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musique

Rapper pour la paix en Somalie

Waayaha Cusub ( « Nouvelle aire » en somali) s'est rendu à un festival de musique à Mogadiscio – la routine dans la plupart des grandes villes, mais pas dans la capitale somalienne.

par Janne Louise Andersen
31 Mai 2013, 9:48am


Lihle Muhdin devant d'anciens combattants à Mogadiscio. Photo de Daniel J Gerstle. 

Lihle Muhdin avait les yeux collés au hublot.

« Regarde comme les plages de Somalie sont belles », a-t-il lâché dans un soupir. De l’avion, on embrassait du regard toute la côte de Mogadiscio. Des kilomètres de plages de sable blanc et d’eau turquoise parsemée de petits bateaux de pêche.

C’était la première visite de Lihle dans son pays natal depuis qu’il l’avait fui avec ses parents en 1993. Il était âgé de 3 ans. Le rappeur et son groupe, Waayaha Cusub (qui veut dire « Nouvelle aire » en somali), se rendaient à un festival de musique à Mogadiscio – la routine dans la plupart des grandes villes, mais pas dans la capitale somalienne. Il y a quelques années, Mogadiscio était encore considérée comme l’une des villes les plus dangereuses du monde, et le groupe rebelle islamiste al-Shabaab y répand toujours la terreur à coups de bombes. Le festival était la dernière étape du Somali Sunrise Tour for Peace, une série de concerts qui a conduit Waayaha Cusub à travers les États-Unis et le Kenya, devant des réfugiés somaliens. Ce groupe, le plus connu de Somalie fait un mélange de hip-hop, de R&B, de pop somalienne et de musique traditionnelle et ses textes font référence aux problèmes sociaux et politiques qui divisent la Somalie.

Le groupe espère construire un réseau de musiciens, d’artistes et d’autres personnalités culturelles pour promouvoir un message de paix et convaincre les jeunes vulnérables de ne pas céder à la violence et à l’extrémisme. Ils mènent ce combat depuis des années, à partir de leur camp de base de Eastleigh (une banlieue de Nairobi, au Kenya), où vivent beaucoup de réfugiés somaliens – et où al-Shabaab est également puissant. Parmi leurs chansons, « Yaabka al Shabaab » (« Dehors al-Shabaab ») et « Dhibaatada Waa » (« Mettons un terme au conflit ») les ont naturellement désignés comme des cibles de choix pour les extrémistes. Shine Akhyaar Ali, l’autre rappeur du groupe, s’est fait tirer dessus plusieurs fois et Lihle et Falis Abdi, la chanteuse, ont reçu plusieurs menaces de mort. La dernière en date est apparue sur le Facebook de Lihle : « Si vous n’arrêtez pas ce que vous faites d’ici 60 jours, on vous tue. »

Daniel Gerstle, un Américain qui a participé à l’organisation du festival et qui produit un documentaire sur le groupe, avait peur que des terroristes ne prennent le festival de Mogadiscio pour cible. « Les extrémistes qui ont déjà attaqué les musiciens et qui ont réussi à interdire la musique dans certaines régions du pays devraient être les derniers à savoir où on va jouer, a-t-il dit. Ce serait plus sûr pour les jeunes et pour les musiciens. »

Pourtant, Lihle ne semblait pas s’inquiéter de toute cette violence – peut-être y était-il habitué. « J’ai pas peur, mais je sais que je dois rester sur mes gardes », a-t-il calmement déclaré quand je lui ai posé la question. Son visage s’est illuminé d’un large sourire quand l’avion a atterri.

Le pilote a annoncé : « Bienvenue à Mogadiscio » et tous les passagers ont applaudi.


Soldats de l'armée somalienne. Photo de Janne Louise Andersen

La veille de ce vol, j’ai rencontré Shine, un autre membre de l’organisation du festival, dans un bar à shisha de Nairobi. Shine avait des centaines de détails à régler et rentrait juste d’Eastleigh, où il vit depuis son enfance. Il est né en Somalie, qu’il appelle sa « terre mère », et fait référence au Kenya comme sa « terre paternelle ».

« Mais je suis Somalien et j’aimerais rentrer, quand la paix sera revenue. » Il fait des allers-retours entre ces deux pays où il se sent chez lui, et se rend aussi dans les communautés somaliennes d’Europe et des États-Unis pour se produire devant des enfants qu’il éduque grâce à la musique et à des ateliers.

« Quand je suis arrivé au Kenya, j’étais un réfugié qui ne valait rien, a-t-il ajouté. Mais aujourd’hui, je suis un réfugié qui a de la valeur et qui peut faire une petite différence pour son peuple. »

Selon lui, YouTube est la clé du succès de Waayaha Cusub auprès de la nouvelle génération, et permet de diffuser leur message politique. « La musique peut combattre le terrorisme, a-t-il dit. Si on peut parler aux jeunes grâce à l’amour et à la musique, ils apprécieront la vie et la respecteront d’autant plus. »


Falis Abdi, lors du dernier concert du Sunrise tour. Photo de Daniel J Gerstle.

Selon Shine, al-Shabaab reste une menace, mais le groupuscule ne reçoit plus autant de soutien de la part des religieux qu’autrefois, particulièrement dans Eastleigh. « C’est là qu’ils recrutaient les jeunes et qu’ils trouvaient leur financement. Aujourd’hui, ils sont critiqués dans les mosquées. »

Il a ajouté que la musique de Waayaha Cusub était diffusée dans les centres de réhabilitation d’anciens soldats d’al-Shabaab en Somalie et que le gouvernement leur a demandé d’y animer des ateliers.

« C’est l’une des techniques douces qui nous permettra de rétablir la société comme elle l’était avant,  a déclaré Hassan Sheikh Mohamoud, le président somalien. Après 20 années de guerre, la culture peut nous aider à créer de l’intégration sociale. » Il a expliqué que plusieurs manifestations culturelles étaient prévues pour atteindre cet objectif, notamment l’instauration d’un jour consacré au pardon et à la commémoration des victimes de la guerre civile somalienne.

Mohamoud est ravi que des musiciens comme ceux de Waayaha Cusub retournent chez eux : « Cela fait longtemps que nous disons que nous faisons face à une fuite des cerveaux. Notre élite a fui le pays. Le problème, c’est que les gens attendent que le pays soit stabilisé pour revenir, mais nous avons besoin d’eux pour le stabiliser. Mais les ressources intellectuelles et économiques commencent à revenir et nous nous attendons à en accueillir beaucoup d’autres. »

Il a reconnu qu’il était risqué d’organiser des événements cultuels de grande envergure avant d’ajouter qu’il y avait « toujours des risques. Si nous avons peur de tout, on ne peut rien faire. » Mohamoud sait de quoi il parle puisqu’il a été la cible d’une tentative d’assassinat quelques jours après son élection en septembre.


Lihle, lors du dernier concert de la tournée. Photo by Daniel J Gerstle

Heureusement, le Sunshine Tour a traversé le pays sans incident. Six concerts ont eu lieu à Mogadiscio, annoncés par textos et e-mails. Au total, environ 2000 Somaliens y ont assisté, ainsi que des membres de la presse. Un concert a eu lieu dans un centre pour femmes où seules les musiciennes se sont produites. L’un des événements était une scène ouverte où de jeunes Somaliens, dont des enfants soldats, sont montés sur scène pour rapper avec les musiciens. Un autre s’est déroulé dans un centre de réhabilitation du gouvernement, devant 850 jeunes, tous anciens membres d’al-Shabaab, qui dansaient et gigotaient avec enthousiasme.

Plusieurs personnes ont approché Lihle après le concert. Quand je lui ai demandé ce qu’elles lui avaient dit, il m’a répondu : « Ils m’ont dit qu’on leur avait lavé le cerveau pour les enrôler dans al-Shabaab, mais que maintenant ils y voyaient clair et qu’ils voulaient travailler pour la paix et la stabilité dans notre pays. »

Pour couronner le tout, le responsable du centre a annoncé qu’il allait le rebaptiser du nom du groupe. Et une autre surprise est arrivée.

« On sait très bien qu’al-Shabaab a infiltré les jeunes qui viennent nous voir dans Eastleigh » m’a confié Daniel. Parmi le public présent à Mogadiscio, il y avait un homme que le groupe connaissait : al-Shabaab lui avait ordonné de faire exploser une bombe lors d’un concert dans Eastleigh. Son plan avait heureusement été mis à jour par la police kenyane, qui l’avait remis aux autorités somaliennes.

Il était dans le public du centre de réhabilitation et essayait de sourire quand il est venu présenter ses excuses au groupe. Quand j’ai demandé à Daniel ce que cette rencontre lui avait inspiré, il m’a dit : « Notre mission, c’est de convaincre les jeunes de renoncer à la violence, donc on va considérer ses excuses et l’enthousiasme de tous ces anciens combattants d’al-Shabaab comme des signes que la guerre peut finir, que ses enfants sont manipulés et qu’on doit leur offrir une chance de rédemption. »

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