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Radicalisation et trafic d’armes : le quotidien d’un maton à la prison des Baumettes

Thierry Serra nous a parlé de son ancien boulot dans l'un des centres pénitentiaires les plus insalubres de France.
9.9.14

L'extérieur de la prison des Baumettes, à Marseille. Photo via

Jour et nuit, les matons arpentent les coursives de la prison des Baumettes. Ils surveillent et accompagnent les 2000 prisonniers à la douche, en promenade et aux ateliers cuisine. Ils voient et entendent les discussions des taulards, et scrutent leurs mouvements en permanence – du moins, c’est ce qu’ils faisaient avant d’être en sous-effectif. Aujourd'hui, les surveillants sont constamment dépassés et le chaos s’est lentement installé. En juillet 2014, trois détenus ont fini à l'hôpital après avoir été victimes d'un guet-apens dans les douches de la prison. Quelques semaines avant cette attaque, le Syndicat pénitentiaire des surveillants local avait alerté les autorités en déplorant « la recrudescence des projections de colis lancés depuis l’extérieur dans les cours des Baumettes à destination des détenus ».

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Aujourd’hui, les prisonniers continuent sereinement leurs trafics et certains finissent par se radicaliser, l'exemple le plus frappant étant celui de Mehdi Nemmouche, soupçonné d'avoir tué quatre personnes fin mai au Musée juif de Bruxelles. Ce phénomène s'est amplifié ces dernières années selon Thierry Serra, représentant syndical Ufap justice, ancien premier surveillant à la prison des Baumettes, qui pointe du doigt le manque d'effectif et d'information à ce sujet. Je l'ai rencontré pour qu'il me parle de son avis sur la question.

VICE : Avez-vous remarqué plus de cas de radicalisation en prison ces dernières années ?
Thierry Serra : Il y a effectivement du prosélytisme en prison, mais c'est très difficile pour nous de le voir car on n'a pas le temps de bien observer les comportements de chaque prisonnier. Ce genre de choses se fait très discrètement et reste très difficile à déceler. Il y a tout un protocole qui stipule que tous les mouvements suspects doivent être signalés afin que les directions inter-régionales mettent en place une cellule de crise, mais la tâche s'avère très compliquée. Le personnel n'est pas assez nombreux et on manque de formation et de renseignements sur ce point précis.

Vous n'avez pas de circulaire concernant ce type de situation ?
Non, on a que notre propre ressenti. Mais comme vous vous en doutez, c'est très subjectif ! On devrait être mieux formés. On est en première ligne, si on était un peu mieux renseignés sur les formes de prosélytisme adoptées par les islamistes radicaux, on pourrait être plus attentifs et éviter que les prisonniers ne se radicalisent. Il est difficile de  dire : « Vous dégagez d'ici parce que vous avez une barbe trop longue », on ne peut pas travailler comme ça ! La sous-direction de l'État-major de sécurité est dévolue, entre autres, à la problématique de la radicalisation, mais c'est avant tout un suivi de personnes déjà connues.

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Cette radicalisation est-elle due à une nouvelle population pénale plus désœuvrée ?
Avant, on avait des prisonniers qui étaient issus du grand banditisme marseillais, toulonnais. Cela peut paraître paradoxal mais il était plus facile de les gérer. Ils avaient un code d'honneur, on était dans un rapport donnant-donnant et ça marchait plutôt bien. Dans l'ensemble, il y avait une sorte de respect mutuel. Aujourd'hui, on est en présence d'une population de jeunes détenus complètement désemparés. Certains préfèrent vivre en prison plutôt que de recouvrer la liberté. Dernièrement, il y en a un qui m'a dit : « J’ai pris deux ans encore, mais bon je m'en fous, j'ai mes potes, mes habitudes, je n'ai pas de factures ». Pour ces gens, la radicalisation est un moyen d'être reconnu au sein d'une communauté.

Avant, y avait-il des cas de radicalisation dans les prisons ?
Non, pas du tout. J'étais à Fresnes en 1989, et je n'ai jamais vu ça. Selon moi, c'est un phénomène qui remonte à cinq ans, à peu près. La prison est devenue un vivier où l'on peut recruter facilement parce que les prisonniers sont jeunes et qu'ils n'ont plus aucun repère. Ce sont des proies faciles. Dès qu'on leur tend une branche, même si elle est pourrie, ils s'y accrochent.

Pensez-vous qu'il faudrait séparer les détenus de droit commun et les personnes ayant été condamnées pour association de malfaiteurs en lien avec une entreprise terroriste ?
Lorsque ces personnes sont incarcérées, elles sont généralement placées en isolement.  Mais il ne faut pas se leurrer non plus, elles continuent à rester en contact avec les autres détenus. En tout cas, plus il y aura d'islamistes radicaux en prison et plus ils recruteront à l'intérieur. Mettre tout le monde en prison n'est pas la solution.

Comment ça se passe à l'intérieur des Baumettes ?
Nous avons eu des problèmes avec le chantier du nouveau bâtiment des Baumettes. La nuit, des complices balancent de gros colis contenant des portables, de la drogue, des couteaux en céramique, etc. Les détenus n'ont plus qu'à récupérer leurs cadeaux en promenade ! Il faut savoir qu'à l'intérieur, le trafic se poursuit. Ça rentre, ça sort, la prison n'est plus un lieu dissuasif. Avec le manque de personnel, il est encore plus facile pour les détenus de continuer leurs combines.

Quelles sont les conséquences de ce manque d'effectif sur les rapports avec la population pénale ?
On ouvre la porte, le prisonnier va à la douche, on repart et c'est terminé ! Il n'y a plus de dialogue. À une époque, quand il y avait le personnel suffisant, on arrivait à communiquer avec les détenus. En prison, la communication est très importante, ça calme les ardeurs, ça permet de désamorcer certaines situations critiques, on arrive à créer une certaine forme de paix sociale. Maintenant, avec tout ce que l'on nous demande de faire, on se contente du strict minimum. Avant, il y avait une dizaine de tâches à effectuer, aujourd'hui il y en a cinquante. On doit accompagner les détenus aux ateliers cuisine, vidéo et au sport. C'est bien, ça leur occupe l'esprit, mais si on n’a personne pour les surveiller, on fait comment ? Les détenus sentent parfaitement le malaise et ils en profitent pour régler des comptes, racketter et exercer des pressions sur certains prisonniers.

Quels sont vos rapports avec les détenus?
Ce sont des rapports de force, ils nous testent pour savoir à quel point on peut tenir. Les détenus sont beaucoup dans la provocation. Ils savent très bien qu'on ne peut pas trop se défendre. Dans ce métier, on encaisse psychologiquement pour ne pas péter les plombs. Quand ils nous testent et qu'ils voient que le surveillant reste de marbre, ils s’arrêtent. Ils ne nous emmerdent plus et à la fin ils nous respectent. On n’est pas là pour les torturer ou pour leur faire mal, on veut juste que tout se passe bien. Mais c'est vrai qu'il y a beaucoup d'agressions entre les prisonniers et à l'égard des surveillants. Par exemple, sur la plage de David à Marseille, un surveillant  a croisé deux anciens prisonniers. Ils l'ont frappé et il s'est retrouvé avec une double fracture de la jambe. Pour conclure, c’est vraiment un métier que je ne conseillerais pas à mes enfants.