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Jesse Frohman a réalisé la dernière séance photo de Nirvana et il nous a raconté comment ça s'est passé

Encore plus de Kurt Cobain, toujours plus de Kurt Cobain !
28.11.14

Kurt Cobain par Jesse Frohman, Août 1993.

Chaque photographe veut prendre la photo. Capturer un moment qui restera dans l'histoire, qui fera le tour du monde et qui deviendra emblématique. En termes de musique, on ne compte plus les exemples – Iggy Pop sur la pochette de Raw Power ; Debbie Harry dans son T-shirt Vultures défoncé ; le doigt de Johnny Cash ; Paul Simonon des Clash plié en deux en train d'éclater sa basse… Vous les connaissez toutes. Est-ce que les photographes qui ont réalisé ces clichés ont réalisé qu'ils captaient un truc au moment du flash ? On imagine que oui, mais en vérité, seul le temps décide de ces choses-là.

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Août 1993, le photographe Jesse Frohman reçoit un coup de fil de The Observer : le journal londonien l'envoie passer cinq heures à New York avec Nirvana pour faire la une du journal. Cette séance se révèlera être la moins solennelle à laquelle Kurt Cobain participera, huit mois avant de se suicider. Ce qui s'est en fait passé ce jour-là était plutôt décousu. La session a débuté dans le sous-sol d'un hôtel, avant de se poursuivre dans la rue, jusqu'à leur balance au Roseland Ballroom, où ils donnaient un concert le soir-même. D'après Frohman, Cobain était ailleurs, emmitouflé dans un manteau en léopard et une casquette de chasseur, les yeux cachés derrière ses lunettes, la bouche bée. Comment un sujet pareil peut réussir à établir une connexion avec le spectateur ? Eh bien tout simplement parce que c'est Kurt Cobain - pas besoin de plus.

Si Frohman avait pour habitude de ne garder qu'un seul et unique instantané de chaque session, The Last Session – son livre publié ce mois-ci – révèle non seulement l'histoire de cette journée, mais aussi que ce portrait iconique en cachait en réalité des dizaines d'autres.

« Avant, je considérais ces photos comme les déchets de cette session, mais maintenant, je les regarde différemment » explique Frohman. « Si je devais en accrocher une sur mon mur je ne choisirais peut-être pas une de celles-là, mais ça reste des portraits phénoménaux et je pense qu'ils disent beaucoup de choses sur un moment précis de la vie de Kurt Cobain. »

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Après avoir grandi à New York City dans les années 80, dégoté un job avec la légende de la photo Irving Penn peu de temps après son diplôme, Frohman a shooté tout le monde, de Run DMC à Woody Allen en passant par Derek Jeter, James Brown et Nick Cave. On l'a rencontré il y a quelques semaines et il nous a raconté ce qu'il s'était passé durant cette session avec Nirvana.

jesse frohman kurt cobain

Noisey : Tu as travaillé avec Irving Penn au tout début de ta carrière. Ça a dû être une expérience incroyable.
Jesse Frohman : Il m'a tout appris. Tu apprends en travaillant mais j'ai définitivement appris les fondamentaux avec lui : il m'a montré comment voir. C'est le maître, tu comprends ? Ce n'était pas un prof, il ne t'expliquait pas des trucs le cul sur une chaise, mais c'était super, parce que c'était un mélange de portraits mode et de moments de la vie, et tout ce mélange m'a permis de définir mon approche de la photographie. Il était envoutant, comme un prof ou un grand-père, mais intimidant en même temps.

En général qui sont les plus durs à photographier, les acteurs ou les musiciens ?
C'est drôle mais les acteurs sont probablement les gens les plus difficiles en général. [Rires] Certains peuvent être très agréables, mais bien souvent, ils sont super compliqués, vaniteux, ils veulent toujours jouer un rôle et ne peuvent pas être tout simplement eux-mêmes. Tu dois trouver le moyen pour qu'ils restent eux-mêmes, tout le truc est là. Mais les artistes captent bien en général. Les musiciens surtout, parce qu'ils adorent jouer.

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Tu as des techniques pour aider les sujets difficiles à se détendre ?
Bien sûr. J'aimerais avoir un flingue avec de vraies balles. Pas pour leur tirer dessus hein, mais parfois, un tir au plafond produit son petit effet. Je crois que Sam Peckinpah le faisait d'ailleurs. Mais lui ne rigolait pas ! Il pouvait être un fasciste total. Il voulait juste provoquer les gens, les réveiller. En gros, tout dépend de la situation, il faut sentir les choses. Être plus agressif, puis à d'autres moments, être plus délicat. Avec certains tu devras juste rester très calme et les laisser faire leur truc. Cette séance avec Kurt Cobain était une combinaison de tout ça. Je l'ai laissé plus ou moins faire son truc, puis j'ai réalisé que je devais vraiment le recadrer parce que sinon je n'aurais pu sauver aucune photo [Rires] Il planait tellement quand il a débarqué… J'ai du lui parler pour qu'il reste concentré.

jesse frohman

A la base, tu voulais photographier Nirvana à Central Park…
Je les imaginais allongés sur des rochers. J'aime ces plans en grand angle, les mecs assis sur les cailloux, ça me renvoyait à des photos des années 60. Je ne considérais pas Nirvana comme un « groupe nature » mais je ne le les voyais certainement pas non plus comme un groupe new-yorkais. Pour moi, ils étaient tout sauf prétentieux et je me disais que je pouvais faire une session assez brute. Evidemment, ça ne s'est pas du tout passé comme ça. Quand je suis allé les chercher à leur hôtel, le manager m'a dit : « ils n'ont pas le temps de faire une session de ce type ». Il avait réservé la salle de conférence au sous-sol de l'hôtel.

Ah ouais, le lieu le moins glamour du monde…
Dans cette salle, il y avait une immense table qui remplissait la moitié de l'espace. On a dû la démonter et l'empiler dans un coin, mais finalement ça s'est bien passé. C'était très intimiste. Et même si ça n'a duré qu'une demi-heure, j'ai eu toute leur attention, à chaque minute.

jesse frohman kurt cobain

Tu trouves ça étrange que le look de Kurt cobain soit devenu une mode ? C'est même en train de revenir à nouveau, là.
Oh, ça ne me surprend pas. Tout revient à la mode un jour ou l'autre. Mais c'est quand même assez bizarre, pour un look qui n'était pas du tout extravagant : un T-shirt, un jean, c'est tout. C'était loin de ce que les gens portaient dans les années 60. Mais je crois que Kurt représentait un truc plus global qu'un simple style vestimentaire. Il a tracé sa propre route, et il est resté honnête envers lui-même. Tout est homogénéisé aujourd'hui, du coup, les ados veulent être différents, et ils prennent Kurt comme modèle.

Je ne dis pas que les jeunes sont branchés dépression, drogues et suicide. Ce qui est intéressant chez lui, c'est qu'il s'en foutait de ce que pensaient les gens. Rester soi-même jusqu'au bout, c'était sa ligne directrice. Jimi Hendrix et Jim Morrison sont des icônes trop anciennes, alors que la personnalité de Kurt et son histoire sont toujours pertinentes aujourd'hui. La nouvelle génération se passionne pour lui - sans forcément écouter sa musique. C'est ça que je trouve fascinant. Beaucoup de gosses n'écoutent même pas Nirvana, ils connaissent un morceau ou deux, et pourtant, ils sont super fans de Cobain. C'est un truc que je n'aurais jamais pensé possible.

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Comment es-tu rentré en contact avec eux ?
Ils m'ont retrouvé et m'ont contacté - via les réseaux sociaux et par mail. Quelqu'un m'a envoyé une espèce de documentaire où l'on voit des ados interviewés là-dessus. Beaucoup disent : « je ne suis pas fan de Nirvana, mais j'adore Kurt Cobain ». Et puis quelqu'un leur fait écouter un morceau de Nirvana et ils accrochent immédiatement.

Je n'ai jamais réfléchi profondément à ça. J'imagine que le fait d'avoir grandi avec Nirvana m'empêche de séparer Kurt de sa musique. Mais quand il s'est suicidé, il est devenu bien plus connu que son groupe.

Leur musique est géniale. Clairement. Et je suis sûr que beaucoup de jeunes l'aiment aussi. Ce que je veux dire et qui est étonnant pour moi, c'est qu'on peut être fan de Kurt Cobain sans être fan de Nirvana.

kurt cobain jesse Frohman

Il était comment, quand tu l'as rencontré ? Il était impliqué lors de la séance photo ?
Il était impliqué, oui, mais un peu à l'ouest. On échangeait des idées, il ne regardait pas sa montre tout les quarts d'heure, mais il était dans son monde.

Dans le livre, on voit quelques photos de Kurt devant le Roseland, avec ses fans. Il se comportait comment avec eux ?
Il était très poli. Il se tenait bien. Ses fans lui ressemblaient beaucoup, ils s'habillaient comme lui, ils ne hurlaient pas comme des fans d'Elvis, ils étaient calmes, discrets. Il y en avait cinquantaine ce jour-là. Kurt les appréciait beaucoup. Je croyais qu'il allait juste signer quelques autographes et partir, mais non. Il n'a pas beaucoup parlé, mais il est resté là, à signer chaque autographe.

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Tu as pu croiser son regard ?
Oh ouais, mais pas devant l'appareil photo. [Rires]

Mais tu as vu ses yeux quand même ?
Oui, il a carrément enlevé ses lunettes pour me montrer dans quel état ils étaient, c'est pour ça que je n'ai pas eu le droit de les photographier. [Rires] J'étais d'ailleurs étonné que ça le tracasse autant. Mais pour une raison que j'ignore, ça lui posait un problème. Il n'avait vraiment pas l'air bien. Quand on est rentré dans le Roseland, il les a enlevées. J'ai une photo de lui sans. Mais il aimait beaucoup porter ces lunettes, ça faisait partie de son personnage.

Tu bosses sur quoi en ce moment ?
Je travaille sur un livre de photos d'armes à feu et de fleurs. Je shoote constamment. J'aime toujours rencontrer des gens et tirer leur portrait. C'est ce qui est bien avec les portraits, c'est une occasion de passer quelques minutes avec une personne que je juge intéressante.

C'est une expérience intime, j'imagine.
Ça l'est, parfois ! Une bonne photo, c'est toujours un moment d'intimité. Même si tu n'as jamais parlé à la personne, et que tu n'as pas développé d'amitié particulière après la séance, le moment où je prends la photo est toujours spécial.

Le livre de Jesse Frohman, KURT COBAIN : The Last Session contient des textes de Glenn O'Brien et Jon Savage.

Kim Taylor Bennett vient de retrouver son t-shirt Nirvana, acheté quand elle avait 14 ans. Elle peut toujours le porter. Elle est sur Twitter.