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Vice Blog

MODS, ROCKERS ET AUTRES « BOUCS-EMISSAIRES »

15.9.10

De temps à autre, les médias se prennent sévèrement la tête sur tout et n'importe quoi, que ce soit The Mail qui accuse les réfugiés de manger des cygnes ou bien l'hystérie qui s'éveille dès lors que le sujet des mères adolescentes est abordé. Ces vagues radicales de méfiance, de peur et de critique (entre autres) sont appelées « paniques morales », et les groupes dénoncés, les « folks devils », ce qui équivaut plus ou moins à « boucs-émissaires ».

Ces deux termes sont sortis tout droit de l'esprit de Stan Cohen, vers la fin des années 1960. On a discuté avec lui et parlé de tous ces groupes de déviants, et pourquoi ces derniers faisaient flipper les gens à ce point. En revanche, on sait que les gens adorent les posts sur les chats, le sexe et les photos de seins, mais sachez que celui-ci sera un brin verbeux.

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Vice : Vous avez inventé les termes « croisade morale » et « folk devils » dans les années 1960. Quel était l'objet de votre travail à cette époque, et qu'est-ce qui vous a amené à définir les croisades morales ?

Stan Cohen: Beaucoup d'entre nous commençaient à écrire une version contre-culturelle de la criminologie traditionnelle. Jock Young et moi avons écrit un livre qui s'intitule The Drugtakers, et c'est l'un des premiers livres qui traite de ce qu'on appelle communément la « nouvelle criminologie », ou « sociologie de la déviance ». J'ai bâti ma recherche à l'époque sur le phénomène des « Mods et des Rockers ».

Vous faisiez une recherche en criminologie ou en sociologie ?

Je vois la criminologie comme une branche de la sociologie. Pour moi, c'est la même chose. C'est la sociologie du crime, de la déviance et des problèmes sociaux. Je travaillais sur mon doctorat en 1964, alors que les premières confrontations entre Mods et Rockers commençaient sur la côte sud. Avant, j'allais à Margate et des endroits du même genre pendant les jours fériés, et j'y faisais des interviews et du travail de recherche.

Pourriez-vous me donner des définitions simples de la croisade morale et des boucs-émissaires ?

Bien sûr. En terme de réactions suscitées par la délinquance, les catégories telles que le crime ne sont pas définies ; elles dépendent de la réaction sociale. Ce genre de nouvelles théories mettent l'emphase sur la réaction de la société vis-à-vis de la déviance ou des personnes qui enfreignent les règles. Les croisades morales expriment la désapprobation, la condamnation ou la critique qui émergent de temps en temps en réaction aux phénomènes qu'on pourrait qualifier de « déviants ». J'ai pris en considération l'exemple de la mauvaise conduite - qu'on appellerait maintenant « attitude antisociale » - des adolescents, qui était énormément exagérée et éloignée des faits réels.

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La partie morale est la condamnation et la désapprobation sociale, tandis que la panique est l'élément de l'hystérie et des réactions excessives. Ce qui peut être appliqué par la suite à toutes sortes de vagues culturelles. C'est créé par les médias, la règle de base étant : pas de média, pas de croisade morale. Les médias sont porteurs des croisades morales, qu'ils engendrent eux-mêmes ou qu'ils tirent d'autres groupes. On voit des trucs sur les mères célibataires, les écoles en échec, la crise actuelle des enfants en garde. Ce sont des croisades morales bien distinctes, et le problème réside dans les réactions face à la déviance, qui font augmenter le nombre de ce genre de groupes.

Donc si une croisade morale est proportionnelle à la menace morale perçue, ce n'est plus une croisade morale ? Elle est donc définie par sa disproportion ?

Je pense que c'est ça, oui. La théorie marche sur la supposition de la démesure. C'est une idée qui a divisé les gens. Ce n'est pas nécessaire qu'une croisade morale soit exagérée, mais je pense que c'est un facteur. C'est un point plutôt sensible.

Quand vous avez inventé le terme, il était basé sur des évènements contemporains. Que pensez-vous d'appliquer le terme « croisade morale » pour qualifier des faits historiques comme les pogroms ou les chasses aux sorcières ? Est-ce que c'est une utilisation correcte du terme ?

Ce serait aller un peu loin. Ça marche si on voit ça comme des parallèles historiques, mais il manque clairement aux exemples historiques les caractéristiques principales des « croisades morales » contemporaines. Ça marche si on l'utilise pour comparer, tant qu'on mesure le fait qu'on traite de types de phénomènes très différents, particulièrement en référence aux médias. Ces paniques historiques n'étaient pas dirigées par les médias comme le sont celles d'aujourd'hui, et elles n'étaient pas liées à la culture populaire. Alors que les groupes que j'ai étudiés était profondément attachés à la pop culture moderne - ça s'est simplement réduit à une différence dans le style des consommateurs. Les Mods étaient des consommateurs détachés du style des années 1950, ils conduisaient des scooters, en t-shirt Ben Sherman - le précurseur des gens lookés d'aujourd'hui. Le rocker tirait plus sur la culture de la classe ouvrière, les vestiges de la culture des années 1950. Ces deux catégories ont fini par devenir des caricatures d'eux-mêmes.

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Est-ce que des sujets de croisade morale peuvent tirer profit de l'examen moral qu'ils traversent ? Est-ce qu'un groupe peut gagner à être composé de « boucs-émissaires » ?

C'est une excellente question, mais en général les médias sont tellement puissants qu'ils ne font que mettre en valeur leurs faiblesses. Les boucs-émissaires deviennent les objets d'une réaction médiatique. En revanche, il arrive que les déviants se battent contre les généralisations, les étiquettes. Le terme sociologique qu'on emploie pour décrire ce combat s'appelle « la théorie de l'étiquetage », ou la « théorie de la réaction sociale ». Le pouvoir que possèdent des groupes tels que les médias, la police, le système de justice pénale, les professionnels etc., à étiqueter les gens. À trop se pencher sur le pouvoir de la réaction sociale, on pourrait oublier les cas où les sujets se battent en retour.

Si on observe l'histoire des contre-cultures, on voit les moins puissants d'un côté, et de l'autre il y a les contre-cultures les plus puissantes et motivées intellectuellement, qui sont des boucs-émissaires qui n'hésitent pas à répliquer quand on les attaque. Il est possible qu'ils en tirent profit, en particulier s'ils sont traités avec injustice.

Avez-vous ressenti, à ce moment, que vous pouviez vous placer dans n'importe quel camp entre les médias et les boucs-émissaires ?

Je vois ce que vous voulez dire, mais en réalité j'essayais vraiment de comprendre la réaction sociale. Je ne prenais pas de parti, que ce soit pour les Mods ou les Rockers. Ma compassion va vers les opprimés. Mais à cette époque, ce n'était pas un problème. Les Mods ou les Rockers n'entraînaient pas vraiment d'oppositions importantes ou de messages politiques, ce serait leur donner beaucoup trop d'importance. J'essaie de voir les choses des deux points de vue. Je passais la journée dans des clubs et sur les plages, puis je revenais le soir à mon appartement pour mettre un costume et interviewer la police et des magistrats.

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Alors est-ce qu'on pourrait dire que les croisades morales sont, par nature, une mauvaise chose ?

Non. Il y a de bonnes croisades morales, des croisades qui soulignent de réels problèmes. Il arrive que la société nie la présence de problèmes existants, que les choses soient normalisées. Il y a eu cet exemple terrible récemment d'un cas d'inceste qui comprenait vingt ans de normalisation - les gens l'ont masqué et nié, alors qu'une bonne croisade morale aurait été de circonstance. La théorie de la réaction sociale n'est pas très significative si elle ne concerne que la réaction excessive. Il faut qu'elle produise également des cas de réactions modérées.

Quand on fait un choix parmi des atrocités importantes, il en résulte des croisades morales bénéfiques. Ça donne d'énormes campagnes pour résoudre les problèmes du Tiers-Monde, guérir les maladies et j'en passe.

Est-ce que vous pensez que les peurs répandues et l'insatisfaction générale au sein d'une population peuvent enlever toute pertinence à ces croisades ?

Je ne pense pas. L'argument de la lassitude ne marche pas vraiment. C'est évident que les gens sont dépassés par les nombreuses informations qu'ils reçoivent, et il est possible que ça créé une différence. La surcharge d'information est un problème majeur de nos jours. On demande souvent aux gens de contribuer à une cause, de faire des dons à des œuvres caritatives, etc. Mais en même temps, on reste en état de crise comme toujours, en ce qui concerne les limites morales de la société. Tant qu'il n'y aura qu'un seul type de valeurs morales pour une société entière, il existera toujours ces événements de croisades morales.

BRUCE LA VRAI