loyer de mon nouvel appartement, etc. Beni soit le système capitaliste qui permet, à grand renfort de découverts et d'emprunts, de pouvoir dépenser d'importantes sommes d'argent que l'on n'a pas encore. Cela ne m'a pas épargné un grand sentiment de frustration, les premiers mois, à l'égard d'un salaire que l'on reçoit mais qu'on ne touche pas encore véritablement.

Une fois mes prêts remboursés et mon mode de vie installé dans une confortable habitude, un soir où des amis décommandaient pour la deuxième fois un dîner qui avait été prévu ensemble, j'ai soudain eu la vision d'un scénario qui répétait celui du film de Luis Buñuel, Le Charme discret de la bourgeoisie . Vivions-nous une scène « bourgeoise », me demandais-je ? Étais-je devenu autre chose qu'un intellectuel lambda, passais-je dans la catégorie de « ces gens-là » ?

À une époque où tous les bourgeois semblent s'être accordés à un mode de vie « cool », au point qu'il ne semble exister plus que des « bobos », et de l'autre côté des fils et filles d'aristocrates passés des codes de la pudeur aux partouzes organisées dans leur château, quelle est la réelle pertinence du mot « bourgeois » en France en 2016 ?

L'origine du mot peut toujours aider. Celle de « bourgeois » se trouve très tôt dans notre histoire : dans les romans du XIe siècle, le « borgeois / borjois » désigne l'habitant d'un bourg, c'est-à-dire d'une ville marchande fortifiée. Cette personne, n'appartenant ni à la paysannerie rurale ni à la noblesse, se spécialise majoritairement dans les fonctions de commerce et d'artisanat. Elle se sépare du peuple tant par la nature de son travail, manuel ou intellectuel, auquel est ajouté un fort rapport au commerce – donc à l'argent – que par son lieu d'habitation, la ville.

Ce rapport à l'argent, et sa tendance à vouloir se rapprocher inexorablement de la noblesse malgré des manières qui restent – et resteront – toujours plus proches du peuple, donc du rustre, en feront l'apanage des caricaturistes socialistes puis marxistes ; rien de pire que d'être bourgeois, et de n'avoir aucune conscience de l'autre s'il ne rapporte pas d'argent ou son pendant, la sécurité matérielle.

À savourer ainsi ma nouvelle aisance matérielle comme je le faisais, m'étais-je vraiment transformé en bourgeois malgré moi ? Cet amour du confort matériel rentrait plutôt en contradiction avec les longues années d'études. Chacune d'elle avait été faite de sacrifices, auxquelles je m'étais astreint pour les mener à bien et, malgré leur durée, le plus rapidement possible. En même temps, je ne pouvais pas nier que j'appréciais ce nouvel état de fait. En creusant lucidement à l'intérieur de moi, j'avais toujours gardé dans un coin de ma tête qu'après l'effort des études viendrait le réconfort du métier auquel elles me préparaient.

Mais n'est-ce pas dans l'optique de chacun ? Étais-je l'Aristide Saccard de La Curée, prêt à vivre de misère en attendant ma gamelle d'argent, ou finalement quelqu'un comme les autres ?

Photo via Flickr.

Il faudrait aussi redéfinir ce que l'on entend, aujourd'hui, par « faire de longues études ». Car soyons clairs, c'est un triste état de fait mais aujourd'hui faire cinq années d'études n'est plus considéré comme « faire de longues études ».

De toute façon, l'essentiel des études en écoles d'ingénieur et de commerce est entrecoupé de diverses périodes de stages censées faire rentrer en douceur l'étudiant dans le monde du travail. Si les stages en école d'ingénieur sont plus que nécessaires pour mettre les savoirs enseignés en pratique, en école de commerce, le but officieux des stages et autres « années de mobilité » est clairement de retenir « l'étudiant » le plus longtemps possible dans l'école tout en la lui faisant fréquenter le moins possible. Une amie qui a fait le cursus d'une célèbre école de commerce n'a ainsi passé qu'une année et demie en présentiel dans les locaux de son école – et a payé quatre années de « cours », pour n'avoir que de pauvres interventions d'intervenants-professeurs qui n'était là que pour le chèque. On entre en école de commerce pour tout apprendre lors de ses stages, rien d'autre.

Dédaigneux de l'argent, mais angoissé à l'idée d'en manquer, j'ai ainsi fait comme la majorité de mes savants collègues : je me suis pris un bel appartement en centre-ville.

Pour toutes ces bonnes raisons, et puisqu'avoir un master est désormais considéré comme un niveau d'étude normal, je dirais que les études plus longues sont désormais l'apanage des véritables passionnés par leur formation, ou des personnes dont les futurs métiers nécessitent de très longues études. Le top aurait été que mes deux propositions aillent de pair. Mais j'ai à mon grand regret été récemment horrifié de constater qu'en médecine certains jeunes adultes, bien que talentueux, étaient attirés uniquement par les revenus de la profession – et plus par le malade. Ils feront de très bons techniciens de la médecine, mais pas de véritables médecins.

Penchons-nous donc plutôt sur toutes ces formations post-magister, essentiellement basées sur un travail de thèse ou le passage d'un concours difficile. Toutes sont essentiellement intellectuelles. À chaque fois se trouve un désir extrêmement fort de pousser ses capacités réflexives le plus loin possible dans un des domaines de la pensée, bref de contribuer à faire progresser l'esprit humain – quoi de plus noble ? On s'éloigne donc sensiblement de toutes les significations dont le terme de « bourgeois » a été l'apanage ces derniers siècles : on aurait ici affaire à des gens qui privilégient le savoir sur le revenu. Je ne m'en exclus pas.

Et j'écris cela sans panache : j'ai toujours détesté l'argent. Les mines qu'il fait faire aux gens, la gêne qu'il crée entre de bons amis, la souffrance qu'il ajoute aux séparations conjugales... A priori, je ne dirais donc pas que j'ai fait toutes ces études pour devenir bourgeois. En tout cas, je ne me reconnais dans aucune des définitions de « bourgeois » qui se sont formées ces deux derniers siècles.

Photo via Flickr.

Cependant il est difficile de penser des métiers, importants socialement et de type intellectuel, sans un minimum de confort matériel. Je me souviens d'un cours d'Histoire, sur la naissance et l'évolution du métier de professeur, où cette phrase était écrite : « (...) ainsi les professeurs forment un corps d'aristocrates, mais sans noble demeure, sans moyens et sans relations ». C'est le paradoxe de tous les doctes : avoir les mêmes ambitions que les nobles depuis le XVIIe siècle – autrement dit, depuis qu'ils ont été contraints de baisser leurs armes pour s'investir dans les humanités – mais n'avoir pas les mêmes moyens financiers. Les modèles d'intellectuels assez braves pour vivre dans la misère, et se faire une révolution de l'achat d'une robe de chambre pour avoir chaud chez eux en hiver, à l'instar de Jacques Vingtras, héros de la trilogie de Jules Vallès, n'ont toujours été que trop rares. Dédaigneux de l'argent, mais angoissé à l'idée d'en manquer, j'ai ainsi fait comme la majorité de mes savants collègues : je me suis pris un bel appartement en centre-ville.

De plus, ces études longues m'ont permis de pénétrer, plus ou moins sans que je m'en rende compte, dans une classe sociale plus élevée que celle d'où je viens. Entendez-moi bien : les doctes français sont constitués de nombreux purs méritocrates, mais il serait naïf de croire que les grandes familles françaises sont absentes de ces milieux. C'est donc petit à petit que, malgré d'humbles moyens au début, on s'habitue à certains types d'habitudes, sorties comme nourritures, qui prennent le relais des conversations que l'on a avec nos camarades de promotion. Habitudes tout sauf superficielles : on ne sort pas pour être vu et on parle en passionnés, donc en connaissance de cause – à ce titre, seuls les vrais gros bourgeois vont à des trucs comme le Art Basel – mais ces sorties nécessitent bien évidemment un minimum de moyens financiers, et une proximité avec les grands centres culturels d'aujourd'hui. Autrement dit, les centres des grandes villes.

Est-ce qu'ainsi l'on ne reviendrait pas à une très ancienne, à la très ancienne, mais très simple, définition du bourgeois ? Un bourgeois, ce serait tout simplement l'habitant intra-muros d'un bourg – d'une ville, quoi.

Une ville qui permet d'aller boire des vins d'Alsace et de manger des tapas, puis de choisir entre burgers gourmets ou restaurants italiens, pour enfin, finir soit dans un showroom, soit dans un cinéma d'art et d'essai. Dans la confusion des nouvelles classes sociales d'aujourd'hui – les « hipsters », les « bobos » – sont tous avant tout, comme moi, des bourgeois. Bourgeois habités non plus par le besoin de paraître et de consommer, mais par un impératif géographique conforté par une sécurité financière, sécurité qui nous permet de profiter de ce que l'on veut, aux moments que l'on souhaite.

En gros, à mille ans d'intervalle, la boucle est bouclée.