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Gagner sa vie en jouant sur des navires de croisière

C'est exactement comme la fac : le boulot est toujours le même, mais il se passe tout le temps des trucs débiles.
09 juillet 2014, 2:45pm

Quand il était gosse, Brandon Rittenhouse de Hillsborough, Caroline du Nord, voulait faire partie de Metallica. Aujourd'hui, il gagne sa vie en jouant de la guitare et de la basse sur des navires de croisière. Et il adore ça :

« J'ai l'impression d'être une rockstar, les passagers me considèrent comme un dieu »

.

Pourtant, il ne se fait pas d'illusion sur ce job.

« Tout le monde s'attend à ce qu'un jour, un gros producteur dans le public te repère et veuille te signer. Mais ça n'arrive jamais. J'adorerai faire partie d'un vrai groupe -même Nickelback- mais ça n'arrivera pas. Tous ceux qui assisteront à ton concert t'auront oublié dès la fin de la croisière, et pour l'éternité. »

Dire à un enfant que son rêve ne se réalisera jamais est certainement l'une des pires choses qui existe. Comme par exemple, devenir une rockstar – la plupart de ceux qui veulent devenir des musiciens riches et célèbres échoueront lamentablement. Se faire signer, sortir des disques et faire des concerts devant des milliers de fans est une tâche difficile, et peu rentable vu la santé de l'industrie musicale. Pour chaque personne qui réussit à gagner sa vie en tant que musicien à plein temps, des centaines se ramassent, peut-être parce qu'ils ne tiennent pas le rythme des tournées ou qu'ils ne sont pas assez originaux ou parce qu'ils n'ont pas su saisir l'opportunité, contrairement au type qui avait ouvert pour eux dans ce rade miteux il y a deux ans.

Mais qu'ils se rassurent, il existe d'autres façons de gagner sa vie en jouant de la musique, même si ce sera probablement moins glam. Il s'avère que jouer quatre heures chaque soir devant des touristes que vous ne reverrez jamais de votre vie s'avère bien plus rentable que de sortir un EP qui vous permettra de faire quelques concerts, d' embaucher un agent qui vous décrochera un papier dans Les Inrocks, puis d'entamer une tournée au cours de laquelle votre groupe se séparera à cause d'une dispute provoquée par une énième panne de van à 23 kilomètres d'Agen.

Les personnes qui travaillent sur un navire de croisière sont uniques, fascinantes et pleines de ressources. Ces gens ont une vision toute particulière de la condition humaine et ont plein d'histoires tarées à vous raconter – lorsque vous êtes coincé sur un putain de bateau pendant des mois, au milieu de gens avec lesquels vous n'avez rien à voir, vous finissez par vous saouler avec eux, et une fois bourré, par baiser avec eux. Bon, les différence de classes sont toujours là – que ce soit entre les artistes et le reste de l'équipage, ou entre les américains et les personnes originaires de pays en voie de développement.

Brandon, à la basse, avec son groupe Blue Avenue

.

Il n'y a pas 10 000 façons de devenir

musicien de croisière

. Des agences se chargent du recrutement des musiciens pour les grandes compagnies de croisière et les chaînes d'hôtel. Pour être recruté par ces agences, il faut passer une audition, et si vous êtes retenus, on vous affecte à un bateau. Pour les plus petites compagnies, c'est moins organisé, vous passez des auditions après quoi vous enchaînez les répétitions.

Selon Greg Pittard, 25 ans, originaire de Chapel Hill, Caroline du Nord, une fois qu'on est sur le bateau,

« c'est le job le plus peinard qui existe. La plupart du temps, on est planqué dans un salon à l'arrière, et on joue pour des vieux. On ne joue que les reprises qu'on veut. »

Greg est chanteur, il travaille environ quatre heures par jour mais jamais avant 17 heures.

« D'une certaine manière, les artistes sont traités comme les clients »

nous affirme Lindsey Gentile, de Los Angeles. En 2008, elle a été chanteuse pendant six mois sur l'Oceania Regatta.

« Tu manges là où les clients mangent, tu peux même trinquer avec eux. Tu peux rencontrer des gens vraiment intéressants et traîner avec eux, comme ça, ils ont un peu l'impression de faire partie du truc

». À côté de ça, une grande partie de l'équipage ne peut pas sortir de la zone qui leur est affectée, qui consiste en un hall et un bar. Les artistes bénéficient en général de leur propre chambre, alors que les autres membres de l'équipage doivent souvent partager les leurs.

« Je suis sortie avec un cuisinier sur le bateau »

nous a raconté Lindsey,

« il travaillait toute la journée, avait une pause de deux heures durant laquelle il pouvait sortir prendre l'air, puis il retournait bosser. C'est une bien triste vie. »

Lindsey garde de très bons souvenirs de cette croisière, c'était une expérience positive pour elle. Même si peu de temps après son retour aux États-Unis, l'un des navires jumeaux du Regatta a été

attaqué par des pirates

.

Lindsey (au centre) à bord de l'Oceania Regatta

Mais l'égalité entre les passagers et les artistes ne va pas plus loin. Pour des raisons de responsabilité civile, les artistes ne peuvent s'aventurer que dans certains endroits définis du pont.

« Je ne pouvais même pas prendre l’ascenseur parce qu'il n'était pas équipé de caméras »

nous a avoué Greg.

Omar Morsy, un DJ du Queens qui a eu des résidences mensuelles sur des navires de la compagnie Royal Caribbeans partage le même type de souvenirs :

« mon contrat stipulait que je ne pouvais avoir ni interactions ni contacts physiques avec les clients sur le bateau. Toutes ces filles friquées venaient me tourner autour, complètement ivres, '

je suis avec le DJ, bla bla bla

' et je devais me contenter de leur dire '

relax, je n'ai pas le droit de te toucher

'. »

Malgré les écarts de classes évidents, chaque employé trouve son compte sur ces croisières. Après avoir passé six mois en mer, Lindsey est rentrée chez elle avec 20 000 $ en poche. Greg confirme :

« tu n'as rien à payer, la nourriture, la chambre et la pension sont gratuites. Et toutes les deux semaines, on te file une liasse de billets de 100 $. »

Pour une majorité de l'équipage non-américain, ces salaires sont une bénédiction. Lindsey explique :

« Ces mecs viennent des Philippines, ils me parlaient de leurs familles, de leurs copines ou de leurs femmes, qu'ils travaillaient sur le bateau pour se faire de l'argent afin de rentrer ensuite six mois chez eux au cours desquels ils n'auront pas à travailler. Ça doit être bizarre. Tous ces gens qui travaillent dans la salle des moteurs vivent en fait dans des palaces chez eux ».

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En mer, il n'y a ni wi-fi, ni réseau, toutes les connexions avec la terre sont coupées. « Tu te sens vraiment seul » nous confie Omar. « Tu n'as rien à faire de la journée. Tu te contentes d'attendre ton prochain concert, ou d'attendre que le bateau fasse escale pour profiter un peu du soleil ». Non-fumeur à la base, Omar a commencé à prendre l'habitude de fumer, « quand tu es sur un navire de croisière, tu ne peux pas t'empêcher de fumer, il faut combler l'ennui. »

Les souvenirs d'escales se confondent. Lindsey raconte : « Nous étions à Monte Carlo, le port préféré des types de l'équipage qui étaient devenus mes amis. Je leur ai demandé pourquoi ils aimaient ce coin en particulier et ils m'ont répondu 'parce qu'il y a un McDo'. C'est l'une des choses les plus tristes que j'ai jamais entendues ».

Vu la taille des locaux, l'intimité dont bénéficie les employés est vraiment minimum. « Tout devenait très envahissant » raconte Lindsey, « tu ne pouvais pas te cacher. Tout le monde savait quand tu étais à la salle de sport, au bar ou en concert. Quand tu rentrais dans ta cabine le soir, le mec bizarre qui t'avait scruté toute la soirée savait dans quelle chambre tu allais dormir. »

Malgré l'isolement – ou peut-être grace à l'isolement – beaucoup de gens sur le bateau considèrent la croisière comme un passeport pour la liberté. Lindsey se souvient : « J'étais devenu pote avec ce type sur le navire, un mec complètement fou. C'était un directeur artistique, et je crois qu'il essayait d'échapper au fisc. Il avait détourné de l'argent et cherchait à se faire oublier pendant quelques mois ».

Brandon et sa guitare

Pour Greg, « c'est une toute autre vie. Tout le monde me demandait ce que je cherchais à fuir. Parce que la plupart des gens sur ces navires fuient des problèmes auxquels ils ne peuvent faire face chez eux. Moi, j'en avais juste marre d'être coincé à Chapel Hill. Mais pour d'autres, ça allait bien au-delà. On m'a quand même sorti des trucs du genre : 'Je suis fiancé, je déteste les gays, mais j'ai envie de te sucer dans les toilettes'. »

Brandon a un paquet d'anecdotes, comme la fois où son groupe finissait de jouer pour le nouvel an, et qu'un passager a « baissé son pantalon et fait l'hélicoptère avec sa bite sur la piste ». Après quoi, la sécurité est arrivée et a tabassé le type. Ou cette fois où il s'est travesti pour Halloween et qu'un Bulgare d'une cinquantaine d'années a tenté de lui attraper le sexe.

Brandon m'a plus tard confié : « c'est exactement comme la fac : le boulot est toujours le même, mais il se passe tout le temps des trucs débiles. »

Drew Millard en est déjà à sa cinquième croisière. Il est sur Twitter - @drewmillard