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Music by VICE

À quel point « Liquid Swords » de GZA a-t-il traumatisé le rap français ?

À l'occasion des 20 ans de la sortie de ce classique absolu, on est allés poser la question à Busta Flex, Zoxea, Swift Guad, Afro Jazz et D.Abuz System.

par Maxime Delcourt
15 Décembre 2015, 11:45am

Présupposé évident, simple et connu de tous : Liquid Swords serait, sinon l'un des meilleurs albums de rap, du moins l'un des disques les plus aboutis de la galaxie Wu-Tang. Si le fait que GZA ait eu une vie avant le premier album du crew (son premier LP Words From The Genius date de 1991), l'impact de Liquid Swords dans le hip-hop des nineties est tout aussi éloquent.

Reste que si l'on connaît son influence au sein du rap américain (Killah Priest et Sunz Of Man, auteurs respectivement de Heavy Mental et The Last Shall Be First, peuvent en témoigner), le chef-d'œuvre de GZA a-t-il perturbé de la même façon le rap hexagonal ? Pour le savoir, on est allé poser la question à Zoxea, Busta Flex, Leeroy, Afro Jazz ou encore Swift Guad, et, à les entendre, ça ne fait aucun doute.

Zoxea

En 1995, j'achetais beaucoup de vinyles et je me souviens ne pas avoir hésité une seconde avant d'acheter Liquid Swords. Sa pochette était tellement puissante qu'il me le fallait immédiatement. Et il ne m'a d'ailleurs pas fallu plus de temps pour adhérer à ses ambiances très sombres, à la tension des beats et à la précision des lyrics, presque incisifs. À l'époque, j'étais plongé à fond dans les Sages Po' et on se passionnait tous pour le Wu-Tang. C'était notre grande influence. Dany Dan, Melopheelo et moi-même avions tous nos rappeurs préférés au sein du crew, mais, pour ma part, ça a toujours été ODB et GZA.

Sans être excellent en anglais, je parvenais à comprendre ce que GZA revendiquait dans ses textes grâce à sa façon d'articuler. D'ailleurs, je pense qu'un ou deux de mes morceaux ont plus ou moins été influencés par sa démarche. Par exemple, « Labels », où il multiplie les métaphores à propos des maisons de disques américaines, m'a sans doute donné envie d'écrire « Rap, Musique Que J'aime ». Après l'avoir écouté, je n'avais pas d'autre choix : il fallait que je fasse moi aussi ma déclaration d'amour au rap, que je pose un regard sur son évolution.

Ricardo – D.Abuz System

On reconnait un classique lorsqu'on réécoute vingt ans après un album et que l'on se rend compte à quel point il est toujours aussi bon. Comme beaucoup de rappeurs, Liquid Swords m'avait mis une grosse claque à l'époque. C'était l'apogée de la période Wu-Tang et la barre était mise encore plus haute avec cet album solo, que je trouve personnellement plus puissant que ceux du groupe ou des autres MC's en solo. Entre les prods d'un RZA au sommet de son art et les métaphores puissantes et intellos de GZA, auxquelles viennent s'ajouter des ambiances de vieux films de Kung-Fu pour parfaire l'ambiance globale, on a vraiment le sentiment d'écouter un album parfait. Il y a dans ce disque tous les éléments qui te font comprendre pourquoi le Wu-Tang a autant révolutionné le hip-hop en son temps. Dans les années 90, la planète rap était complétement chamboulée par tous ces concepts et cette façon d'approcher la production.

Pour être honnête, en le réécoutant dernièrement, j'ai même compris comment l'ambiance des morceaux avait pu influencer tant de groupes, nous y compris, surtout au niveau des instrus. J'ai même l'impression de retrouver un peu cette ambiance sur notre titre « Faut que je vois un psy ».

Daddy Jehnko – Afro Jazz

Si cet album est aussi important, c'est parce qu'il vient valider tout ce qui a été fait par le Wu-Tang jusqu'alors. Il annonce également toute une série d'albums solos de la part des membres du crew. En plus, GZA est le cousin de RZA. Plus que les autres, on l'attendait donc au tournant. Et puis il a un style à part : tandis que Method Man parle régulièrement de meufs, que Raekwon et Ghostface font presque toujours allusion aux drogues et qu'ODB était le mec ouf, GZA, lui, était un bon lyriciste. Je me souviens encore du maxi sorti avant l'album avec « Liquid Swords » à l'intérieur. C'était déjà une claque. On a rarement entendu un rap aussi imagé et conceptuel. C'est sans doute pour ça que le Wu-Tang a tant influencé : parce qu'ils ont créé un monde, un univers musical fort, mais aussi un véritable business avec un logo, une marque, des musiques de films, etc.

D'un point de vue personnel, en revanche, j'ai plus de souvenirs avec ODB. On avait des amis en commun, il était venu à Paris, on s'était échangé nos numéros et ça a fini par déboucher sur un duo. À l'époque, les labels avaient de l'oseille et on ne s'est pas privé : on est parti un mois à New York, au studio Empire, et on a enregistré notre morceau. Forcément, on était plus proche de lui que des autres, mais en le côtoyant on a pu comprendre l'ambiance qui régnait au sein du Wu-Tang Clan. C'était un mélange de cocaïne et d'alcool avec tout un crew en permanence autour d'eux. C'était assez fou.

Swift Guad

Je devais avoir 14 piges lorsque j'ai écouté Liquid Swords pour la première fois. Un pote avait ramené le skeud au collège et j'avoue avoir pris une belle baffe en l'écoutant. À l'époque, on était trop jeunes pour rapper, mais on n'écoutait déjà que du hip-hop cainri. On était même assez fier de revendiquer cet héritage d'Outre-Atlantique. Je me rappelle qu'on avait fait un voyage scolaire en Espagne avec nos discman et nos CD's. À cette époque, les jeunes espagnols n'écoutaient quasiment que de la techno ou des compilations types Maquina Total. Du coup, lorsqu'on est arrivé chez eux et qu'on leur a fait écouter des skeuds comme Liquid Swords, ils étaient choqués. Ils ne connaissaient pas trop le rap. On a donc fait un peu une bonne action en ouvrant leur horizon musical (rires). Je me souviens aussi qu'à cette époque sortaient les albums d'artistes comme Bone Thugs-N-Harmony, Big L, Raekwon ou The Infamous de Mobb Deep, donc pour moi les années 95/96 restent une période culte et bénie. Ce sont ces artistes qui ont posé les fondements du rap tel qu'on le connaît. Sans eux, ça n'aurait pas été pareil.

En 1995, on était fier de revendiquer ce rap US et quand on s'est mis sérieusement au hip-hop, ça ne nous posait aucun problème de copier les beats et les flow des cainri. Il n'y avait pas encore de scission entre rap US et rap français : on faisait du rap, un point c'est tout. Après, le hip-hop d'ici a commencé à s'affirmer comme un style à part entière, mais on ne peut pas nier que des albums comme Liquid Swords ont contribué à forger notre façon de rapper. Il est évident que des albums cultes comme L'École du micro d'argent de IAM étaient directement influencés par les prods du Wu-Tang, tout comme l'album Supreme NTM de NTM était directement influencé par les prods de Mobb Deep.

Étant ado au moment de la sortie de Liquid Swords, je me suis pris le truc en pleine gueule. C'est donc plutôt difficile de nier que ce disque a forcément déteint sur moi. Lorsque j'ai commencé à faire du son quelques années plus tard, le Wu, Mobb Deep, Busta Rhymes, Heltah Skeltah et les autres faisaient encore partie de mes modèles. Aux États-Unis, on perçoit d'ailleurs encore l'héritage de GZA, même s'il s'exprime sous d'autres formes. Par exemple, je le ressens chez des artistes comme R.A The Rugged Man ou Action Bronson, mais aussi chez des artistes aux antipodes comme Kendrick Lamar ou A$AP Rocky. En France, c'est pareil : le rap East Coast a toujours plus ressemblé à nos vies : la banlieue parisienne ressemble davantage à Staten Island qu'à la plage de Santa Monica. Et puis ce rap était plus rude, plus gris, il tapait plus dans nos têtes. Personnellement, je n'ai jamais été un grand fan du rap West Coast mais je te mentirais si je te disais que je n'ai pas été giflé par les album de Warren G (Regulate) ou de Dr.Dre (Chronic 2001) que j'ai saigné en boucle, au même titre qu'un Liquid Swords de GZA.

Marc – Animalsons

À l'époque, je ne faisais que du reggae et du ragga et n'écoutais presque pas de rap. J'avais 17 ou 18 ans et je me contentais de quelques sons de Snoop Dogg ou des Beastie Boys. Cela dit, dans les dernières pages de L'Affiche, je n'arrêtais pas de voir ce logo jaune avec une chauve-souris. Un jour, à la FNAC, je tombe sur un album avec le même logo : c'était celui de Method Man. Je vole la cassette – dans les années 90, c'était plus facile -, je rentre chez moi et l'écoute non-stop pendant 48h. Je n'arrivais plus à m'en satisfaire. Du coup, lorsque j'ai vu qu'il existait un disquaire spécialisé dans le rap américain à Paris, j'y suis allé, j'ai vu la pochette de Liquid Swords et je l'ai acheté sans hésiter. Sachant qu'il est bien plus difficile de dissimuler un vinyle qu'une cassette, je venais de dépenser pour la première fois de la thune pour un album (rires).

À cette époque, le hip-hop new-yorkais était en pleine transition : on sortait des Slick Rick et des Beastie Boys, le hip-hop West Coast dominait, mais RZA avait réussi à inventer un nouveau son, une nouvelle façon de découper les breakbeats, de les torturer. Et tout ça, on le retrouve à la perfection sur Liquid Swords, qui est sans doute le disque le plus kung-fu du Wu-Tang : de la pochette aux titres des morceaux, en passant par les lyrics, il y a des références de partout. Ça m'a carrément élevé : je l'écoutais pour m'endormir, je l'écoutais au réveil et je le faisais péter dans le poste lorsque je partais en vacances avec mes potes. Toutefois, il a plus marqué ma croissance musicale, dans le sens où il m'a donné envie de faire du rap, que mon approche de la mélodie. De ce point de vue, Mobb Deep et Capone-N-Noreaga m'ont davantage chamboulé. Liquid Swords, lui, me fascinait pour son intro où une fille raconte comment son père a été tué, pour son utilisation des guitares et pour sa façon de sampler la soul avec une vraie identité asiatique. Grâce à lui, on a l'impression que les shaolins ont toujours écouté ce genre de musique : un peu comme Morricone avec le western.

Toutefois, le plus fort avec ce disque, c'est qu'il est impossible à copier : on ne peut que s'en nourrir. En France, il y a bien Afro Jazz ou La Cliqua avec « Requiem » qui ont tenté de s'inscrire dans ses pas, mais même aux Etats-Unis c'est difficile de lui trouver un héritier crédible.

Busta Flex

Liquid Swords, c'est la continuité directe des albums du Wu-Tang. Et il est tout aussi traumatisant. On comprend alors que même en solo, les mecs sont capables de tout réinventer. Je me souviens particulièrement de ce disque parce que je l'ai acheté lors d'un séjour à New-York, au moment de sa sortie. Je trainais avec des mecs qui avaient été invités deux ans plus tôt pour les vingt ans de la Zulu Nation et c'était une époque de malade : j'ai pris une photo avec Busta Rhymes, j'ai croisé Rakim et j'ai vu KRS One improviser un freestyle debout sur une chaise. J'avais 17 ans et j'ai compris que je voulais consacrer ma vie au rap. Même si j'ai toujours été plus proche de Busta Rhymes, Eric Sermon, Redman ou Method Man, Liquid Swords de GZA entre dans le même processus. En 1995, des dizaines et des dizaines de rappeurs posaient sur les instrus de ce disque et ça a redéfini complétement le rap des années 90. C'était comme si, en quelques morceaux carrément dark, le mec avait réussi à capter parfaitement notre vibe.

Leeroy - Saïan Supa Crew

J'avais acheté le disque à la FNAC Bastille dans la foulée de l'album cassette Enter the Wu-Tang (36 Chambers) et des autres albums solos du Clan qui m'avaient absolument tous bouleversé. De même que leurs clips et leurs nombreux passages/freestyles à la télé, et notamment lors des nombreuses soirées « Spéciale Wu-Tang » sur MCM que j'enregistrais et collectionnais.

J'ai toujours préféré le premier album d'Ol' Dirty Bastard, mais Liquid Swords fait partie des rares CD's que j'ai écouté, prêté, rayé, perdu, puis racheté un nombre de fois insensé. Le pire, c'est que je ne l'ai toujours pas dans ma collection aujourd'hui. C'est con parce qu'il s'agit sûrement d'un des meilleurs albums solos d'un des membres du Wu-Tang. Il est non seulement magnifiquement produit, mais il s'inscrit surtout à la perfection dans la droite lignée du premier album du Clan, qui comme à chaque nouvelle tendance avait fait beaucoup de « petits » en France et dans le monde entier - aujourd'hui encore, je trouve que MF Doom se rapproche plus ou moins du flow de GZA. J'en profite pour dire que si le deuxième album du Wu-Tang était sorti en 1995, il aurait sonné pareil, tant Liquid Swords est le digne héritier des premières heures du collectif selon moi.

Indirectement, ce disque nous a beaucoup influencé avec le Saïan, que ce soit dans les morceaux « Ils étaient une fois », « Soldat » et d'autres sûrement. D'une manière générale, la méthode de RZA, qui a produit 95 % de Liquid Swords et de toute l'écurie Wu-Tang, nous a globalement inspiré. Cet artiste a révolutionné le beat making et a produit une quantité considérable de classiques avec un style qui n'appartient qu'à lui, largement copié, notamment dans le traitement et le découpage des samples. Avant lui, personne ne faisait ça. J'ai eu l'occasion de le harceler de questions sur le mode opératoire de tel ou tel morceau, etc… Il me disait, entre autres, que dans Enter The Wu-Tang (36 Chambers), il bricolait tellement qu'il y avait des lignes de basses fausses, ou encore que dans le morceau « The Riddler » de Method Man, qui a servi de bande-son à Batman Forever, il s'était juste amusé à dédoubler le tempo du thème principal du générique de la série Batman des années 60. Ça avait dû lui prendre 45 minutes.

Malheureusement, je n'ai rencontré qu'une seule fois GZA. C'était lors d'un concert du Wu-Tang Clan au Zénith de Paris. RZA lui a précisé que nous étions le Saïan Supa Crew et on a échangé quelques banalités. Je crois qu'il avait trouvé ça cool, mais j'aurais aimé aller plus loin. Auparavant, j'avais eu l'occasion de rencontrer Ghostface Killah lors de l'enregistrement de notre titre « Saïan » et du clip tourné au Bahamas, j'avais également croisé Raekwon lorsqu'il était à Paris par l'intermédiaire d'Olivier N'Guessan, mais le Wu-Tang que l'on a le plus fréquenté est sans aucun doute RZA. Il était passé nous voir en studio à New-York quand on mixait notre second album (X Raisons) avec une magnifique chemise Dragon Ball Z, des 40oz pour se désaltérer et quelques membres obscurs de la Wu-Tang Familly. À l'époque de l'album The World According To RZA, il avait pour ambition de faire un disque avec des artistes de toute l'Europe et nous faisions parti du « casting ». On l'a retrouvé à Avignon où il enregistrait quelques titres, notamment avec IAM, Bams, Passi, N.AP. On a écouté des instrus, on a voté et le beat du futur morceau a été élu, aussi simple que ça. On a même eu l'occasion de faire le titre sur scène lors d'une soirée marathon en Allemagne où nous étions en tournée à l'époque. Pour info, une version du morceau existe avec Method Man (à la place de Ghostface Killah) mais ça, c'est une autre histoire...

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