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On a reçu la biographie d'Ol' Dirty Bastard et on vous en a traduit un chapitre entier

Deux proches du Wu-Tang nous racontent le jour où le plus gros ivrogne du rap est allé chercher ses coupons alimentaires en limousine.
30.10.14

Buddha Monk et Mickey Hess, deux mecs affiliés au Wu-Tang depuis super longtemps, viennent d'unir leurs forces pour écrire « The Dirty Version », la biographie ultime d'Ol' Dirty Bastard, qui sortira le 4 novembre - quelques jours avant le 10ème anniversaire de sa mort. Le livre raconte en détail le parcours d'ODB et explore l'univers de celui qui a signé quelques uns des morceaux de rap les plus mémorables du 20e siècle. Était-il vraiment aussi taré en privé que sur scène ? Voilà la question à laquelle cette bio tente de répondre.

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Le livre est disponible en pré-commande sur Amazon, mais vous pouvez lire dès à présent l'intégralité du septième chapitre, intitulé «That Good Old Government Cheese», ci-dessous.

Dirty a utilisé sa carte d'aide sociale pour la pochette de Return To The 36 Chambers. C'est le genre de truc qu'il faisait pour montrer aux fans qu'il était vrai. Dans « Dog Shit » du Wu-Tang, il rappe: « Je peux m'offrir des dîners mais je préfère me payer un bon vieux cheeseburger avec des tickets restau ». Même si il avait du fric, il restait un mec du hood. Dans « Raw Hide », il balance même : « À quoi bon être un PUTAIN de MC si t'es pas payé pour le job ? Quand je suis sorti de la chatte à ma mère, je reçevais l'aide publique. Aujourd'hui, j'ai 26 ans, et je reçoit toujours l'aide publique ». Après son décès, son père a déclaré dans une interview que cette rime l'avait énormément blessé et gêné. Sa femme et lui avaient travaillé dur pour que la famille n'obtienne plus d'aide publique, et il ne comprenait pas que son fils puisse se vanter de la reçevoir sur MTV.

Dirty, lui, était fier d'obtenir cette aide. Ses vieux avaient sorti sa famille de la pauvreté, mais après avoir déménagé et épousé Icelene, il est retombé dedans direct. Il a donc mis la carte qui lui donnait le droit à des coupons alimentaires sur la pochette de son disque, en remplaçant simplement son nom et son adresse par le titre de l'album. C'était l'idée la plus géniale de tous les temps : une carte d'aide publique allait devenir disque d'or et de platine. Dirty venait d'un quartier où tous les gosses grandissaient avec l'aide publique. Je me souviens encore quand le président Bill Clinton a promis qu'il allait supprimer cette aide, ou tout du moins en modifier les conditions d'accès. « Nous devons empêcher que l'aide publique se transforme un mode de vie : nous devons faire en sorte qu'elle devienne un chemin vers l'indépendance et la dignité ». C'était en 1994.

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Les choses n'étaient malheureusement pas aussi simples. Dans un bled où presque tout le monde utilisait des coupons alimentaires, il n'y avait aucune honte à payer ses repas de cette manière. Quand Dirty a dit qu'il irait chercher son chèque en limousine, tout le monde s'est marré. Mais il l'a vraiment fait. Il a même appellé MTV pour qu'ils viennent filmer. Il a pas réfléchi une seconde au fait que ça pouvait nuire à son image. Elektra lui avait filé une avance de 45 000 dollars pour l'album - ce qui était beaucoup plus que la limite de revenus autorisée pour obtenir l'aide sociale. Et puis, il y avait aussi l'argent généré par les albums du Wu-Tang Clan qui commençait à arriver. Mais Dirty n'avait pas encore rempli ses déclarations pour l'année en cours, alors il continuait à encaisser ses chèques d'aide sociale, dont le montant était basé sur ses revenus de l'année précédente. Il allait se pointer à la télé et se griller tout seul comme un grand. Je lui ai dit « Yo, Dirty, fais pas cette connerie. Tu vas finir par devoir rendre des comptes, d'une manière ou d'une autre ».

« Nan, t'es trop stressé, Buddha. T'en fais pas »

« Mec, c'est mon boulot - pour lequel je suis pas payé, d'ailleurs - de te surveiller et d'éviter que tu fasses ce genre de conneries »

Cette vidéo, c'était du grand n'importe quoi. Sur le chemin, dans la limousine, on peut voir Dirty en train de boire de l'alcool, avec une casquette de chasse à rabats bleu pétant sur la tête. Icelene, elle, porte des lunettes de soleil et un chapeau blanc. Ils sont accompagnés par leurs enfants Barson, Taniqua et Shaquita.

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Dirty demande: « La caméra tourne ? Bien. Hé, c'est de l'argent gratos. Pourquoi je refuserais ? Les gens veulent supprimer l'aide publique, mec. Je trouve ça naze. C'est dur de vivre avec rien. D'ailleurs vous me devez toujours 40 hectares et une mule! Non, soyons sérieux : je suis dans le rap game pour me faire du fric. J'ai des gosses, il faut que je prenne soin d'eux. Je pensais pas que ça marcherait, juré. Mais ça a marché : on a eu des coupons alimentaires ».

Il avait à peine fini sa phrase que j'étais déjà en train de me prendre la tête entre les mains. Putain, Dirty…

Dire ouvertement qu'on est là pour ramasser de l'oseille n'était pas un truc particulièrement nouveau dans le rap. Les rappeurs n'ont jamais caché leur soif de richesse et de réussite. Le Wu a popularisé l'expression « Cash Rules Everything Around Me », mais bien avant eux, il y avait déjà eu EPMD, dont le nom signifiait « Erick & Parrish Makin' Dollars ». Too $hort, lui, a carrément déclaré que si il n'avait pas été payé pour le faire, il n'aurait jamais rappé. Comme le disait Biggie, quand t'es un jeune noir dans le ghetto, tu as trois manières de t'en sortir: « Soit tu vends des cailloux blancs, soit t'arrives à dunker depuis le banc ». Et si aucun des deux ne marche, eh bien il reste le rap.

La critique dénonce le fait que le rap soit devenu une musique uniquement destinée à montrer des filles, des voitures de luxe et des bijoux - au détriment des beats, des rimes et des histoires que les rappeurs racontaient à l'époque - mais quand on regarde le milieu dans lequel tous ces mecs ont grandi… Ils rêvaient de pouvoir s'offrir tous ces trucs. Pourquoi est-ce qu'ils devraient d'interdire de les montrer ? Dirty ne se la jouait pas, il était honnête, et tout le monde savait d'où il venait. Il venait d'une famille qui était composée d'Afro-Américains et d'Amérindiens, soit les deux minorités que l'Amérique a le plus saigné et exploité. Il a eu l'opportunité de reprendre un peu de ce qu'on lui avait volé, et il ne s'est pas gêné.

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MTV a intitulé cette vidéo « Ol' Dirty Bastard Gets Paid ». Ça a foutu un bordel d'enfer. Quand ils l'ont diffusé, j'étais en Allemagne avec Dirty. On venait juste d'arriver pour faire un concert. Elektra a appellé Dirty et lui a demandé « Yo, tu regardes la télé là ? »

« Nan, pourquoi ? »

« Parce que le président est en train de parler de toi »

« QUOI ? Buddha, ramène-toi, vite ! »

On a allumé MTV News et ils montraient une vidéo du président Clinton en train de faire un discours sur les gens qui abusaient du système. Donc tu le vois en train de causer, et d'un coup ça passe à la vidéo de Dirty en train de sortir de la limousine pour récupérer son chèque. Puis retour au président en train de dire qu'il faut réduire le nombre de personnes ayant accès à l'aide sociale.

Ce truc nous a retourné. J'ai dit à Dirty: « Négro, je t'avais dit de pas faire ça. À partir de maintenant tu vas m'obéir, sinon tu vas tout faire foirer. »

Le type qui s'occupait du dossier de Dirty a vu le reportage et lui a immédiatement coupé l'accès à l'aide publique. J'imagine sa tronche quand il a vu ça. Assis tranquille chez lui en train de boire une bière devant la télé, et là, il voit Russell Jones en limousine venir récupérer son chèque.

Mais dans le quartier, les gens ont adoré. Quand on est rentré à New York, on marchait dans la rue et tout le monde criait : «Yo Dirty, je viens d'aller choper mes coupons ! On est dans la même merde toi et moi ! »

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J'ai dit: « Tu vois le bordel que t'as foutu ? ».

Dirty m'a répondu : « Non, c'est cool. Maintenant ça ne sera plus une honte de bénéficier de l'aide sociale. Tous ces gens se demandent comment obtenir plus d'argent. La solution, c'est de voler aux riches pour donner aux pauvres. De toute façon, le gouvernement leur doit forcément des thunes, alors… On a juste aidé les gens, d'une certaine manière. Et ils vont sûrement acheter notre album. Parce qu'ils croient en nous ».

Les gens dans le quartier ont pigé où ODB voulait en venir, mais pour les opposants à l'aide publique, Dirty était devenu l'exemple qui validait leurs thèses, un bouc-émissaire qu'ils allaient pouvoir utiliser se débarrasser de ce système. Selon eux, la plupart des gens qui bénéficiaient de l'aide publique touchaient des revenus conséquents en parallèle grâce à la vente de drogues, et certaines mères de famille faisaient uniquement des enfants pour pouvoir rester à la maison et ne pas avoir à chercher de travail. Pour eux, la vidéo d'ODB n'avait rien d'une revendication politique, c'était juste un enième négro en train de voler l'argent des bons citoyens américains. Évidemment, ça lui a permi de vendre des tonnes de disques. Mais à quel prix ? Dirty était déjà connu comme un rappeur imprévisible et sauvage, mais cette histoire a fait un tel ramdam que d'un coup, même les gens qui ne connaissaient rien au rap se sont mis à parler de lui et à guetter ses frasques.

Ça n'était pas une coincidence si le clip qu'il a sorti juste après le montrait dans une camisole de force à l'intérieur d'une cellule. Dans l'imaginaire public, il était devenu ce rappeur taré qui roulait en limo mais chopait des coupons alimentaires. Ça a été un tournant décisif dans sa carrière, et Dirty en était fier, mais il souhaitait aussi que les gens s'intéressent à ce qu'il faisait et au message qu'il essayait de faire passer. Il avait toujours mis un point d'honneur à être le même en ville et sur scène. Mais après cette histoire de limo, il a commencé à voir tout ce qu'il faisait comme une performance.

Dream Hampton a carrément spéculé sur la santé mentale de Dirty dans les pages du Village Voice : « Je ne suis pas sûr que Dirty ait vraiment réfléchi à ce qu'il allait faire et à son prétendu message sur l'aide publique. On ne pouvait de toute façon pas vraiment s'attendre à quelque chose de clair et solide de la part d'un type qui se qualifie lui-même de 'plus gros ivrogne du hip-hop'. Mais il y a tout de même une question que je me pose : est-ce que la folie peut atteindre une portée révolutionnaire si elle provient d'un noir imprévisible et complètement taré ? Si on ne peut pas avoir confiance en nos fous, est-ce qu'il faut les écarter de la société pour autant ? ». Après cette vidéo, les critiques ne savaient plus quoi penser : soit ODB était un psychopathe, soit tout cette histoire n'était qu'un coup de pub.

Les gens ont tendance à vite cataloguer Dirty comme fou ou irresponsable. Et en un sens, il l'a cherché : dans l'intro de Return to the 36 Chambers, il rappe: « Ce mec dont je vous parle est un ouf. Un malade ». Mais dans « Wu-Tang: 7th chamber », Method Man dit aussi : «Je suis ce negro fou échappé de l'asile », et pourtant personne ne l'a pris pour un psychopathe. C'était juste une façon parmi tant d'autres de se la raconter. Oui, Dirty était un type tordu et sans la moindre retenue. Mais il était loin d'être psychotique. Il était drôle mais il pouvait être sérieux aussi. Dans cette fameuse vidéo, on le voit en train de faire son crooner sur « Check It Out » de Friends of Distinction, juste avant de regarder la caméra et de demander « Vous savez à quel point c'est dur pour les gens de vivre avec que dalle ? ». Il n'a peut être pas écrit de manifeste politique, mais au moins, il a donné son avis.