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Culture

Maaa, est-ce la polizia qué jé vois lààààà ?

Un attroupement dans la rue. Un corps gît sur le pavé. Soudain, une rafale de pistolet mitrailleur. Deux motards casqués surgissent et décident arbitrairement de tuer deux ou trois innocents. Sirène stridente : un policier moustachu se lance à leur...

par Rod Glacial
31 Octobre 2013, 10:55am

Un attroupement dans la rue. Un corps gît sur le pavé. Soudain, une rafale de pistolet mitrailleur. Deux motards casqués surgissent et décident arbitrairement de tuer deux ou trois innocents. Sirène stridente : un policier moustachu se lance à leur poursuite à bord d'une citadine Fiat. Bienvenue en Italie. Ou plutôt, bienvenue dans l’un de ces films policiers italiens typique des années 1970.

Les poliziotteschi, aussi appelés « eurocrime », étaient une sorte de relève au western spaghetti alors en déclin, en tout aussi bancal, mais en plus « réel », dans le sens où les criminels qu’ils mettaient en scène avaient plus de chances d’exister que les desperados trop bronzés qui faisaient la loi dans le désert américain. Durant cette décennie, tout un pan du cinéma italien s’est mis à copier les films policiers américains type Dirty Harry, en mettant un point d’honneur à les réaliser le plus mal possible. Les films étaient tous plus ou moins tournés dans l’illégalité, les cascades sont – il était déjà possible d’en attester à leur sortie – toutes ratées et pourtant, Oliver Reed, Alain Delon et Charles Bronson ont tous exigé d’en tourner un. Le truc, c’est que Fernando Di Leo, Umberto Lenzi ou Enzo G. Castellari, les réalisateurs mythiques du genre, étaient d’incontestables génies.

L’âge d’or de ce cinéma débute en 1968, avec Banditi a Milano de Carlo Lizzani. Ce film fait alors écho au début d'une terrible vague de violence criminelle et politique en Italie. L’autre marqueur, c’est Luca il Contrabbandiere [La Guerre des gangs, en français] de Lucio Fulci, sorti en 1980, qui signale la fin du règne et le désir de ces petites productions de s'exporter aux USA. L’idée, c’était de vendre leur copie de films internationaux à l’échelle internationale. Sans surprise, ça a merdé.

Mike Malloy, journaliste, réalisateur américain et plus grand fan de poliziotteschi vivant, vient de sortir un documentaire sur le polar italien des années 1970. Il dure deux heures et s’intitule Eurocrime ! On y parle des brigades rouges, de la mafia, des problèmes de doublage, des haines entre Américains et Italiens, de Naples et on y rencontre tous les protagonistes – acteurs, réalisateurs, etc. – de l’époque. C’est imparable. J’ai discuté avec Mike de son documentaire et de pourquoi il n’avait pas eu besoin d’aller en Italie pour le faire.

VICE : Ça fait combien de temps que tu travailles sur Eurocrime! ? J'ai vu que le premier trailer Vimeo datait de 2009...
Mike Malloy : Ça a même commencé avant 2009. À l’époque, j’étais journaliste papier – je suis une sorte de réfugié, si l’on veut. Quand j'ai réalisé que la presse était vouée à disparaître, j'ai essayé d'être le plus actif possible dans un segment proche, le film-documentaire. Je ne savais pas ce que je faisais au départ et j’ai perdu beaucoup d’argent. C'est pour ça que je dois sortir un nouveau documentaire, afin de capitaliser sur toutes les fautes que j'ai faites en commençant !

Le tournage a été difficile ?
On n'a jamais eu ce qu'on peut appeler un « budget ». D’ailleurs je n’ai pas eu besoin d’aller en Italie – où la majorité des films ont été réalisés – pour tourner Eurocrime ! J'ai trouvé un génial réalisateur italien, Federico Caddeo, qui enregistrait des interviews pour des bonus DVD de films qui sortaient aux États-Unis. Il me tenait au courant des entretiens qu'il faisait et s’il s’agissait de quelqu'un que je voulais pour le docu, j'incrustais mes questions pendant ses tournages. C’est dire si j’ai bataillé.

Les figures des poliziotteschi sont presque toutes encore vivantes puisqu’on les voit toutes dans le docu – Enzo Castellari, Fabio Testi, Umberto Lenzi, etc. C’est étonnant, non ?
Eh bien, pour moi, l'acteur le plus iconique du courant eurocrime, c’est Maurizio Merli, et je ne l’ai pas eu pour le docu malheureusement : de fait, il est mort. C’était un Robocop de chair et de sang. Ses rôles étaient ceux d'un missionnaire voué à shooter tous les crânes de voyous qui se présentaient à lui. Maurizio est mort en 1989, étonnamment jeune – 49 ans. Bizarrement, sa mort a été moins impressionnante que prévue ; il aurait dû mourir dans une fusillade ou pourchassé par des mafiosi. En fait non, il est juste mort en jouant un match de tennis. C'est vraiment une grosse déception qu'il ne soit plus là pour raconter son histoire.

Quelle est l'histoire la plus folle que tu as entendu au cours de tes recherches ?
Il y en a vraiment trop pour n’en garder qu’une. Mais l’une des premières qu'on m'a rapportées concernait un tournage avec John Saxon, acteur américain, couché sous un pare-choc, entre la vie et la mort, tandis qu'un tireur d'élite dégommait la voiture avec de vraies munitions. Les réalisateurs trouvaient que c’était plus rapide à faire que de truquer la voiture avec de faux impacts de balle. Et Saxon a accepté de risquer sa vie pour un minuscule film criminel italien [Kiss My Hand, 1973], alors que la même année il tournait Opération Dragon, l’un des plus gros succès de sa carrière.

Pourquoi cette étiquette « eurocrime » alors que 95 % de ces films sont strictement italiens – et pas européens ?
Eh bien, il y a quelques policiers français, comme Le Samouraï de Jean-Pierre Melville, et ceux-ci tombent techniquement sous le terme parapluie eurocrime. Mais il est vrai que quand le cinéphile entend le terme eurocrime ! avec un point d'exclamation, il pense immédiatement à des fusillades sanglantes, à des courses de mini-Fiat dans des mini-rues, et à des choses terribles arrivant à des femmes nues – marques déposées des films criminels italiens 70s. Mais souvent, et même si ces films sont majoritairement italiens, il s’agissait de coproductions avec la France, l'Allemagne, l'Espagne ou la Turquie.

Ton documentaire met en avant les méthodes de production de ces films, inhérentes au genre et parfois complètement débiles.
Tous les films italiens de genre, et donc les policiers, étaient réalisés sans prise de son directe pour les scènes de coups de feu, avec des acteurs qui devaient eux-mêmes faire leurs cascades. Aussi, les films eurocriminels, les « vrais » si l’on veut, pouvaient aller encore plus loin dans cette logique du run-and-gun en « volant les prises ». Voler une prise, ça veut dire que les réalisateurs filmaient les scènes de course-poursuite et de fusillades en public, sans jamais que les gens à proximité sachent qu'un film était en tournage. Ceux-ci réagissaient donc comme si la fusillade avait vraiment lieu à côté d’eux.

Hyper bien. Une bonne partie des polizziotteschi impliquait bien entendu la mafia italienne. Est-ce que celle-ci s'est manifestée durant certains tournages ?
Ouais, la frontière était parfois très floue, en particulier quand les films étaient tournés à Naples. La camorra, version napolitaine de la mafia, participait à la production de certains films. L'acteur Richard Harrison a une bonne histoire à propos de ça. Il avait été embauché dans un film où les producteurs, des types de la camorra avaient décidé de jouer leurs propres rôles. Et le nom de Richard Harrison – acteur établi à l'époque – est descendu bas, très bas dans le générique du film ! Ensuite, ces mêmes producteurs ont décidé de caster plusieurs policiers napolitains pour jouer les méchants, histoire de pouvoir les bousculer un peu devant la caméra.

Ah, ah. Comment étaient reçus les films en Italie à cette époque ? Ils étaient populaires ?
Comment veux-tu qu'un film de genre italien puisse être populaire ? Je te rappelle que ces films plagiaient les clones italiens des films hollywoodiens, au lieu de s'inspirer directement des originaux. Mêmes titres, mêmes types d'acteurs, etc. Ça voulait dire que tu regardais une copie d'une copie d'une copie.

En France, il y avait quelques films assez similaires, entre l'exploitation et le cinéma « populaire », où Belmondo et Delon jouaient ce genre de flics. Avec le genre italien, la surenchère dans la violence en faisait presque des cartoons. Ils étaient sérieux, selon toi ?
Je crois que ces films, comme les autres séries B italiennes, sont nés avec l'intention d'échapper au divertissement traditionnel. Je veux dire, ils plagiaient des succès d'Hollywood, quoi. Mais pour répondre à ta question, je dirais que oui, ils étaient sérieux : étant donné la violence et le crime organisé qui régnaient dans l'Italie des années 1970, ces films – sans forcément le faire exprès – touchaient aux problèmes de l'époque. Beaucoup de stars que nous avons interviewées pour le docu nous ont dit que la violence n'était jamais gratuite, même si parfois en effet, ça allait trop loin.

Le lien entre le polizzioteteshi et les problèmes sociaux ou politiques des 70s ont rendu le genre plus pertinent que, par exemple, le « macaroni combat » – autre spécialité italienne, ces films impliquant des rangers armés de bazookas.
Tout à fait. Lorsque les westerns spaghetti ou les « war spaghetti » voulaient pointer les maux de la société d'alors, ils devaient le faire de façon allégorique. Les films eurocriminels eux, pouvaient parler spécifiquement d’organisations terroristes tels que les Brigades Rouges, ou du crime organisé type la mafia ou la camorra. Il s’agissait des deux grands maux de l'époque en Italie et le genre les affrontait de face.

Le fait que beaucoup de grands acteurs internationaux comme Oliver Reed, Klaus Kinski, Alain Delon, John Saxon ou Charles Bronson aient joué dans certains de ces films est une sorte de gage de qualité. Mais, on peut également se demander s’ils n’avaient tout simplement pas besoin d’argent.
Au-delà d'une simple réponse, j’aimerais dire que ces acteurs reconnus ont représenté une passerelle pour beaucoup de cinéphiles traditionnels vers la découverte des films eurocrime. En ce qui me concerne, ce sont Charles Bronson, Lee Van Cleef, Teddy Savalas et Jack Palance qui m'ont introduit au genre. Et étrangement, je me suis aperçu tardivement qu’il s’agissait d’un « genre » à part entière. Avant, je pensais que c'étaient simplement des films d'action faits en Europe avec des tough guys d'Hollywood. Il ne m'est pas venu tout de suite à l'esprit que ce genre était en réalité un nouveau western spaghetti.

Parmi tous les poliziotteschi que tu as vus, lesquels t’ont marqué en particulier ?
Mon préféré est peut-être The Perfect Killer, avec Lee Van Cleef. Il suit la trame classique du « un homme se bat contre le reste du monde » sauf que là, elle est poussée à niveau de sordide extrême. Les gens se font tirer dans les testicules, des travestis sont tailladés au rasoir... Et Van Cleef réussit à inspirer la terreur malgré une coupe de cheveux pas possible.

Le pire, c’est sans doute Violence for Kicks [La Nuit des excitées, en français], avec un doublage qui ressemble à celui d’un dessin animé et une musique synthétique sortie tout droit d'un clavier Casio. Il y a une scène où le héros doit réparer une moto, et le script lui fait accomplir cette tâche simplement en posant un porte-bonheur sur le réservoir. Je sais qu’il existe toujours des gens qui cherchent une copie de ce film. À un autre moment, on voit une femme se faire défigurer avec du fil barbelé.

Pour en savoir plus, faites un tour sur le site du documentaire. Il existe également un bandcamp pour sa fantastique BO ; écoutez-la ici.

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