Tout ce que mes crises d’angoisse m’ont appris sur moi
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Tout ce que mes crises d’angoisse m’ont appris sur moi

Comment mes crises de paniques à répétition m'ont obligé à grandir pour ne pas devenir fou.
7.11.16

Toutes les illustrations sont de Pierre Thyss.

Ça commence par ça : une difficulté à respirer, comme si l'air devenait de plus en plus compact. Puis après, c'est le cœur qui s'emballe. Le rythme cardiaque s'accélère, on a l'impression de respirer beaucoup trop fort, du coup la sensation d'étouffement est d'autant plus prégnante. Viennent ensuite les bouffées de chaleur, sans doute liées à l'hyperventilation ; on se met donc à transpirer. Et enfin, le pire : les sueurs froides. Celles-ci traduisent la sensation totale de perte de contrôle.

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Durant ces crises d'angoisse, aussi appelées attaques de panique, on se sent repéré, traqué, par les regards de toutes les personnes qui vous environnent. Et plus l'on pense que ça se voit, plus la crise d'angoisse s'accentue. C'est un cercle vicieux engendré par une réaction disproportionnée au stress, et c'est le propre même de toutes les crises.

Elles peuvent se déclarer n'importe où. C'est un truc qui vous guette, en permanence, et vous ne savez qu'en faire. Imaginez une menace qui planerait au-dessus de votre tête chaque jour. Et pourtant, dans la tête, on a l'impression d'être tout à fait lucide, de disposer de tous ses moyens. Mais rien à faire, le corps trahit. Comme il trahit entre 5 et 10 % de la population française, soit au moins 3 millions de personnes.

En ce qui me concerne, le phénomène a débuté dans les transports en commun à l'adolescence. Chaque fois que je montais dans un bus, un train, l'angoisse était là : mon corps allait-il me trahir ? Je venais de découvrir une nouvelle peur : l'angoisse d'angoisser. Et peu à peu, si on laisse la chose se propager, si on ne la soigne pas au bon moment pour y mettre un terme, elles touchent vite à tous les domaines de votre vie. Évidemment, c'est ce qui m'est arrivé.

On réorganise donc peu à peu sa vie en fonction de ça. On sait qu'on ne peut plus sortir dans les grandes surfaces sans danger de crise, on ne prend plus de café, on essaie de diminuer la clope, on sait qu'il faut surtout ne jamais s'asseoir dans les carrés de 4 places des trains. Une raison à cela : avoir quelqu'un en face de vous durant toute la durée d'un trajet est devenu bien trop éprouvant. Dans les cas les plus extrêmes, le regard devient quotidiennement fuyant ; dans les pires moments, j'avais du mal à maintenir le moindre contact visuel sans ciller. La moindre sortie à l'extérieur était devenue une épreuve.

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J'ai essayé de compiler de la manière la plus sincère possible toutes les horreurs que j'ai vécues pendant les années où j'ai été victime de crises d'angoisse, et toutes les leçons que j'ai tirées de cette période.

QUE L'AUTODESTRUCTION EST MON HABITUDE ET MON FLÉAU

Je dirais que le déclencheur de cet état d' « angoissé » a d'abord été mon mode de vie. Je sortais de plus en plus, buvais et fumais beaucoup, me droguais diversement : cannabis, MDMA, ecstasy. Si je ne dansais pas huit heures en soirée le week-end, j'étais frustré pour la semaine. Ma vie nocturne prenait de plus en plus d'emprise sur ma vie. Évidemment je remarquais que j'avais de plus en plus de mal à travailler, à me concentrer, que j'étais de plus en plus fatigué. C'est cet état de faiblesse physique qui fut le premier déclencheur des crises.

J'ai dû ralentir tout ça, sans parvenir à m'arrêter totalement. Pendant ce temps, l'angoisse progressait toujours. Je devrais arrêter de me droguer, de boire autant, de fumer pour aller mieux. Ça devenait évident. Mais comme nombre de mecs et file de mon âge, le plaisir que je tire de ma destruction a toujours été le plus fort. Je pense que c'est de cette part de soi que débutent toutes les angoisses : là où se déroule le conflit entre sadisme et masochisme, dans le plaisir d'assister à son propre anéantissement.

QUE L'ENFER, C'EST LES AUTRES DANS LES TRANSPORTS EN COMMUN

J'ai beaucoup de transports à faire pour aller travailler. Je fais bien trois heures de transports tous les jours de la semaine, et comme indiqué plus haut, je ne supporte pas ça. On monte dans quelque chose en mouvement, qui va nous oppresser, avec tous ces gens serrés, suants, sifflants, dont il va falloir tâcher d'éviter les regards. On va mettre ses écouteurs, s'asseoir et sortir un livre s'il y a la place et le temps – tout ça pour ne pas vivre ces heures inutiles telles qu'elles sont : un marasme d'ennui et d'angoisse solitaire parmi la multitude.

La plupart de mes crises proviennent d'angoisses sociales. Elles se produisent lorsque je suis faible psychologiquement, fatigué, ou anxieux. Le meilleur moyen d'éviter toute prise de risque, c'est donc de se plonger dans un livre pour me couper radicalement des personnes alentour, en continuant toutefois à réfléchir. Dans le même style, il y a aussi la musique aux écouteurs. Néanmoins, celle-ci peut aussi bien m'apaiser qu'empirer mon impression de vulnérabilité totale – après tout, c'est logique : un de nos sens est coupé, ce qui n'est pas bon pour les instincts de survie du corps humain en cas de menace –, qu'elle soit réelle ou imaginaire. Lors des crises d'angoisses sociales, le corps identifie l'autre comme facteur de danger. Et donc produit du stress, encore plus de stress.

QUE MON IMAGE M'IMPORTAIT PLUS QUE LA PERSONNE QUE JE SUIS

Au cas où vous auriez zappé : nous vivons en société. Dans une société donnée, chacun de nous possède une image, une façon de paraître aux autres. Il s'agit d'un ensemble de comportements et de codes que nous manions afin de faire reconnaître notre individualité, de manière consciente ou non. Sortir, c'est s'exposer au regard des inconnus, à cette multitude de gens qui vont le plus souvent s'en battre les couilles de votre existence, et parfois, vous juger.

Cet inconnu, aussi peu qu'il apparaisse dans votre vie, détient désormais par le simple regard qu'il vous a jeté, une infime part de votre image. Il ne voit évidemment pas qui vous êtes, mais il vous reconnaît tel que vous apparaissez, que vous voulez apparaître, ou que vous pouvez apparaître. Et cette image, on n'en maîtrise qu'une partie si minuscule qu'on a la sensation de n'avoir aucune maîtrise dessus. Le cerveau stressé se met alors en branle : vous êtes donc à la merci de son JUGEMENT.

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Les attaques de panique sociales proviennent aussi de ça : n'importe quel jugement porté sur soi (par un inconnu, un ami, un(e) amant(e)) devient plus fort que mon propre regard sur vous. C'est le signe, comme vous l'imaginez, d'une absence totale de confiance en soi, d'une profonde faille narcissique. Il faut apprendre à la combler soi-même pour ne plus dépendre de ce regard social.

QU'ESPÉRER QUE « ÇA VA PASSER » NE RÉSOUT JAMAIS RIEN

Me concernant, le phénomène a débuté insidieusement. Ce n'est que lorsqu'il est bien installé qu'on se rend compte qu'elle est là, partout, tout le temps : l'angoisse. Il m'a fallu un mois avant de faire ma première véritable attaque de panique, et deux mois pour que celle-ci se reproduise régulièrement.

Je n'ai rien fait pour enrayer le processus. Je ne comprenais pas ce qu'il m'arrivait. Je me disais que ça « passerait », que je n'étais pas bien par rapport aux événements qui se produisaient dans ma vie, etc. Lorsqu'on comprend que le problème ne se situe plus dans ce qu'on vit, mais dans qui on est, alors il est trop tard. Au bout de quatre mois de ce jeu du chat et de la souris avec l'angoisse – parfois elle se cache et on ne la voit pas pendant un bout de temps, mais elle n'attend que le bon moment pour ressurgir –, je suis rentré dans une période de climax complet.

Pendant un mois, j'étais devenu quasiment incapable de sortir de chez moi, je tremblais au moindre stress, la vie de tous les jours était devenue une épreuve. C'est ce qui m'a résolu à aller consulter un psychiatre, à me dire « non c'est plus possible », et à comprendre que je ne m'en sortirais peut-être pas si facilement ni sans aide. Pour agir, il s'agit de comprendre que ce n'est peut-être pas passager et que cela est peut-être installé. L'angoisse fait vivre au jour le jour, empêche de se projeter, de prendre du recul pour se dire : putain, ce qui m'arrive n'est pas normal.

QUE LE VIDE EST UNE CONSTITUANTE DE LA VIE ET QUE ÇA NE SERT À RIEN DE L'ÉVITER

La plupart des gens ont peur de l'abîme, du gouffre, du néant. Longtemps, ce fut mon cas. Pourtant, il y a certains moments dans la vie – par exemple : quand il vous est devenu difficile de descendre chercher du pain de peur de croiser d'autres êtres humains – où il faut accueillir ce vide, qui est à la base de toutes nos existences. Cette période creuse, de chute, est nécessaire pour vivre. Et lorsque ça l'est, pour faire la part des choses et s'éloigner un peu, il faut savoir faire le vide autour de soi – ne serait-ce que pour ne pas entraîner ses proches avec soi.

Les crises s'amplifiant pour moi, j'ai compris que j'étais réellement « malade », et que pour aller mieux, je ferais sans doute mieux de m'éloigner du danger pour mon corps : les autres. Je me suis peu à peu isolé, involontairement mais inéluctablement. J'ai perdu de nombreuses personnes, de façon plus ou moins violente. Mais je n'y arrivais plus, je n'arrivais plus à maintenir de relations humaines sans dépendre totalement des gens. J'ai donc décidé de tout interrompre pour réapprendre à vivre pour moi-même, loin de ce que peuvent penser les gens, loin de leurs réactions, loin des gens eux-mêmes.

QUE MON SEUL OBSTACLE DANS LA VIE, C'EST MOI-MÊME

Avant de développer ces angoisses, ce que je redoutais se situait à l'extérieur de moi. C'étaient, comme la plupart des gens, les circonstances de ma vie, les malheurs et les tôles que l'on se prend sans pouvoir y faire grand-chose. Les crises d'angoisses transposent indépendamment de votre volonté les conflits psychiques en vous, elles les extériorisent ; de là provient cette sensation de perdre le contrôle sur soi-même. Au début, on ne voit pas ce brusque changement de point de vue. Puis, au bout de cinq, six crises, on réalise qu'on est devenu son pire ennemi. D'un coup, on ne sait plus vraiment ce qu'est l'élément déclencheur. Seulement, en réfléchissant, on en arrive à comprendre que c'est bien nous – une personne qu'on ne veut pas voir, qui existe là, quelque part en soi, mais qui se manifeste quand même. Si vous tenez à la vie, il faut mieux savoir l'apprivoiser, le dompter – ou le détruire.