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J’ai discuté avec un mercenaire français envoyé en Syrie

Le job de Kalen est simple : il tue des gens et protège les enfants d’Alep.
7.8.14

La nuit où je suis arrivé en Syrie, Kalen marchait vers un abri. Il avait l’air chez lui. Il a posé son AK-47, sorti son pistolet de son étui et enlevé son lourd gilet pare-balles bleu-marine. Comme tout le monde à Alep, il était couvert de poussière. Mais contrairement aux autres combattants, il était rasé de près et avait un ours en peluche accroché à sa veste.

Les gilets pare-balles ne sont pas répandus dans les rangs des rebelles de Syrie, mais le plus étrange, c'était cet ours. Il n'était clairement pas du coin et ça m'a fait un choc quand il s’est adressé à moi en employant un français parfait. J'avais déjà rencontré d'autres combattants étrangers en Syrie mais tous avaient l'air très occupés et pour le moins dépourvus d'humour.

Je me suis demandé qui était vraiment Kalen et ce qu'il faisait ici. J'ai d'abord pensé qu’il s’agissait d’un consultant d’une quelconque équipe media, c'est pourquoi je lui ai demandé en français : « On va visiter l’un de ces hôpitaux ambulants ? » Ce à quoi il a répondu : « Hé – je suis pas un putain de guide touristique. »

Pourtant, après avoir échangé quelques blagues, fumé des clopes et englouti plusieurs sandwichs frites-aïoli, l'atmosphère s’est peu à peu réchauffée.

Il m'a signifié que je ne devais le prendre en photo sous aucun prétexte mais qu'à part ça, il était accessible et même plutôt relax. Il chantait. De mon côté, j'étais trop nerveux pour lui demander en quoi consistait son boulot.

J'ai vite réalisé que son rôle allait bien au-delà de la protection des reporters. La pièce qui lui servait de bureau mettait en garde les intrus qui oseraient s'y aventurer avec une pancarte qui disait : « Je m’appelle Kalen. Je tuerais quiconque oserait s'aventurer ici. » Juste en dessous, il y avait le logo de son agence de sécurité, le Mat2s-consulting.

Nous avons entrepris notre premier périple à l'aube afin de couvrir une manifestation. C'était un vendredi. Kalen nous conduisit sans embûche dans le centre d'une ville aux mains des rebelles tandis que je filmais par la fenêtre. Kalen traversait tous les check-points rebelles sans difficulté et semblait bénéficier d'une certaine notoriété auprès des autres combattants. Après avoir laissé la voiture, nous sommes sortis avec quelques autres journalistes. Un rebelle au visage émacié m'a demandé d'éteindre ma cigarette. Kalen m'a imité et s’est mêlé aux autres hommes, les mains posées sur son AK-47.

Quelques jours plus tard, Kalen est retourné en Turquie. Je l'y ai rejoint et il m'a invité à boire un thé et une limonade. Quand je l'ai retrouvé, il traînait sur Facebook, attablé dans un restaurant, tandis que des réfugiés syriens fumaient un narguilé à la table d'à côté. Il avait son flingue avec lui, ce qui m’a conforté dans l'idée que la frontière turque ne présentait pour lui aucun défi particulier. On s'est mis d'accord pour rester en contact.

Je lui ai proposé une interview quelques mois plus tard. Après avoir d’abord refusé, il m'a finalement contacté via Skype. « Tu te souviens de l'interview que tu voulais faire ? La situation a un peu changé – je suis prêt à parler. »

Je savais pertinemment qu'il n'allait pas me détailler son boulot, c’est pourquoi nous avons convenu d’un deal : il n'aurait qu'à éviter les questions qui lui semblaient gênantes. J’ai donc discuté avec lui depuis le salon de ma mère, bien loin de la zone de guerre où nous nous étions rencontrés.

VICE : Quel est ton rôle dans la révolution ?
Kalen : Hmm… à la fois tactique et stratégique.

Parle-moi de tes motivations.
[Il soupire] Disons qu'au début j'étais motivé par l'argent et que j'ai embrassé la cause un peu plus tard. Après avoir vécu un peu à Alep et vu des enfants être la cible de bombardements, après avoir vécu les pénuries alimentaires et les coupures de courant, il est impossible de ne pas s'impliquer moralement – il faut choisir son camp.

En Occident, les combattants étrangers sont souvent considérés comme des fondamentalistes. Penses-tu que cette idée risque de se retourner contre toi ?
J’ai deux problèmes avec l'Occident. Pour eux, soit je suis un fondamentaliste, soit je suis un mercenaire. En France, le mot « mercenaire » est presque synonyme de repris de justice.

En ce qui concerne les fondamentalistes, il y a beaucoup de gens avec qui j'ai travaillé qui pourraient confirmer que je n'ai rien à voir avec eux. Avec le temps, la dimension religieuse du conflit est pourtant devenue essentielle, tout comme sa dimension ethnique. C’est pourquoi j'ai l'impression que l'on se dirige vers une guerre de religion. C'est terrible que la guerre ait pris cette direction.

Penses-tu que l'Occident ait une part de responsabilité de par sa passivité ?
Si c'est de la faute de l'Occident ? Hmm, eh bien ils ont une part de responsabilité, mais leur hésitation est compréhensible. Ils ont pris des précautions qui, sur le long terme, ont fait du tort à leur crédibilité. Au début, ils attendaient de voir comment les choses évolueraient ; mais cette passivité a permis à certains groupes de prendre l'avantage. Il est difficile de déterminer qui doit être armé, et il y a évidemment de gros risques – mais je suis convaincu que l'Armée Syrienne Libre a besoin d'armes au plus vite.

Selon toi, la population syrienne soutient davantage les factions islamistes ?
La situation est instable. Ça évolue avec le temps, au gré des événements. On peut avoir l'impression que la population soutient les islamistes et puis en fait non. Les islamistes se sont mis dans une position où ils semblent cependant bénéficier d’un soutien relatif de la population. Mais à côté de ça, il y a eu de grosses manifestations contre leurs pratiques à Alep.

Pourquoi les médias occidentaux semblent-ils s'intéresser davantage aux combattants étrangers lorsqu’ils sont du côté des rebelles plutôt que du côté du régime ?
Je pense qu'il existe plusieurs raisons, mais disons que les médias ont plus facilement accès aux combattants étrangers rebelles. Les médias n'ont aucun accès pour couvrir la guerre du côté des troupes du régime.

Que penses-tu du djihadiste Eric Harroun? Il semblerait qu'il n'ait « jamais eu conscience » de qui étaient ses véritables alliés.
Je pense qu'il est tombé sur des djihadistes qui ne comprenaient pas trop ce qu'il faisait là. Peut-être a-t-il eu envie de quitter tout ça et n'en n'a pas eu la possibilité. Ça arrive. Cet Américain était là pour l'aventure et il est tombé sur les mauvaises personnes, tout bêtement. Ça a nourri la propagande fondamentaliste : un Américain converti qui se bat aux côtés des djihadistes, ça sert considérablement la cause islamiste.

Les groupes fondamentalistes ne laissent pas toujours les journalistes approcher leurs combattants, aussi la plupart des guerriers étrangers que j'ai rencontrés n'avaient pas l'air de fondamentalistes mais plutôt de Syriens nés ou ayant vécu à l'étranger.
Pour moi ces gars-là ne sont pas des combattants étrangers. Je le sais de plusieurs personnes que j'ai entraînées – ils sont passés par le Qatar ou y ont vécu mais ils sont avant tout Syriens. Ce ne sont pas des djihadistes. J'ai vu des mecs des Pays-Bas et trois autres d'Italie. Tous étaient Syriens et étaient partis vivre à l'étranger bien avant la révolution. Ils ont quitté le confort de leurs pays d'adoption pour revenir défendre leurs familles, ce que je comprends tout à fait. Si demain la France était attaquée, j'y retournais pour la défendre.

Comment voyez-vous évoluer le conflit dans les mois à venir ?
Tant que l'Occident n'apportera pas son aide, ça sera vraiment difficile. Ce qui se passe à Alep en ce moment, c'est une guerre d'usure. Il arrive un moment où les gens n'en peuvent plus des combats. Le mieux serait d'envoyer une force de l'ONU – comme ils l’ont fait en Libye – et de déterminer une zone d'exclusion aérienne pour les avions et les hélicoptères du régime.

OK. Rien à voir mais, que signifie cet ours en peluche à votre ceinture ?
[Rires] Ah oui, mon ours en peluche. Il me rappelle qu'il y a aussi des enfants dans cette guerre. Je ne veux pas perdre de vue le fait que je suis là pour défendre ces enfants. Chaque vendredi, il y a des manifestations et nous les protégeons des snipers ennemis. Cet ours est devenu un genre de mascotte pour les enfants d’Alep.

Il vous a volé la vedette ?
Si l’on veut ; il est même connu dans les rangs de l'armée régulière.

Que diriez-vous à Assad si vous aviez l'occasion de le rencontrer ?
Je n'aurais rien à lui dire. La question c'est plutôt : qu'est-ce que je lui ferais ? Je serais curieux de savoir comment il réagirait si je lui disais que ses propres enfants se trouvaient ici, à Alep.

Auriez-vous quelques anecdotes à partager pour rendre compte de la situation sur le terrain ?
Une fois, on se dirigeait vers la frontière turque en voiture, phares allumés. C'était un véhicule civil. On a été pris pour cible par un sniper du régime. La voiture a été coupée en deux. Ce qui est vraiment terrible, c'est qu'il s'agissait d'un véhicule civil qui ne transportait même pas de combattants. Et même s'ils rétorquent que j'étais bien un combattant, au final, c'était juste un véhicule civil avançant dans la nuit. Le chasseur MIG qui nous a tiré dessus a simplement voulu tuer tous les occupants du véhicule.

Aussi, les écoles sont ciblées par le régime – absolument toutes. Nous devons garder secrets les emplacements des hôpitaux ambulants afin qu'ils ne soient pas bombardés. Toutes les deux ou trois semaines, nous devons déménager. J'ai l'impression qu'ils ont adopté une stratégie d'annihilation totale qu’ils ne sont pas prêts d'abandonner. Assad tient à sa place plus que tout.

En quoi le conflit syrien est-il différent des autres conflits dont tu as été témoin ?
C'est de loin le plus difficile à supporter mentalement. Il n'y a aucune issue. Le conflit m'a totalement transformé. Je n'avais jamais rejoint la moindre cause auparavant. Je faisais mon boulot et j'en acceptais les conséquences. Celui-ci m'a complètement retourné.

J'hésite à vous demander qui vous paie.
Merci d'hésiter.

OK. Qu’en est-il de votre vrai nom ?
[Silence]

Je vais prendre ça pour un non.
Ouais. [Rires] Mon nom est Kalen !

OK. Rien à ajouter ?
Je ne suis ni un utopiste, ni un humaniste, mais ce qu'il se passe en Syrie n'aurait jamais dû arriver. Si l’on ne fait rien, ça empirera d’autant plus. Il ne s'agit pas d'un jeu. La communauté internationale doit employer la force. Aussi, les gens ont en marre des fondamentalistes, ce qui est tout à fait compréhensible. Il faudrait intervenir directement et établir une zone d'exclusion aérienne. Ça a marché ailleurs. Il s'agit d'une urgence internationale.

PS : Le Parisien a consacré un article à Kalen en août 2013 qui citait le nom de sa société, Mat2s-consulting, immatriculée à Montreux, en Suisse. Cette médiatisation a soulevé des questions sur la présence d'une société d'expertise en Suisse qui recrutait des mercenaires pour les envoyer combattre en Syrie. S'en est suivi un débat sur la législation suisse autour de ces sociétés paramilitaires. Kalen avait affirmé au quotidien suisse 24 Heures : « Avant de créer mon entreprise, j'en ai référé aux autorités. Tout a été fait dans les formes. De plus, ma société paie ses impôts. »

Afin d'éviter des poursuites (ou simplement éviter une exposition médiatique), Mat2s-consulting a été retirée du registre des sociétés suisses il y a quelques semaines. Ce qui n’empêche pas Kalen de continuer de poster sur les réseaux sociaux des informations sur la situation en Syrie.

Cette histoire comporte beaucoup de zones d'ombre. J'ai pu vérifier pas mal d'informations que m'avait données Kalen ; il a 34 ans, a effectivement servi dans l'armée française avant d'être engagé sous contrat privé en Libye, puis en Côte d'Ivoire. Il a assuré la sécurité de nombreux journalistes à Alep et confesse être motivé aussi bien par l'argent que par des raisons idéologiques.

Je ne connaîtrai probablement jamais tous les détails de sa biographie, mais je peux confirmer que Kalen existe, qu'il était présent à Alep, du côté des rebelles, et qu'il n'y est plus aujourd’hui du fait de pressions extérieures. Mais tout me porte à croire que Kalen demeurera une lumière au milieu de cette épaisse obscurité qu’est le conflit syrien.