Je crois en l’Ásatrú, la religion des Vikings

Un disciple français d'Odin m'a parlé de sa vie dictée par les œuvres de divinités nordiques oubliées.

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août 28 2015, 5:00am

Quelques disciples français d'Odin.

Reconnu comme religion d'État en Islande depuis 1973, puis trente ans plus tard au Danemark, l'Ásatrú est implantée en France depuis maintenant une dizaine d'années. Cette croyance dont le nom signifie littéralement « Foi en les Ases » regroupe près de mille adeptes en France. L'Ásatrú prône avant tout le culte de ses divinités oubliées tels qu'Odin et Thor – sans pour autant délaisser des rituels vikings tels que le Blót, qui consiste à déverser du vin sur le sol en l'honneur des Dieux. Pour mieux comprendre cette religion, j'ai rencontré Yves Kodratoff, un adepte de 75 ans, ancien enseignant à l'Université Paris XI et chercheur au CNRS, qui préside aujourd'hui l'association Les Enfants d'Yggdrasill.

Kodratoff est l'un des premiers disciples de cette religion païenne pratiquée il y a plus de mille ans par les Scandinaves. En 1985, alors qu'il était professeur dans le domaine de l'informatique aux États-Unis, il a commencé à faire du chamanisme et à s'intéresser plus particulièrement aux runes. C'est de cette manière qu'il a découvert l'Ásatrú, qu'il cherche aujourd'hui à développer en France.

VICE : Vous pouvez nous présenter l'Ásatrú ?
Yves Kodratoff :
Les adeptes de cette religion – qu'on appelle les Ásatrúar – ont un panel de dieux composé de Thor, Odin, Freyja, Baldr et bien d'autres. Mais ce qui est primordial, c'est la mythologie, qui a été préservée par les Islandais à travers les Sagas, l'Edda poétique et l'Edda de Snorri. Ce qu'il faut retenir dans l'Ásatrú, c'est tout d'abord le dieu principal, Odin. Il est au cœur de cette religion car il a produit un très long poème, le Hávamál, qui contient de nombreux conseils sur la bonne façon de vivre. Après, il y a aussi tous les mythes qui décrivent les aventures des dieux. Et ce sont ces aventures qui font la base de la religion, puisqu'il en découle un certain enseignement.

Sur le site des Enfants d'Yggdrasill, on peut lire que vous pratiquez l'Ásatrú reconstructionniste. De quoi s'agit-il ?
J'ai été le premier en France à défendre cette position. L'Ásatrú reconstructionniste, consiste à tenter de reconstruire une ancienne religion – en l'occurrence, la religion des anciens scandinaves. On imagine comment cette religion païenne aurait évolué si les Chrétiens ne l'avaient pas interdite. On dit « reconstructionniste » parce qu'elle ne peut pas être identique à celle d'il y a 1 000 ans. On s'efforce donc de rester fidèle à cette ancienne religion. Ce n'est pas toujours possible – par exemple, pour honorer le dieu Freyr, on faisait autrefois des sacrifices humains et animaux dans la ville suédoise d'Uppsala. Comme vous pouvez l'imaginer, ce ne sont pas des rituels que l'on peut continuer aujourd'hui.

Un sanctuaire dédié au dieu Freyr

Qu'est-ce qui vous a attiré dans cette ancienne religion scandinave ?
Ce qui m'a attiré dans l'Ásatrú, c'est que je ne voyais pas de mépris plus ou moins caché de la féminité. Au sein de la mythologie scandinave, j'ai trouvé une forme d'égalité très frappante entre les hommes et les femmes. L'autre point qui m'a amené à adopter cette religion, c'est l'existence du Ragnarök – la fin des dieux. Le fait que des dieux soient mortels m'avait beaucoup impressionné. Cela les rapproche de nous, en quelque sorte. Nous savons tous que nous mourrons, et on peut avoir du mal à l'admettre. Selon moi, voir que des dieux peuvent eux aussi mourir nous permet d'accepter notre mortalité.

En quoi cette religion a-t-elle changé votre vie ?
C'est un peu difficile de répondre. On va dire qu'elle intervient dans beaucoup de choses. Par exemple, dans l'Ásatrú primitif, il était important de tenir sa parole. Désormais, quand je parle, c'est seulement après avoir bien réfléchi. D'un point de vue plus mystique, je ne considère plus la nature comme je la considérais auparavant. Couper un arbre n'est pas un crime. Néanmoins, il y a une réflexion à faire – c'est quand même un être vivant. On peut dire que d'un point de vue extérieur, mon comportement est atypique, et parfois même ridicule. Je vis dans une maison, et lorsque je vois une araignée, je ne la tue pas. Le commun des mortels l'écraserait. Pour moi, il en est hors de question.

Après, grâce à cette religion, j'ai appris le vieux norrois. Voyant que je n'arrivais pas à travailler avec les traductions existantes, je l'ai étudié. Et j'ai découvert de véritables horreurs dans de nombreuses traductions. Les traducteurs étaient principalement chrétiens, et ça se ressent dans leurs interprétations.

Rassemblement lors du grand Blót près de Reykjavik, en Islande>

Comment réagissent les gens lorsque vous vous présentez comme polythéiste ?
Très honnêtement, j'ai tendance à éviter de rencontrer des personnes qui n'ont pas une spiritualité plus ou moins semblable. J'ai fait beaucoup de chamanisme, qui n'est pas forcément en lien avec l'Ásatrú – quoi qu'il y ait une forme de chamanisme avec le Seiðr, mais toutes ces formes de spiritualités amènent à avoir des comportements qui sont, pour la plupart des personnes, atypiques. Je ne pratique ces choses-là qu'en présence de personnes qui ont été dûment informées. Par contre, quand je vais faire mes courses au magasin bio du coin, je fais très attention à ne rien laisser paraître, hormis mon marteau de Thor qui est la seule manifestation externe de ma religion. C'est un symbole majeur de l'Ásatrú, également utilisé pour se reconnaître entre païens.

Vous dites vouloir être absolument païen. Qu'est-ce qui vous fait rejeter le monothéisme ?
C'est une question de perfection. Le fait d'être parfait est une imperfection. Lorsqu'on a des défauts, on est vivant. Si bien que les dieux parfaits, les dieux monothéistes, sont pour moi des dieux morts. Mais dans la mythologie nordique, j ai trouvé une forme de vie dans leur mortalité. Jamais je n'aurais imaginé qu'un dieu puisse être mortel puisque, comme tout le monde, j'ai été élevé dans une société où le concept de dieu mortel n'existait pas.

Pratiquez-vous encore d'anciens rituels, comme le Blót, ce rite en l'honneur de divinités ?
Oui bien sûr ! Il y a le grand Blót de printemps, qui est aux environs de la mi-mai. Il y a aussi le grand Blót du Yule, aux environs du solstice d'hiver. Après nous pouvons faire des Blót tout au long de l'année, en l'honneur d'une divinité en particulier. Pour ma part, je rends honneur aux Nornes, à la destinée.

Cérémonie païenne islandaise célébrant le Sigurblót

Comment ça se passe ?
Cela se passe en trois tours. On honore les dieux en remplissant un cor avec du liquide, souvent du vin. On trempe nos lèvres et on jette la plus grande partie au sol pour l'offrir aux dieux. Chacun est chargé d'honorer le ou les dieux qu'il désire célébrer au cours de ce Blót. On a aussi diverses activités avant et après la cérémonie, comme des discussions sur le dieu ou la déesse que l'on va honorer. Personnellement, j'aime introduire des chants et des danses.

Cette religion est reconnue en Islande et en Scandinavie. Vous aimeriez que ce soit le cas en France ?
Disons que c'est un objectif mou. Il n'est pas principal. Mais il me semble que ce serait normal que notre religion soit reconnue. Je ne pense pas que ce soit le nombre de pratiquant qui fasse la qualité de la religion. Mais si nous sommes reconnus, d'autres devraient l'être – je pense notamment aux disciples d'Isis ou aux Wiccans.

Les enfants d'Yggdrasill ont-il un lien avec les Fils d'Odin ?
Les enfants d'Yggdrasill est une association qui a été fondée parce que nous ne pouvions plus rester avec les fils d'Odin, qui avaient pris un tournant très droitier. Ils considèrent que notre religion est réservée qu'à une certaine « génétique ». Ils font une distinction entre des personnes qui ne sont pas de la même « race ». Cela a été insupportable pour nous. C'est pourquoi on a fait une scission.

Ils se revendiquent odinistes. Y a-t-il une différence entre l'odinisme et l'Ásatrú ?
Il y a une différence assez forte dans l'historique du mouvement. Les odinistes étaient des gens de droite ou d'extrême droite. Les Ásatrú, eux, ne s'occupent pas de politique. Ils peuvent être aussi bien de droite ou de gauche.

Est-ce que vous avez l'impression qu'il y a un développement de l'Ásatrú en France ?
Oui, certainement. Mais si vous voulez, les nouveaux pratiquants sont comme moi il y a 35 ans – en quête de spiritualité. Ils essayent toutes sortes de choses. Le problème de la spiritualité est très compliqué, ça ne se fait pas comme ça. C'est un travail sur soi-même qui est lourd, et il y a très peu de personnes prêtes à l'effectuer. Je pense que les gens sont de plus en plus déçus des religions existantes, mais ils ont quand même besoin de spiritualité. Ils vont donc chercher ailleurs. Mais ce que je vois, c'est le succès croissant d'une spiritualité fondée sur l'athéisme. Aujourd'hui, les gens se méfient des religions monothéistes, notamment en France.

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