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Sexe

La récupération pornographique posthume de H.P. Lovecraft

Comment le romancier d'horreur le plus prude qui ait jamais vécu est devenu l'instigateur d'une multitude de fantasmes chelous.
08 septembre 2015, 5:00am

Illustration : Elizabeth Renstrom

Depuis qu'il nous a quittés – il y a 78 ans de cela –, le légendaire auteur de livres d'horreur H.P. Lovecraft s'est vu recevoir de nombreux titres officieux : « le roi de l'étrange », « le Copernic du roman d'horreur », « le plus grand praticien du conte d'horreur classique » ou encore « le grand-père raciste de la culture populaire ». Cette année, Lovecraft aurait fêté son 125ème anniversaire. Pour l'occasion, je me suis permis de lui attribuer un autre titre, à savoir : le sex-symbol le plus improbable des États-Unis d'Amérique.

Le bien nommé « prince noir de Providence » n'est probablement pas le premier écrivain à être associé au sexe. L'auteur de Tropique du Cancer, Henry Miller, né tout juste seize mois après Lovecraft, est considéré par le New York Times comme l'auteur qui a « donné aux Américains la possibilité d'écrire sur le sexe » – ce qui est sûrement un choix plus éloquent. Mais le vaste royaume des fans de Lovecraft est bien plus fripon que ce que l'on pourrait penser. Et cette animation embarrassante de Lovecraft en star du pole dance n'en est que le commencement.

Tout d'abord, considérons les produits dérivés que l'on peut trouver sur le marché, parmi eux : des corsets avec la tête de Lovecraft imprimée dessus ; des livres et des contes intitulés « Cthulhurotica » et « Booty Call of Cthulhu» (« Le Plan Cul de Cthulhu ») ; et il existe même une compagnie de sex toys qui s'appelle Necronomicox (un clin d'œil au NecronomiCon de Lovecraft) et qui vend des godes en silicone de 30 centimètres avec de « nombreux tentacules vibrants » et un « tentacule stimulant » à son extrémité.

Il existe également un traité de 300 pages, Le Sexe et le mythe de Cthulhu, qui couvre tout ce qui touche aux opinions de Lovecraft sur la pornographie, va jusqu'à évoquer la syphilis de son père et ses hallucinations, en passant par le magazine Cthulhu Sex (1998-2007), jusqu'à l'apparition d'une imagerie sexuelle/lovecraftienne dans les mangas et animes japonais.

Il est aussi difficile d'ignorer tous les films qui se rapportent au sujet. Il semblerait qu'il existe une règle officieuse selon laquelle toute adaptation lovecraftienne doit contenir au moins une femme à moitié à poil ou une autre scène subjective absente des histoires d'origine, qui elles ne contiennent « quasiment aucune femme » (selon Joyce Carol Oates) et « presque pas de sexe » (selon S. T. Joshi, biographe de Lovecraft). L'adaptation en film de série B psychédélique de « L'Abomination de Dunwich » de Lovecraft nous a certainement même donné à voir la première scène de viol par tentacule. Le film Re-animator (une adaptation de la nouvelle Herbert West, réanimateur) nous a permis de voir une scène torride où une tête décapitée tente de faire un cunnilingus. Enfin, Dagon (adaptation du Cauchemar d'Innsmouth de Lovecraft), inclut une scène dans laquelle le protagoniste – un mec mal loti prénommé Paul qui finira par s'immoler – se retrouve à peloter une femme qu'il a rencontrée alors qu'il était pourchassé par des hommes-poissons sanguinaires. Alors que les choses deviennent sérieuses entre les deux protagonistes, Paul glisse sa main sous la chemise de la fille et trouve des branchies tout au long de son torse. Quelque temps après, il se rend compte qu'elle a deux tentacules qui remuent en lieu et place de ses jambes.

Tout ce phénomène de sexualisation posthume est parfaitement ironique, étant donné que Lovecraft était particulièrement peu porté sur la sexualité. En 1945, le New York Times écrit même que son « dégoût pour le poisson est encore plus fort que son aversion pour le sexe ». S. T. Joshi le classe « parmi les individus les plus asexuels de l'histoire de l'humanité ».

Son manque d'intérêt pour la sexualité s'est apparemment manifesté alors qu'il était encore enfant, quand, après avoir lu des livres sur l'anatomie, il a perçu « tout le sujet... réduit à un mécanisme prosaïque – un mécanisme que je préfère mépriser », comme il l'a écrit par la suite. Du fait d'une addition d'autres complexes – des cauchemars persistants ; une relation étouffante d'amour-haine avec sa mère, qui le qualifiait souvent de « grotesque » ; une dépression nerveuse de plusieurs années durant son adolescence – cette attitude vis-à-vis du sexe n'a jamais réellement changé. Lovecraft est resté puceau jusqu'à son mariage avec Sonia Greene, en 1924, alors qu'il avait 33 ans.

Le débat autour de Lovecraft et de la sexualité a certainement aussi été accentué par celui qui porte sur son racisme.

On connaît les détails intimes et déprimants de cette union vouée à l'échec, en partie grâce à un court essai réalisé par un spécialiste de Lovecraft intitulé « Howard Phillips Lovecraft et le sexe ou la vie sexuelle d'un gentleman ». Avant de se marier, il est dit que Lovecraft avait « acheté et lu de long en large tout ce qui pouvait avoir un lien avec le mariage, les relations sexuelles, et les devoirs d'un mari dans le lit conjugal ». Néanmoins, Sonia a plus tard rapporté que, bien que le mariage n'ait pas été entièrement dénué de relations sexuelles, son mari avait été « facilement écœuré et prude face à des fonctions parfaitement naturelles », et que « la simple évocation du mot sexe semblait le mettre mal à l'aise ». Jamais non plus « ne mentionnait-il le mot amour, a-t-elle plus tard confessé dans ses mémoires. « Il disait plutôt "Ma mie, vous ne savez pas à quel point je vous apprécie." » Le mariage a duré trois ans.

'Booty Call of Cthulhu' (2015) de Wren Winter

Comment ce mec a-t-il donc pu finir par inspirer un nombre suffisant de spin-offs pornos tels que « The Cunt of Cthulhu » – littéralement « La Chatte de Cthulhu », (une recherche Google vaut le détour) – pour remplir plusieurs étagères d'un sex-club ?

Pour la faire courte, la réponse est simple : le capitalisme. Les histoires de Lovecraft – qui ne lui ont valu que quelques misérables roupies de son vivant de par leur publication dans des magazines comme Weird Tales – ont depuis donné naissance à un empire commercial évalué à plusieurs millions de dollars. La lingerie et les sex toys ne sont qu'une partie émergée de ce marché colossal qui inclut aussi bien porte-clés, livres de coloriage, jeux de société, tasses, T-shirts, figurines, et pièces de monnaie commémoratives.

En outre, de nombreux lecteurs de Lovecraft ont pu trouver des allusions au sexe dans ses histoires, même si – en apparence, du moins – elles n'existent pas. Malgré les dires de Joshi, pour qui « c'est une psychanalyse de comptoir de dire que Lovecraft aurait sublimé ses pulsions sexuelles dans l'écriture ou d'autres activités », Stephen King a qualifié l'œuvre de Lovecraft de « cirque Freudien à trois anneaux » dans laquelle, « quand Cthulhu entre en scène, on assiste à l'apparition d'un gigantesque vagin tueur à tentacules venu d'une dimension qui surpasse le temps et l'espace ».

Le débat autour de Lovecraft et de la sexualité a certainement aussi été accentué par celui qui porte sur son racisme – bien plus virulent. Au cas où vous ne le sauriez pas, Lovecraft était un dévot des suprématistes blancs qui parsemait ses correspondances de diatribes passionnées sur les Juifs, Asiatiques, Africains d'Amérique, Canadiens francophones, autres migrants européens variés – et à peu près toute autre personne qui ne lui ressemblait pas. Et l'auteur de Le Sexe et le Mythe de Cthulhu , Bobby Derie, nous dit « qu'il est difficile de véritablement distinguer la vision de Lovecraft sur la race de celle qu'il a de la sexualité... du fait de la façon avec laquelle elles étaient entremêlées dans sa compréhension de l'évolution, de la biologie, de la civilisation et de la conscience de soi ». Dans une lettre de 1930, Lovecraft a appelé le sexe interracial une « mélancolie couplée d'un phénomène dégoûtant » et encouragé « à la mise en place des peines les plus lourdes contre le métissage ».

Mais plus que toute autre chose, la récupération par le porno du « Father of Weird Fiction » ressemble moins à une conséquence naturelle des aspects de sa vie qu'à une preuve de la remarquable élasticité de son héritage. Sa célébrité n'a peut-être pas surpassé celle de certains de ses contemporains comme F. Scott Fitzgerald et Ernest Hemingway, mais elle est en tout cas bien plus interactive.

'Chtulu Sex", un magazine inspiré par Lovecraft publié de 1998 à 2007

Lovecraft n'a laissé derrière lui aucun enfant ou petit-enfant pour empêcher son nom d'être estampillé sur des comics ou des autocollants pour pare-chocs. Et il leur aurait certainement dit de toute façon de ne pas s'en inquiéter, étant donné qu'il encourageait les autres auteurs à utiliser les monstres de sa création dans leurs histoires. (Qui ne voit pas des possibilités infinies dans une « masse de chair gélatineuse automorphe douée de sensibilité » ?) Ajoutez cela au fait que l'œuvre de Lovecraft soit accessible en ligne et traduite en un nombre de langues incalculable, et vous commencerez à comprendre pourquoi il existe de la bière Lovecraft et des cagoules Cthulhu tricotées main, ainsi que des sequels X des histoires de Lovecraft.

De nos jours, certains écrivains utilisent le sexe, les problématiques de genre ou la sexualité pour étendre et re-sculpter l'héritage de Lovecraft. Alan Moore avoue avoir donné à sa bande-dessinée Providence un protagoniste gay et juif, précisément parce que cela « faisait écho de manière intéressante à certains des préjugés de Lovecraft ». Dans l'introduction de Cthulhurotica, l'éditrice Carrie Cunnin décrit le livre comme une pièce manquante au puzzle Lovecraft. « Quand je lis le travail de HPL, même si je suis captivée par tout ce qu'il a pu y mettre, je ne peux pas m'empêcher de remarquer tout ce qu'il a laissé de côté », écrit-elle. « Où est le romantisme... Où était la secrétaire avec son pull moulant et son postérieur en forme de cœur ?... Ce dont nous avions besoin, c'était un livre qui montrait tout le potentiel qu'il avait ignoré. »

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Au NecronomiCon Providence – « conférence et festival internationaux de la fiction, de l'art et du monde universitaire fantastiques », donnés en l'honneur de Lovecraft – se sont retrouvés un panel d'invités célébrant la fiction lovecraftienne écrite par des femmes. On y trouvait notamment Silvia Moreno-Garcia, une auteure canadienne qui a co-édité une nouvelle anthologie purement féminine appelée She Walks in Shadows. Moreno-Garcia (qui a contribué à couvrir un reportage dans Cthulhurotica à propos d'un cinéma porno à Mexico City) est récemment devenue une sorte de porte-parole pour l'élargissement du « concept lovecraftien ». Quand l'annonce de la sortie de son anthologie exclusivement féminine a été faite, un utilisateur Reddit a déclaré qu'elle « ternissait l'héritage » de Lovecraft ; et un autre fan a écrit un mail la traitant de « petite conne ». Elle a par la suite répondu au commentaire par un billet de blog brillant (extrait choisi : « Cthulhu dit non au sexisme et au harcèlement »).

« Certains fans veulent ériger des murs en béton armé pour délimiter le genre », m'a confié Moreno-Garcia. « Ils veulent établir ce qui a de l'importance et ce qui n'en a pas... Quoi qu'il en soit, que tu apprécies ou pas un certain remaniement d'un sous-genre – que ce soit celui relatif au Mythe de Lovecraft ou le steampunk – ne signifie pas que tu as le pouvoir de décider de son existence. »

Le directeur de la NecromiCon Providence, Niels Hobbs, a ajouté que Lovecraft était « open-source » depuis toujours. L'homme qui a rédigé plus de 100 000 lettres « puisait l'inspiration dans le crowdsourcing en conversant avec une myriade de correspondants, en rebondissant sur certaines de leurs idées... et en façonnant cette mythologie de manière collective », dit-il.

« Par conséquent, l'œuvre était déjà décentralisée dès le début », poursuit-il. « Il ne s'agissait pas de Lovecraft écrivant ces histoires seul dans son coin. »

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