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Grandir en France

​Grandir en France en tant qu'immigré

J'ai quitté le Maroc à l'heure de rejoindre le lycée – comme tout nouvel arrivant, j'ai dû faire des choix.

par Rachid Zerrouki
22 Février 2016, 6:00am

Le Vieux-Port de Marseille. Photos de l'auteur

Dans le film « Lost in Translation » (2003), Bob et Charlotte sont égarés dans un espace entre deux mondes, loin de leurs repères visuels, culturels, culinaires et langagiers. Ils se baladent en apesanteur au-dessus d'un univers qui leur échappe. Leur vertige est parfois drôle, et je suis convaincu que tout individu ayant tutoyé le dépaysement se reconnaît en eux. Pour ma part, j'ai quitté le Maroc à l'heure de rejoindre le lycée, et depuis, je suis Bob.

J'ai atterri à Cavaillon, dans le Vaucluse, le pays des gens sympas perdus entre les fachos, les melons et les racailles. Dans mon immeuble crasseux d'une cité crasseuse, j'habitais en face d'un couple de cinglés qui avaient la menace facile, et en dessous d'une prostituée qui, chaque nuit à 3h du matin, faisait littéralement trembler les murs avec « Bouger Bouger » de Magic System. Le seul Blanc de l'immeuble n'était là que par intermittence : ses bêtises le menaient en taule de manière fabuleusement récurrente.

Au lycée, les Arabes de ma cité traînaient exclusivement entre eux et occupaient un espace bien défini dans le hall de l'établissement. Les geeks squattaient les marches menant vers le bâtiment de sciences, les skateurs s'asseyaient sur les tables de ping-pong et les hippies séchaient les cours en fumant des joints dans un terrain vague en face du lycée. Dans cet agencement communautaire façonné depuis la crèche, Bob est condamné à lire son bouquin à l'écart pour déguiser son isolement subi en choix délibéré.


La cité de Docteur-Ayme à Cavaillon, là où a grandi l'auteur

Seul un utilisateur de Google+ peut avoir une idée de la solitude que ressent l'immigré fraîchement débarqué. Les plus avenants envers moi ont été les enfants d'immigrés. Certains vont crier au communautarisme, ils se plantent. Dans Sociologie des quartiers sensibles, Cyprien Avenel affirme que ces jeunes sont souvent accusés à tort d'être communautaires : « Plus on est pauvre, plus on est isolé socialement et plus l'univers de sociabilité se ferme au lieu de résidence. » Les mecs sont parfaitement intégrés dans l'environnement que les politiques urbaines successives ont créé pour eux. Simplement, c'est une sociabilité contrainte. C'est une réalité qu'on trouve aussi bien dans des lyrics de Médine que dans les écrits des sociologues comme Sylvie Tissot.

Cette dernière raconte qu'à la fin des années 1980, pour aborder la question des immigrés, la France s'est demandée s'il fallait les assimiler ou les intégrer. Pour Emile Durkheim, la première option consiste à abandonner totalement sa culture d'origine pour une nouvelle, tandis que la deuxième te laisse en conserver une partie dès lors qu'elle est compatible avec les valeurs de la République. Inutile de se taper la bibliographie d'Hegel pour comprendre que vivre dans une cité isolée, à l'abri de toute mixité sociale, n'invite ni à troquer Magic System pour Cabrel, ni à faire une playlist où « L'Encre de Tes Yeux » côtoie « Zouglou Dance ».

D'après mon expérience personnelle, l'exil devient une récréation dès lors qu'on trouve ce subtil équilibre entre ouverture d'esprit et amour-propre, parce que comme le dit Régis Debray dans Eloge des Frontières (2010) : « Renoncer à soi-même est un effort assez vain : pour se dépasser, mieux vaut commencer par s'assumer. » C'est une bagarre mentale de tous les instants et tous les immigrés vous le diront : vivre à cheval entre deux cultures parfois radicalement opposées ne peut se faire sans développer une saine schizophrénie.

« Finkielkraut est le maître à penser de toute une frange de la population soumise à une trompeuse nostalgie, "ce désir d'on ne sait quoi" comme la nommait Saint-Exupéry. »

Soit tu décides de te confiner au calme dans une communauté ou une autre, histoire de combler et sécuriser ta petite case « besoin d'appartenance » dans la pyramide de Maslow. Soit tu prends le meilleur de chaque culture et tu envoies valser les rétrogrades de tous bords sur la piste de danse de leur commune intolérance. J'appelle ça la dégaine tajine-à-midi-raclette-le-soir.

On trouve un petit tas d'obstacles humains quand on prend ce chemin. Il y a ceux qui cartonnent dans les bureaux de vote avec leur évocation assidue des racines judéo-chrétiennes de la France. Cette passion inébranlable pour la botanique souterraine disparaît dès lors qu'on leur rappelle que leurs propres racines baignent dans la pisse. Il y a des cailleras qui vivent de shit, d'eau fraîche, de médisance et qui te regardent de travers parce que tu traînes avec des Blancs. Il y a des Blancs pour lesquels la laïcité se résume à faire manger du porc aux musulmans. Il y a des réactionnaires qui caressent leur spleen en se ressassant le souvenir d'une France monochrome. Tous ceux-là, je vous prie d'encaisser ce paragraphe comme un bienveillant doigt d'honneur adressé à la tombe de votre capacité à vivre ensemble. Les autres, je vous invite à boire le thé à la maison.

L'auteur de l'article en djellaba

Alain Finkielkraut est de ces ennemis de l'intégration. Je me suis farci son Identité Malheureuse (2013) et je dois reconnaître à ce sanglot apocalyptique une rare cohérence : chaque paragraphe est imprimé pour défendre l'idée selon laquelle l'identité nationale est malheureuse à cause de l'immigration musulmane, qui représente 8 % de la population Française selon l'INSEE.

Finkielkraut est le maître à penser de toute une frange de la population soumise à une trompeuse nostalgie, « ce désir d'on ne sait quoi » comme la nommait Saint-Exupéry. Les gémissements de l'académicien auraient pu être anodins si Rosenthal n'avait pas démontré sur des rats et des enfants qu'on finit toujours par ressembler à l'idée que les autres se font de nous. Il appelle ça l'effet Pygmalion quand c'est positif et Golem lorsqu'il entraîne des conséquences inverses. La pensée finkielkrautienne n'a pas prévu de nous compter parmi ses Français, exerce sur nous un effet Golem permanent et condamne la France à un cercle vicieux.

Offrez un livre de Zemmour ou Finkie à un alien, il s'imaginera un pays pété post-apocalyptique en pleine guerre civile amputé de sa culture et de son école. Je tiens à rassurer nos amis de la Zone 51 sur une chose : l'École républicaine n'est pas en ruine contrairement aux fantasmes de certains. À moi, elle m'a tout donné. À tel point que je la squatte encore aujourd'hui, en face des pupitres.

Dans Eldorado (2007) de Laurent Gaudé, un clandestin soudanais fait un aveu à un commandant qui sillonne la mer pour traquer les personnes de sa condition : « Je me suis trompé. Aucune frontière n'est facile à franchir. Il faut forcément abandonner quelque chose derrière soi. Aucune frontière ne vous laisse passer sereinement. Elles blessent toutes. » Certains, peu aidés, voire empêchés, ne guérissent jamais de ces blessures. D'autres connaissent un exil heureux. De la souffrance solitaire au plaisir de se réinventer dans un monde nouveau, il n'y a que deux pas : celui qu'on fait vers l'autre, et celui que l'autre fait vers nous.

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