Le Cave du siècle

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LE NUMÉRO CRIME

Le Cave du siècle

L'histoire de Michel Ferrari, le Français qui a braqué 35 millions d'euros et touché 0 centime.
1.11.14

_Michel Ferrari et son fils, Jérôme. _Toutes les photos sont publiées avec l'aimable autorisation de Michel Ferrari et des éditions l'Archipel__

Le 25 mars 1990, cinq gangsters armés s'engouffrent derrière les portes blindées de l'UBS de Genève, neutralisant toute la sécurité intérieure de la banque avec une aisance déroutante. Après avoir passé une heure quarante-cinq dans la salle des coffres, ils s'enfuient avec 220 kg de billets provenant d'Italie et d'Afrique du Nord. Au total, 31,4 millions de francs suisses sont dérobés, soit l'équivalent actuel de 35 millions d'euros. La police n'a jamais retrouvé le butin et les braqueurs soupçonnés ont tous été acquittés, laissant derrière eux le cerveau de l'opération, Michel Ferrari, croupir derrière les barreaux de la prison de Champ-Dollon, au nord-est du comté de Genève.

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Depuis l'attaque du train postal Glasgow-Londres en 1963 - durant laquelle des gangsters anglais ont volé 2,6 millions de livres sterling en transit vers la banque centrale britannique -, une bonne dizaine de braquages ont été qualifiés de « casses du siècle » par des médias en quête de sensationnalisme. Si tous impliquent le vol d'une somme astronomique d'argent, chacun de ces événements du grand banditisme présente sa particularité. Par exemple, le vol du Diamond Center aura vu des escrocs italiens pénétrer dans une banque, vêtus de boucliers faits de polystyrène destinés à neutraliser les caméras thermiques de l'entrée. Celui de Nice perpétré en juillet 1976 aura contraint Albert Spaggiari et ses hommes à arpenter les égouts et creuser un tunnel de huit mètres de long pour s'engouffrer dans la salle des coffres de la Société Générale de Nice.

Le casse imaginé par Michel Ferrari fait également figure d'exception - il aura nécessité des mois de répétitions pour être mis en œuvre sans la moindre bavure. Le jour du vol, la police s'est accordée sur le fait que des complices œuvrant à l'intérieur de la banque étaient impliqués. « J'ai planifié le casse du siècle sans savoir que ce serait un casse du siècle », m'a confié Michel Ferrari au téléphone. « Mon but n'était pas de révolutionner le milieu du braquage. Je cherchais juste un moyen rapide de me faire des sous, comme tout le monde peut en rêver parfois. »

Les coffres de la Caisse centrale de l'UBS photographiés par la police suisse, à la suite du hold-up. Les complices de Ferrari ont laissé 3 millions de francs suisses derrière eux.

Au début des années 1980, peu après la naissance de son fils Jérôme, Michel Ferrari abandonne son poste de dessinateur-technicien dans le bâtiment, lassé de n'avoir pas suffisamment de temps pour se consacrer à son activité annexe - à savoir, faire passer des sommes colossales d'argent vers la frontière suisse pour les évadés fiscaux français.

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Il devient finalement professeur de sport au New Sporting, un centre de loisirs situé au beau milieu de la campagne genevoise et appartenant à l'homme d'affaires André Guelfi - dit Dédé la Sardine - où s'entrecroisent golfeurs chevronnés, diplomates, banquiers, ainsi que quelques sportifs helvétiques comme les joueurs du Servette Football Club ou encore Jean-Paul Belmondo.

C'est dans ce milieu du tout-Genève « où la Mercedes est l'automobile des pauvres » que Ferrari fera, en 1993, l'acquisition d'une Porsche 3.6 Turbo - comme il me l'a précisé, la même que celle qui permit à Will Smith d'écumer les rues de Miami dans Bad Boys. Mais malgré son amour des belles carrosseries et son nom de famille prophétique, c'est à bord d'une petite voiture japonaise que Ferrari passera des fonds de la France vers la Suisse pour la première fois.

« Les Corses » Alexandre Chevrière et Jacques Patacchini avec Michel Ferrari, huit jours avant le hold-up.

Suite à l'élection du président François Mitterrand en 1981, de nombreuses grandes fortunes françaises s'empressent de faire passer leurs capitaux en Suisse, craignant la collectivisation et les « chars russes à la Concorde » annoncés par l'ancien ministre de l'Intérieur Michel Poniatowski. Par le biais de sa femme Marie-Christine, secrétaire de direction à l'UBS, Ferrari rencontre Georges, un riche entrepreneur niçois qui lui présentera ses premiers clients. Entre deux cours de squash, Ferrari s'applique à passer plusieurs milliers d'euros dans des sacs en papier Coop, bénéficiant à chaque course d'un pourcentage conséquent. En huit ans de pratique, il aura fait passer des kilos entiers de lingots d'or et de liasses de billets, des bouteilles de calvados pour le compte d'un parent de la famille Reagan, ainsi qu'une bande magnétique contenant des informations compromettantes sur des comptes de clients français.

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Mais en 1989, les contrôles d'échange entre la France et la Suisse disparaissant, les revenus de Ferrari baissent drastiquement du jour au lendemain. C'est pour cette raison que Ferrari fomente son braquage. « Il m'a fallu des mois entiers de réflexion. Un de mes amis, Laurent Chudzinski, travaillait à la caisse centrale des monnaies étrangères de l'UBS, où il était chargé de compter des billets à longueur de journée. Il était tellement frustré qu'il a commencé à me révéler des secrets sur la banque, comme quoi le système de sécurité était vétuste et que les codes des coffres n'avaient pas changé depuis des années. » Au fil des mois, après de nombreux plans imaginaires et croquis méticuleux, Ferrari commence à concrétiser son projet. Il recrute également Sébastien Hoyos, un Brésilien militant communiste qui officie en tant que gardien auxiliaire au sein de l'UBS.

Du matériel saisi par la police le jour du braquage

En septembre 2014, l'UBS était inculpée à Paris pour « blanchiment aggravé de fraude fiscale », après de multiples amendes payées pour démarchage illicite de clients en France. Lorsque j'ai demandé à Ferrari s'il y avait une volonté politique derrière son acte, sa réponse était mitigée : « Ça restait une motivation égoïste : celle de finir rentier et de ne plus jamais travailler de ma vie. Mais j'étais quand même ravi de pouvoir donner une leçon à l'UBS. Ma femme me faisait fréquemment part de leurs pratiques, et certaines ne dataient pas d'hier. » Selon ses dires, la banque avait l'obligation de rembourser des Juifs après la Seconde Guerre mondiale - mais elle ne l'aurait jamais fait, préférant se servir dans des comptes dormants appartenant à des personnes défuntes lors du conflit plutôt que de se mettre à la recherche de leurs héritiers légitimes. « J'aurais dû tout leur prendre, a-t-il renchéri. Sur cette planète, plus personne ne peut me faire la morale. Même le juge d'instruction qui s'est occupé de moi s'est fait condamner pour corruption. » Aujourd'hui encore, il prétend croiser beaucoup d'hommes politiques français de droite à Genève, pour des raisons fiscales. Malgré mes insistances, il a refusé de me divulguer leur identité parce qu'il craignait que « ça [lui] retombe dessus ».

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Aux alentours de septembre 1989, l'entrepreneur Georges vient lui rendre visite à Genève, pour un court séjour destiné à placer de l'argent provenant d'Italie pour des amis corses. Flairant le coup, Ferrari propose aux frères Patacchini et à Alexandre Chevrière de se joindre au braquage et de recruter un peu de main-d'œuvre, ignorant alors qu'il a affaire à des criminels corses réputés, membres du célèbre gang de la Brise de mer. « Personne ne les connaissait à l'époque, se justifie-t-il. Pour moi, ce gang n'était rien de plus qu'un groupe de voleurs de poules. En réalité, ils me prenaient pour un cave. »

Après quelque temps, Chudzinski parvient à mettre la main sur les codes de sécurité et les clés de la salle des coffres. Ferrari décrète alors que le braquage devra avoir lieu avant les fêtes de Pâques - la salle des coffres devant à ce moment-là être déménagée au sous-sol, mieux protégé. Il décide ensuite de faire porter les accusations sur le chef de service de Chudzinski, lequel est en possession de tous les codes de la banque. Il monte de toutes pièces un kidnapping par les Corses, qui devront lui faire subir un interrogatoire violent afin d'écarter tout soupçon sur ses confrères. Malgré l'insistance de Ferrari, l'opération n'aura jamais lieu - et pour cause, les Corses avaient prévu dès le début de partir avec l'argent sans lui donner la moindre part.

Un portrait-robot de Ferrari diffusé dans les grands médias suisses à la suite du braquage

Aujourd'hui, les enquêteurs suisses supputent que l'argent aurait servi à financer la cavale de Richard Casanova, chef présumé du gang que Ferrari a brièvement rencontré la veille du casse, pour s'assurer de son bon déroulement.

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Le braquage s'est déroulé sans le moindre problème. À 7 h 45 du matin, quatre Corses débarquent sur les lieux et s'emparent de l'argent. Ils quittent la banque à 9 h 20. De son côté, Ferrari passe la matinée au New Sporting, attendant des nouvelles de ses collègues qui sont censés l'appeler aux alentours de 10 heures. Son ami Ernest Späth lui a prêté son appartement sur le quai du Rhône, situé à 1,5 kilomètre de la banque, afin que les Corses puissent y entreposer les billets et s'y cacher quelque temps.

Trois semaines plus tard, après avoir constaté que ses collègues n'y étaient jamais passés, Ferrari décide de partir sur leurs traces, épaulé par son beau-frère Yves, son ami Patrick et Ernest - qu'il a respectivement armés d'un. 44 Magnum, d'un .45 automatique et d'un Sig 9 mm. Mais leur voyage à Bastia ne mènera à rien. Le 29 mai, Ferrari se fera finalement arrêter par la police, dénoncé par son ami Georges, vraisemblablement animé par la prime de 3 millions de francs suisses qui pesait sur lui. Son jugement est sans appel : il devra purger une peine de huit ans de prison. À l'inverse de ses complices, il assumera la totalité de ses actes.

Après vingt-quatre ans de silence, Michel Ferrari a publié le livre J'ai réussi le casse du siècle aux éditions l'Archipel, à l'aide de la biographe Joëlle Peltier qui a su - selon ses propres dires - donner un peu d'allure au manuscrit informe qu'il avait élaboré en prison. « Il a fallu des années pour le faire publier. D'abord, il fallait que tous mes complices soient acquittés. Mais aussi que les maisons d'édition n'aient plus peur de se faire plastiquer par les Corses. »

Aujourd'hui, Ferrari gère deux commerces d'onglerie dans le centre-ville de Genève, après s'être occupé de deux discothèques et d'un vidéoclub.

Entre-temps, les gangsters corses impliqués dans l'affaire n'ont jamais brisé l'omerta : ils ont d'ailleurs tous été acquittés. Chevrière s'est pris neuf balles dans le corps en 2004, à la sortie du procès dont il sortait victorieux. Il n'a succombé à ses blessures que cinq ans plus tard, en 2009. Un an plus tôt, Richard Casanova s'était fait froidement abattre près d'un garage automobile de Porto-Vecchio. Depuis, le New Sporting a été racheté par Ernest Späth, qui a été emprisonné pendant un mois pour avoir accepté de prêter son appartement. En ce moment, il doit probablement être en train de voguer sur les rives paisibles du lac Léman à bord de son voilier.

De son côté, Michel Ferrari caresse toujours l'espoir de toucher la fortune qu'il convoite depuis des années. Il pense notamment à une adaptation cinématographique de son livre. « De préférence par Thomas Langmann ou Luc Besson », m'a-t-il spécifié.

Le livre J'ai réussi le casse du siècle est disponible aux éditions L'Archipel.