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En patrouille avec le Batman canadien en personne

Na-Na-Na-Na-Na-Na-Na-Canadien BATMAN !
4.9.13

Photos : Jeff Campagna 

Mon plan était d'écrire au moins deux, trois feuillets sur la difficulté que j'avais eu à trouver le Batman de Brampton, la légende locale qui a hanté les rues de cette ville d’Ontario tout l'été. Je voulais vous raconter comment j'avais rôdé dans des allées sombres, passé mes nuits à guetter les toits de cette petite ville de banlieue à la recherche d’une silhouette floue portant cape et masque, demandé à des habitants du coin s'ils l'avaient aperçu, exactement comme les étranges journalistes binoclards de la BD. Mais trouver cette version locale de Batman ne m'a posé aucun problème. En fait, un Batman des temps modernes n'a besoin que d'une page Facebook pour rester à l'écoute des banlieues endormies. Je lui ai simplement envoyé un message. Pas besoin de Bat-signal ou de Bat-phone.

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Avance rapide : On est samedi soir et il est 10h30. J'attends le Batman de Brampton (qui préfère qu'on l'appelle « The Dark Knight ») à l'angle de Steeles Avenue et de Dixie Road dans les entrailles de Brampton, une entaille noueuse dans la ceinture nord-ouest de Toronto. Si vous n'avez jamais été à Brampton, vous ne loupez rien. Imaginez un parc d'attractions abandonné repris par des instituts de « massage », des échoppes vendant de la viande rôtie et des commissariats. Je suis mal à l'aise, mais je ne devrais pas. Ayant grandi à côté de Brampton, je suis passé par ce croisement un nombre incalculable de fois. Mais étant donné le contexte, des choses relativement normales paraissent tout à coup étranges : une femme descend d'un bus et se précipite dans les ténèbres en lançant des coups d’œil furtifs par-dessus son épaule ; un ivrogne dort sur le boulevard ; des jeunes de couleur avec des jeans taille basse et des casquettes à l'envers – avec le sticker du prix toujours collé – me fixent alors que je passe devant eux ; de la musique indienne résonne depuis un centre commercial à côté. Je commence à avoir l'impression d'être dans une reproduction diluée, tuée dans l'œuf de Gotham City.

À 10h39, je l'aperçois à une petite centaine de mètres, et je suis content, même si j’appréhende cette rencontre. Ma femme est persuadée que je vais me faire violer. Batman marche d’un pas décidé, un peu comme s'il défilait avec son régiment. Je le rejoins en plein milieu de la rue et lui serre la main en le complimentant sur son super costume. Il s'excuse pour son retard d'une voix si grave qu’elle me donne la chair de poule. Il a la même voix grave que le mec qui fait toutes les bandes-annonces des blockbusters. Elle ne ressemble pas à celle de Christian Bale, Dieu merci. Aussi, il est noir.

À 11h00, nous remontons Dixie Road en proie à un trafic dense. Batman m’a demandé de marcher du côté intérieur du trottoir de sorte à ce qu'il se retrouve entre les voitures et moi. « Question de sécurité », me dit-il, établissant de fait entre nous une relation de type superhéros/citoyen sans défense. Ça me fait un peu bizarre, parce que je suis presque certain d'être plus âgé que lui. Sa fixette sur la sécurité appuie la théorie selon laquelle il serait un flic. Je lui demande des précisions sur son costume. « Mon costume précédent était plus un projet manuel », m'explique-t-il alors que des voitures nous dépassent à toute vitesse en klaxonnant. « Mais évidemment, être Batman ce n'est pas juste avoir un costume. Il y a vraiment une personnalité Batman. Ceux qui me connaissent sans mon masque m'appellent quand même Batman. » Il me dit qu'il a été décoré trois fois par la police pour acte de bravoure. Si c'est pas un flic, les forces de l’ordre le font vraiment bander en tout cas.

Son costume actuel, c'est du sérieux : 15 kilos de bottes, armure, ceinture à outils, masque, cape et gants. C'est une réplique exacte du Dark Knight de Nolan. Batman ne veut pas me dire où il a acheté son costume ni combien il coûte – mais un costume étrangement similaire est en vente sur UD Replicas pour 1 564 $ (environ 1 200 €) . Une goutte de sueur de chauve-souris perle en permanence au bout de son nez en caoutchouc, comme d'un robinet qui fuit, et il l'essuie constamment avec un bout de Sopalin déchiqueté.

Une foule se rassemble autour du Dark Knight devant le centre commercial Bramalea.

Vers 11h30, à l'angle de Dixie Road et de Queen Street, en face d'un centre commercial grotesque – le Bramalea City Center –, Batman attire une foule de Bramaleiens. Ils sortent d'un bar à proximité appelé All Stars qui ressemble étrangement à un kebab. Batman serre la main de tout le monde, pose pour des photos Instagram et dit « Bonne soirée », « Ravi de vous rencontrer », « Ça marche » et « Soyez prudents ». Je me retrouve à prendre des photos pour tout le monde, ce qui finit vite par être chiant. « T'es Robin ? » me sortent des mecs bourrés. Un petit mec qui sent la clope et la bière pas chère dit à Batman que son pote a perdu son permis à cause d’une altercation, la semaine précédente, lorsque le Dark Knight a pourchassé une voiture qui roulait avec seulement trois pneus avant d’appeler les flics. Apparemment, le conducteur était couvert de coke – un classique, à Brampton. Batman semble insensible à cette histoire.

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À minuit, on patrouille dans Queen Street en direction du centre de Brampton. Je lui demande comment il a eu l'idée de se balader en Batman et il me répond : « Je suis Batman depuis que j'ai 14 ans. Enfiler la cape et le masque, c'était fait pour moi. Le truc, c'est d'être soi-même. Juste, celui que je suis est un symbole reconnaissable. Pour une personne normale, être capable d'apporter de la joie aux autres est addictif. » Le Batman de Brampton, en fait, est vachement plus sympa que l'anti-héros songeur qu'on peut trouver dans certaines BD ou films. Il est poli, il suinte le politiquement correct comme une caricature vivante de Canadien et déteste (comme il le dit) le mot « négro »

Puis, wow ! Une voix robotisée sort de son costume et dit « Nouveau Message ». Il tend son avant-bras afin de regarder un iPhone incorporé dans son bat-gant. L'écran est très lumineux et son fond d'écran est un vieux logo de Batman. « Twitter se réveille, commente placidement Batman. Ils me cherchent. » À ce moment précis, je réalise qu'il prend sa mission vraiment au sérieux. Il est vraiment Batman, mais une version canadiennisée plus sympa.

Une heure et demie de patrouille et je commence déjà à sentir que je n’ai pas fait de sport depuis 1994. Mes cuisses sont en feu, mes pieds en bouillie. Et même s'il fait froid dehors, je commence à avoir chaud. Et si moi j'ai chaud, lui doit être à deux doigts de crever. Je peux sentir la sueur et le caoutchouc chaud de son costume.

Le Dark Knight contemple sa commande au drive-in de Sonny's.

Vers minuit et demi, on se retrouve dans un fast-food, point de repère Bramptonien et fournisseur officiel de bouffe de fin de soirée pour gens bourrés. « Es-tu allergique à quoi que ce soit ? » me demande-t-il avant d'entrer. L'intérieur est éclairé comme une salle d'opération et je peux apercevoir les défauts sur son costume – c'est comme quand les lumières s'allument dans un strip-club et qu'on peut apercevoir la cellulite, le mascara qui coule et les cicatrices. Batman commande un double cheeseburger au bacon et deux Vitamin Water. Je réalise qu'il commande le burger pour moi et je suis légèrement déçu de ne pas voir Batman manger un cheeseburger. Je m ‘empresse de payer mais mon pote superhéros est bien plus rapide que moi. Il sort des billets d'une autre poche secrète de son bat-gant. « Yo. Pourquoi vous faites payer Batman ? » demande une meuf bourrée en legging léopard à la fille qui l’encaisse. « Batman vient ici trop souvent pour qu'on le dispense de payer », répond l’employée. Il y a au moins 5 personnes dans la queue. Ils ont tous sorti leur téléphone et prennent des photos et des vidéos (que j'ai vues, pour la plupart, plus tard dans la nuit, avec le hashtag #BramptonBatman) J'ai l'impression d'être Alice qui chute toujours plus bas dans le trou du lapin de banlieue.

Le Dark Knight soulève une Pontiac Gran Am pour des Brampotniens en détresse.

Peu de temps après, je mastique mon burger dans le parking. De l'autre côté de la rue, une vieille Grand Am est garée. Elle a un pneu crevé. Quatre jeunes Bramptoniens – des filles aux cheveux roses et des gars torse nu avec des tatouages à moitié effacés – appellent Batman. Avant que je n’aie le temps de réaliser ce qui se passe, il est déjà de l'autre côté de la rue à soulever la voiture. Dans cette version canadienne de Gotham, il n'y a aucun Joker à poursuivre, donc Batman change des pneus à l'aide d’une application lampe-torche en compagnie de deux mecs torse nu. « Soyez rapides et très prudents, aboie Batman. Qui a la lampe ? Donnez-la-moi. Bravo. C'est ça. Mets la sécurité rapidement. Qui fume une cigarette à côté de moi ? Sécurise le pneu. C'est bon, vous gérez la situation ? Soyez prudents. »

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On continue notre patrouille vers le centre de Brampton. À ce point, je sens un début de mal de crâne causé par toute cette marche. Les traversées de rue rapides de Batman me font reconsidérer la théorie du flic en congé. À ce moment précis, tout Brampton est bourré. Les voitures ralentissent, frienent au beau milieu du trafic ou coupent brusquement à travers les parkings pour apercevoir Batman. Les passagers sortent par les vitres baissées en criant « Mais nan bordel ! C'est Batman ! », « T'as sauvé combien de gens aujourd'hui, Batman ? » ou « T'as la Batmobile, ça y est ? » ou encore « Yo Batman, y s'passe quoi ?? » Batman pose sur plus de photos que jamais.

Vers 1h30, on arrive au Rose Theather, dans le cœur du vieux Brampton. « C'est un de mes repaires, me dit Batman. J'aime venir ici pour méditer, regarder la place. Ça donne aux gens l'opportunité de m'apercevoir. » Debout sur la place vide, sa silhouette me paraît imposante. Mais où était passé le combat contre le crime ? La seule personne qui allait ressortir meurtrie de cette nuit, c'était moi. Mais je suppose que c'est une bonne chose.

Le Dark Knight et l'auteur

Après quelques banalités échangées et quelques opérations photo supplémentaires, je sens que le Batman de Brampton veut rentrer dans sa bat-cave, peu importe où elle se trouve. On se dit au revoir et je le laisse, tout grand, sa cape et son masque soulignant une silhouette dramatique dans l'air de banlieue du petit matin, tel un monument à sa propre gloire. Je me demande s'il a pris le bus pour rentrer chez lui.

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