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Je suis intervenante en toxicomanie à mi-temps dans l’est de Vancouver. Le quartier compte environ 18 000 toxicomanes et sans-abris, et deux à trois fois par semaine, je discute avec une centaine d’entre eux.

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13 Avril 2011, 12:00am
Je suis intervenante en toxicomanie à mi-temps dans l’est de Vancouver. Le quartier compte environ 18 000 toxicomanes et sans-abris, et deux à trois fois par semaine, je discute avec une centaine d’entre eux. Récemment, j’ai pris quelques clichés de ces hommes et femmes avant et après la transformation physique qu’ils s’imposent pour gagner leur vie. Evidemment, ils sont dans des filières professionnelles qui tournent autour de trucs comme le proxénétisme, la prostitution, la mendicité, le car-jacking, la drogue ou le vol à l’étalage.

Les dix femmes que j’ai choisies de vous présenter sont toutes toxicomanes. Chacune d’entre elles figure dans au moins trois des catégories suivantes : séropositives, atteintes d’hépatite C, schizophrènes, bipolaires, travesties, atteintes d’un cancer, dealers, travailleuses du sexe, personnes vivants en dessous du seuil de pauvreté et enfin, victimes d’abus sexuel. Ces déguisements-camouflages excentriques, parfois peu élaborés, assurent une fonction à la fois esthétique et pratique. En d’autres termes, ces filles se servent de ces artifices pour à la fois gagner leur vie et échapper aux flics qui s’intéressent de trop près à leur petite mascarade. C’est pourquoi je me suis permise de demander à chacune d’elles de nous dévoiler pourquoi et comment elles s’étaient mises à se saper comme ça.

(Un autre truc à savoir : ces dix femmes ne sont pas toutes délinquantes. Elles portent des perruques et se déguisent pour diverses raisons. Aussi, certaines ne sont pas vraiment des femmes. Elles ont toutes choisi de prendre un pseudo.)


STEPHANIE   « Je me coiffe et me maquille comme ça depuis à peu près l’âge de 11 ans. J’utilise beaucoup de maquillage pour artistes, le même qu’à la télévision ou au théâtre. Je le porte presque tous les jours. C’est mon maquillage de « princesse ». Je me considère comme quelqu’un d’unique. On me traite de “freak”, “d’excentrique”. Je ne connais personne d’autre qui se maquille comme moi. Avant toute chose, je me maquille comme ça pour que personne ne puisse me copier. J’adore tout ce qui brille. J’adore la couleur. Mais j’adore aussi le noir, c’est probablement une de mes couleurs préférées. Le noir et blanc aussi. On devrait m’appeler « Paillette ». Je porte des paillettes presque tout le temps. Ça me rend heureuse. Et c’est cool, ça attire le regard des gens sur soi. Les paillettes sont magnifiques, exposées à la lumière du soleil. Elles sont drôles, uniques, belles et on se sent bien quand on les porte. »


CHERYL   « Avant, je dealais de la drogue et je ne voulais pas que ça empiète sur ma vie privée. En me maquillant à outrance, personne ne pouvait reconnaître la mère de famille que je suis. Une fois, la police est venue chez moi pour m’arrêter et ils n’étaient pas sûrs de s’adresser à la bonne personne ; je n’étais pas maquillée. Ils ont quand même pris mes empreintes, mais c’est tout. Bref toutes ces raisons m’ont donnée envie de continuer à me camoufler. Je pense que je suis naturellement belle. Alors, maintenant, je le fais plus pour choquer les gens, même mon mec. J’ose faire plein de choses quand je suis fardée. Je teste sans cesse de nouveaux trucs - aller dans un restaurant chic, par exemple. Quand je ne suis pas maquillée, je suis un peu plus timide. Je m’inspire depuis quelques temps de ma propre culture ; je suis indienne d’Amérique et mon père était shaman. Je pensais créer une ligne de vêtements en peau d’élan ou ce genre de trucs. Ça fait carrément homme des cavernes et je trouve ça très sexy. »


CAROL   « J’ai eu un cancer il y a six ans et après un mois de traitement, j’ai commencé à perdre mes cheveux. Normalement, la plupart des femmes attendent que leurs cheveux repoussent. Mais moi, mes cheveux ont mis du temps à repousser, et comme j’ai les nerfs fragiles, j’ai dû m’acheter plusieurs perruques. J’aime encore les porter. Tu peux devenir une nouvelle personne à n’importe quel moment. En plus, ça ne coûte pas cher, à peine 50 dollars - à moins qu’il s’agisse de vrais cheveux, et auquel cas, c’est plus cher. Je connaissais un mec qui, en fouillant les poubelles, avait trouvé environ 30 perruques blondes de super qualité. Elles étaient magnifiques. Je lui en ai achetées trois. Je ne vais pas rentrer dans les détails parce que l’enquête est toujours en cours, mais il a braqué une banque en portant une de ces perruques. Un super coup. Il a été capté par les caméras de surveillance mais on ne l’a toujours pas attrapé, grâce à sa perruque. »


TIFFANY   « Je veux être quelqu’un de totalement différent tous les jours. C’est comme être un super héros. Tu mets une cape, tu deviens quelqu’un d’autre et soudain, tu ne déprimes plus. C’est comme si tu changeais tout en toi. J’aime acheter des fringues d’occase et fabriquer mes propres vêtements. Je n’aime pas m’habiller comme tout le monde, j’essaie tout le temps de trouver quelque chose de nouveau. Je passe d’un extrême à l’autre. Toutes les perruques qu’on trouve ici se ressemblent, alors je les coupe, change leur style, je les teins, je rajoute des mèches. Je les adapte à mon look. »


SHELLY   « J’ai les cheveux courts, mais j’aime les avoir longs de temps en temps. J’ai l’habitude d’acheter de longues perruques noires et raides. Je connais d’autres filles qui en portaient au boulot, mais moi, jamais. Si tu ne prends pas bien soin de tes perruques, elles se dégradent rapidement. Je viens de m’en rendre compte. Avant j’arrachais tous les cheveux en les brossant, jusqu’à ce qu’une femme me dise quelle sorte de peignes utiliser. En revanche, elle ne m’a pas dit comment les laver. Je viens d’en acheter une nouvelle, je l’ai passée à la machine, et elle est ressortie toute frisée. C’est vraiment hyper chiant. Je les porte uniquement quand elles sont neuves, quand elles sont encore impeccables. Je sais que ça coûte cher de les porter juste deux fois pour les jeter ensuite, mais c’est ce que je fais. »


KAREN   « En portant une perruque, je peux changer d’apparence et même de personnalité. On me fait des compliments. Je ne veux pas dire que je n’ai pas confiance en moi, mais quand les gens te remarquent pour ta beauté… ça fait plaisir ! Les gens te voient et disent « Waouh ! ». Je me sens bien à chaque fois que je change de coiffure. Mes vrais cheveux descendaient jusqu’aux genoux, je les ai coupés pour les donner aux enfants cancéreux. Je porte des postiches depuis un peu plus de 15 ans. Au début, j’avais l’impression que la perruque pouvait se barrer à tout moment, j’étais tout le temps mal à l’aise. Je pensais que les gens me regarderaient différemment s’ils remarquaient ma perruque. Mais maintenant que je suis plus âgée, je me fous complètement de ce qu’ils pensent. »


LIZA   « C’est ma meilleure amie qui m’a converti aux perruques, Antoinette, un travesti de 55 ans. J’avais toujours eu les cheveux longs, jusqu’au jour où un mec me les a coupés parce que je refusais de coucher avec lui. Ça a tout changé en moi, ma sensualité, ma sexualité, tout. Après j’ai attrapé un staphylocoque. C’est une infection très violente qui te bouffe la chair. Les médecins disent que c’est un genre de « cellulite », mais en réalité ce sont des morceaux de chair qui pourrissent. J’ai perdu un œil à cause de ce staphylocoque. C’est quand je tapais énormément de cocaïne. Comme mes nerfs étaient anesthésiés par la coke, je ne ressentais jamais aucune douleur. Je suis finalement allée chez un ophtalmo. Il m’a expliqué que j’avais comme des dizaines de milliers de petites coupures sur toute la surface de la cornée, et que c’est à cause de ces micro-coupures que le staphylocoque s’est développé. Tout a commencé comme ça : un jour, je suis tombé sur un type à j’avais vendu mon BMX pour me faire un peu de blé. Le mec ne me l’avait toujours pas payé. Il continuait de refuser. Il prétendait que j’avais volé le vélo, etc. Je l’ai autorisé à me donner trois coups de poing dans la gueule, et en échange, il me filait. le blé. Ce connard m’a lacéré la cornée et le staphylocoque s’est immiscé dans mon œil. On peut dire que mon œil a carrément explosé. »


JACKIE   « Mes cheveux sont trop courts pour que je me sente à l’aise. Je continuerai de porter des longues perruques jusqu’à ce que mes cheveux aient suffisamment repoussé. Porter une perruque est indispensable pour moi… encore un truc qui coûte la peau du cul, comme la manucure. Je ne mets pas de faux ongles ee revanche, je préfère porter de faux cheveux. Les perruques te permettent d’échapper aux gens qui veulent savoir où tu vas, ce que tu fais. Tu peux vite les semer comme ça, surtout s’ils sont longs à la détente. Ça marche à tous les coups. T’en as jamais porté ? Tu t’es déjà teint les cheveux comme les punks ? Tu t’es jamais rasé la tête ? Non, jamais ? Sérieux ? À chaque fois que je regarde un clip, j’essaie de ressembler à l’une de ces pétasses, juste pour m’amuser. Je me fais la même coupe que Justin Bieber. Trop cool la mèche à la Bieber ! Mais dans un style girly ! Et aussi court que les mecs. »


TAMMY   « Quand je porte une perruque, je deviens quelqu’un d’autre. Je peux être sexy, aguicheuse, sans que les gens ne me reconnaissent. Ça me plaît d’être une pute. Tout devient speed et il t’arrive tout le temps quelque chose de nouveau. J’ai toujours voulu être braqueuse de banque ou genre, une baroudeuse sexy avec un flingue. Je me suis toujours demandée si j’aurais les couilles de faire ça. Un jour je me suis dit, « Tu sais quoi ? Je vais essayer ». Alors j’ai braqué l’épicerie du coin et ils m’ont donné tout leur fric. Je n’en revenais pas ! Comme si on me disait « Tiens sers-toi, pas de problème ». Je me suis dit “Putain, je vais essayer d’en braquer une autre plus bas dans la rue pendant que les flics sont à l’épicerie que je viens de me faire.” J’ai échappé aux flics pendant un mois, mais ils m’ont retrouvée en matant les caméras de surveillance. Si j’avais mis une perruque, j’aurais pu devenir une grande braqueuse. Dommage, hein... »


LAURA   « Mon visage et mon corps sont genre, une œuvre d’art, un tableau. Ils me permettent de m’exprimer. Il existe à présent des postiches que l’on insère directement dans les cheveux pour que ça ait l’air naturel. Ce ne sont pas forcément des rajouts ; tu peux accrocher des mèches dans tes vrais cheveux et les gens trouvent ça super beau. Beaucoup de personnes à la télévision, surtout des femmes, portent de faux cheveux. Elles ne sont pas coiffées comme ça au réveil. J’aime que les gens s’accordent le temps de prendre soin de leur apparence, tout comme moi. J’adore savoir qu’ils se coiffent, portent des vêtements propres. Quant aux femmes, j’aime qu’elles se lavent le visage, changent de maquillage et soient présentables. Je le fais, et j’espère donner envie aux autres de le faire. C’est vrai, j’aime plaire. »