Ce que l’on voit en étant internée en hôpital psychiatrique

J'ai passé cet automne dans un centre de soins psychiatriques de Paris – voilà comment c'était.
30.11.16
l'auteur

Je ne me rappelle pas être arrivée à l'hôpital. Je sais que je me suis juste réveillée dans une chambre qui n'était pas la mienne, dans un pyjama que je ne me rappelais pas avoir revêtu.

La première chose que je vois en pénétrant dans la salle commune, c'est un homme qui parle tout seul et colle des affiches. Ce sont des lettres. Ses destinataires sont Dieu, le président de la République et les papillons. Il insiste pour les coller sur la télévision, ce qui ne chagrine pas les autres patients. Beaucoup d'entre eux sont en chaussettes – ou pieds nus. Je ne sais pas trop ce que je fais là. Puis une femme s'approche. Elle me demande si je peux lui couper les cheveux comme moi. « J'ai toujours rêvé d'avoir une frange », me dit-elle.

Plusieurs personnes ont les yeux rivés sur la télé, mais aucune ne fait attention au programme. Elles sont simplement . J'entends que derrière moi, on débat des nouveaux clips – celui de Kaaris, notamment. Parmi les patients, certains ont l'air tout à fait normal. Par exemple Patrick*, 23 ans, enfermé contre son gré deux semaines plus tôt après une altercation musclée avec la police. C'est un jeune étudiant blond, calme en apparence. Il passe ses journées à lire la presse. Le reste du temps, il cherche un moyen de s'enfuir.

Au mois d'octobre dernier, j'ai été en proie à plusieurs graves crises de démence, entraînées par ma bipolarité. Celles-ci m'ont conduite à atterrir dans un hôpital psychiatrique parisien, plus précisément le Centre hospitalier de Saint-Anne, un mardi vers 3 heures et demie du matin. Après deux premières journées passées à dormir, shootée au valium, j'ai commencé à pouvoir sortir de ma chambre afin de découvrir un milieu hospitalier un peu particulier : la faune et la flore d'un HP français, en 2016.

Défoncée aux médicaments, j'ai perdu la notion du temps et ai d'abord eu du mal à croire les infirmiers lorsqu'ils m'ont annoncé la date du jour. Ils m'ont dit que j'allais devoir « rester un peu ». Avec eux, j'ai appris que les médecins et le personnel médical faisaient un travail remarquable – et très fatigant.

J'ai aussi appris que près de 12 millions de Français étaient atteints de troubles psychiques de degrés divers – soit presque un Français sur cinq. Sur les 45 millions de Français adultes, 18,5 % d'entre eux sont considérés comme porteurs d'un trouble psychiatrique pathologique. En 2013, 31 % des Français âgés de 25 à 34 ans étaient concernés par divers degrés de dépression.

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Le lendemain je n'ai rien à faire à part errer dans les couloirs, vêtue d'un pyjama bleu. Le port de celui-ci est obligatoire, sans doute pour qu'on ne puisse pas s'échapper. Mon portable sonne en continu depuis que je l'ai allumé ; je n'avais pas eu l'occasion de prévenir mes proches de mon internement soudain.

Les nouveaux arrivants n'ont pas le droit de manger au self. Selon les règles de l'hôpital, ils doivent rester à leur étage, où des infirmiers leur apportent un plateau. Pour descendre, je passe par un ascenseur – les escaliers sont interdits et fermés à clef. Le monte-charge est terrifiant ; on aperçoit des traces rouges au sol, qui font penser à du sang. « Je crois qu'ils ont fait tomber une charlotte aux fraises la semaine dernière », m'assure Patrick.

Ma journée est rythmée par les divers examens. Sang, tension, puis prises d'expédients. Le personnel soignant est adorable, très à l'écoute. Nous prenons nos médicaments à heure fixe, toujours devant les aides-soignants. Les calmants sous forme de gouttes sont préférés, afin que l'on ne puisse cacher les pilules sous notre langue.

Je rencontre Antoine*, qui a 27 ans, et est bipolaire comme moi. Tandis qu'il vient s'asseoir à mes côtés, il m'annonce d'une voix solennelle : « Ici c'est comme la prison – c'est pourquoi je vais te prendre sous mon aile et te dire qui tu peux fréquenter ou pas. ». On s'entend bien. On fume en lisant les poèmes qu'il écrit – il est persuadé d'être le nouveau Proust. Il a toujours l'air dans ses pensées, le regard vague derrière ses lunettes à écailles. Il m'apprend à jouer au backgammon. Selon lui, ici les gens « s'associent pour survivre ».

Antoine et moi formons une bonne bande avec Patrick*, T* et Sofiane*. Antoine et Patrick sont des gentlemen – ils se battent pour me prêter leur veste quand on sort dans la cour. Ils me font beaucoup rire. Nous sommes tous des rescapés et pourtant on se croirait en colo, ou en vacances entre potes. Ce qui me plaît ici, c'est que même la personne la plus atteinte est traitée comme un être humain et jamais comme une bête de foire.

Plus je connais Antoine, plus je me rends compte de ses failles. Arrivé depuis peu pour trouver un traitement plus adapté à sa condition, il est en réalité en pleine phase maniaque.

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La chambre de l'auteure au cours de son séjour à l'hôpital.

Un soir après le dîner, il me dit qu'il a « quelque chose de très important à me confier », mais que je dois « me préparer mentalement ». Là, il m'annonce être médium, et capable de communiquer avec les esprits et les arbres. Il dit qu'il possède aussi le pouvoir de se transformer en animal. Il me raconte qu'il est également un disciple du fils de Dieu revenu sur Terre sous la forme d'Abel*, un autre jeune patient de notre service.

Je crois d'abord qu'il se fout de moi. Puis je suis obligée de me rendre à l'évidence : il y croit. J'essaie de lui faire comprendre qu'il n'est « pas le seul ici à penser être relié directement à Dieu », et qu'il faut qu'il garde cette théorie pour lui s'il espère qu'on le laisse sortir un jour.

Fatima me répète qu'elle veut mourir. Tout d'un coup, elle me saisit les mains et les place sur son cou. Elle me crie : « Tue-moi, tue-moi de tes propres mains. »

Abel, « la réincarnation du Christ » selon Antoine, est un garçon aussi adorable qu'il est étrange. Persuadé d'être la réincarnation de Jésus, ce don lui permettrait de faire des choses comme tuer des gens en tirant aux dés. Je ne sais pas d'où lui vient cette idée, peut-être de la tache de naissance dans la paume de la main, là où il a été « cloué lors de sa vie précédente ». Il pense aussi être une réincarnation de Clark Kent, en mission pour sauver l'humanité.

Un jour, il a violemment frappé contre un mur. Quand je lui demande pourquoi il a fait ça, il me répond : « colère ». Il se confie à moi avec le peu de mots que ses médicaments lui permettent de prononcer. Il est atteint du VIH ; il prend un traitement très puissant qui le fait délirer et agir au ralenti.

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Les gens d'ici livrent leurs histoires les plus intimes. Les plus belles comme les plus tristes. Une femme d'une cinquantaine d'années me révèle être folle amoureuse de sa femme depuis 22 ans – « je l'aimerais jusqu'à la fin », me dit-elle. Quand elle sortira elles iront « refaire le tour du monde dans les deux sens ». Elle me montre des photos d'elles quand elles n'avaient que 20 ans. Elles sont si belles.

Une autre femme, d'à peu près le même âge, vient souvent se confier à moi. Elle me met si mal à l'aise que j'essaierai désormais de l'éviter dans les couloirs. Je ne sais pas comment réagir face à sa détresse – et elle me fait un peu flipper. Elle a été enfermée ici pour plusieurs raisons, dont une affaire de harcèlements. Elle me raconte qu'elle est « pathologiquement amoureuse d'un homme », qu'elle connaît à peine. Elle est venue le harceler à son travail. Elle est reconnue pathologiquement comme étant nymphomane. Elle lui écrit des dizaines de lettres et prévoit de le retrouver à sa première permission. Elle me dit qu'elle ne peut pas guérir « si elle ne couche pas avec cet homme », qu'elle a besoin de savoir ce qu'il fait, quand, où et avec qui ; qu'elle arrive à le sentir.

Pourtant, selon l'auteur et professeur des universités Jean-Louis Senon, moins d'un pourcent des crimes en France seraient commis par des personnes atteintes de graves troubles de la santé mentale. Au contraire, elles seraient de fait bien plus exposées à la violence car elles en sont les premières victimes, eu égard à leur fragilité.

Les jours passent, et la première nuit sans être défoncée est assez dure. Je prends conscience de tout ce qui m'entoure : le vent qui fait claquer les velux, les bruits de la plomberie, les gens qui rigolent ou gémissent au loin. Parfois les nuits sont calmes, parfois beaucoup moins. Le sevrage des médicaments est extrêmement difficile. Au loin, quelqu'un joue de l'harmonica.

J'ai eu la permission de sortir pendant quatre heures un après-midi, accompagnée. Tout le monde veut que j'achète des choses pour eux : je prends des clopes roulées pour Antoine, des limes à ongles, des clémentines, un gâteau pour Patrick, et un pour Abel dont c'est l'anniversaire.

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Abel ne veut rien écouter. Il dit que ceux qui l'ont laissé tomber quand il « a réalisé qu'il était le Christ » sont des « Judas ».

Sofiane a convoqué les personnes qu'il préfère pour annoncer qu'il rentrait chez lui, enfin. Il a préparé un petit discours. On ne peut s'empêcher de faire des blagues pour cacher son émotion. Ils sont tous là depuis plus longtemps que moi et ont hâte de pouvoir s'en aller à leur tour, même si l'hospitalisation leur fait beaucoup de bien. Il m'a donné son bracelet en souvenir.

Antoine veut qu'on fasse une grande fête quand on sera tous sortis de l'hôpital. « Thé et pâtisseries », car la plupart d'entre nous n'ont pas le droit à l'alcool.

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Coca, cafés et dessins dans la salle d'activités.

À la cantine on reste en bande. On cherche nos animaux totem ; on m'a attribué la tortue – pour la sagesse, j'espère. On se raconte nos anecdotes de conneries qu'on a pu faire en phase maniaque. L'un a frappé un videur, l'autre a cassé des fenêtres avec un extincteur, sans raison. On trinque avec de l'eau devant nos flageolets froids et notre viande sans goût.

Quand je retrouve Antoine, on a de grandes conversations philosophiques. Il m'explique que la douleur est toujours temporaire. On parle de la vie, de l'amour, des relations humaines. Il est très intelligent pour quelqu'un qui pense être un disciple de la réincarnation de Jésus.

On fête l'anniversaire d'Abel le vendredi. Il fête ses 24 automnes. Pour l'occasion, Patrick et moi lui avons préparé un gâteau et avons convié tous les patients de l'étage qui ne dormaient pas. La maman d'Antoine nous a fait de la compote maison pour y tremper des sablés, et Antoine a passé la journée à écrire un poème pour l'homme du jour. Abel en a pleuré d'émotion.

On écrit beaucoup avec Antoine. Il est très concentré quand il écrit ; il réécrit tout dix fois, et avance lentement. On écrit ensemble jusqu'à tard dans la nuit : moi mon article, lui ses textes. Parfois on se lance des défis de poèmes, avec des gages à la clé.

Très porté sur le mysticisme, il m'explique tout plein de trucs sur les auras et les énergies. Il est très intéressant, même quand sa maladie le fait partir trop loin. Il essaie de me convaincre qu'il a invoqué un suricate (son animal totem) qui se tient sur ma cuisse. J'ai beau avoir vérifié plusieurs fois, il n'y a qu'une clémentine à moitié entamée. Je lui dis que je ne le vois pas. Il me répond « c'est normal il est parti, il trouve que tu n'es pas sympa. »

J'écris jusqu'à 2 heures du matin dans la salle commune. Je vois passer Benjamin* – je l'interpelle, rien. Benjamin est somnambule. J'ai juste réussi à me faire repérer par l'infirmière, qui me force à retourner dans ma chambre. Je suis réveillée dans la nuit par des hurlements qui se transforment en chants, vite reprit par un autre patient qui se met à scander des slogans politiques. J'entends : « Sarko t'es foutu, la jeunesse est dans la rue ! » Il est 4 heures.

Je crois qu'une nouvelle est arrivée. C'est une jeune Suédoise, journaliste à Paris. Elle est belle, blonde et a un beau sourire qui laisse apparaître une dent en or. Elle ne laisse pas les hommes du service insensibles. Deux d'entre eux veulent se mettre à apprendre le suédois pour l'impressionner. Maja* me raconte qu'elle s'est jetée dans la Seine il y a deux jours de ça. Elle me dit avoir 29 ans, « mais 19 la nuit », et qu'on ira faire le tour des clubs parisiens quand on sortira. J'apprends qu'elle est là depuis bien plus longtemps qu'elle ne le dit. En réalité, elle s'était juste échappée de son secteur ; des infirmiers se sont déplacés pour venir la chercher.

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Je dîne au self avec Agathe* et Antoine. Agathe est là depuis cinq mois, c'est son dixième internement. Nous lui conseillons de trouver un but professionnel pour s'en sortir. Elle serait tentée par la coiffure, et tient à s'entraîner sur les cheveux d'Antoine. Selon l'INVS, seules 40 % des personnes porteuses d'un handicap psychique arrivent à trouver du travail. Agathe poursuit en nous parlant de la salle d'isolement qu'elle connaît bien ; prise de crises de violence, par le passé elle a cassé du matériel et attaqué les aides-soignants. Elle dit avoir été attachée de force, mais n'en conserve aucune rancune.

Puis je rencontre Fatima*. Fatima est une jeune femme d'une vingtaine d'années, qui est venue me parler dans la salle commune ; elle est hospitalisée ici car elle vit très mal le fait d'avoir eu un enfant. Elle me raconte son désespoir et je lui dis pleins de choses positives. Elle répète qu'elle veut mourir, semble avoir du mal à respirer. Tout d'un coup elle saisit mes mains et les place sur son cou et ajoute : « Tue-moi, tue-moi de tes propres mains. » Je panique complètement. Je lui dis de rester dans mon lit, de ne pas bouger. Je cours chercher les infirmières de nuit qui semblent prendre la situation à la rigolade. Elles m'ont ri au visage : « On va l'aider mais on ne pourra pas la tuer, par contre. » Depuis ma chambre, j'entends Fatima pleurer et se frapper la tête dans les murs.

Je retourne au cercle de poésie pour me calmer. Je suis particulièrement agitée depuis deux jours. Les infirmières le remarquent, m'assomment à coup de Loxapac et me confisquent mon ordinateur. C'est pour le mieux.

Antoine veut m'aider à ramener Abel à la réalité, quoi qu'il demeure persuadé que ce dernier est le fils de Dieu. Abel ne veut rien écouter. Il dit que ceux qui l'ont laissé tomber quand il « a réalisé qu'il était le Christ » sont des « Judas ». Il m'inquiète d'autant plus qu'il pense pouvoir ressusciter s'il meurt, et en a fait un de ses buts. Récemment, il a été rattrapé de justesse en enjambant la fenêtre du quatrième étage. Plus tard dans la journée, je le retrouve avec des inscriptions partout sur le corps. « C'est pour me protéger du diable », dit-il.

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Pas de discours émouvant ni d'yeux humides pour mon départ. J'embrasse Patrick et Antoine. Il me donne un poème qu'il a écrit pour moi, et je file prendre un taxi.

En l'attendant, Maja la Suédoise en cavale, passe à mes côtés. Elle s'adresse à moi comme si nous étions deux amies, ou deux amantes. « Wanna smoke some weed ?, me dit-elle. I wanna smoke some weed with you because you are the prettiest here. » Au moment où elle me répète qu'elle veut aller se promener avec moi, elle est rattrapée par les membres du staff. Tandis qu'elle est raccompagnée de force vers l'entrée, elle crie : « Si tu ne les regardes pas, ils ne peuvent pas nous voir ! Ne les regarde pas Louise ! Ne les regarde pas ! »

Je tiens à remercier les psychiatres et infirmiers qui travaillent avec bienveillance dans cet univers difficile, ainsi qu'à tout le personnel de l'hôpital – à la dame qui m'apportait mon petit-déjeuner le matin, et au jeune infirmier qui avait toujours un sourire et une gentille parole à nous offrir.

*Tous les prénoms de nos interlocuteurs ont été modifiés.