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Trouve-toi un vrai job ! : Frencizzle

Nouveau volet de notre série sur les « vrais jobs » consacré à Frencizzle, beatmaker pour Chief Keef, Gucci Mane et La Chat, qui travaille en parallèle chez... KFC.
31.3.15

Toutes les photos sont de Tsar Madoff.

La musique regorge de mecs dont on ne parle pas mais qui ont pourtant un rôle indispensable. Les beatmakers font partie de ces hommes de l’ombre, sans qui on n'écouterait que des freestyles sur des démos de séquenceurs ou des morceaux acapella -ce qui serait relativement chiant sur la durée. Frencizzle fait partie de ces types. Ce beatmaker français a en effet composé des dizaines de prods pour rien de moins que Metek, Joke, Grodash, Chief Keef, Gucci Mane et La Chat. Ce qui ne l'empêche pas de préparer les meilleurs boaxmasters de la région Centre. Noisey : Tu peux te présenter brièvement ?
Frencizzle : Je suis producteur pour le Glogang, le nouveau label de Chief Keef, une sorte de GBE 2.0. C’est Keef avec sa nouvelle équipe. Mais l'esprit GBE est intact.

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Tu as travaillé avec qui jusqu'à maintenant ?
J’ai travaillé avec pas mal d’artistes différents, notamment Dave East, le nouveau rappeur signé par Nas, Chief Keef, Young Breed, Smyly de Boston, Omelly du label de Meek Mill, The Truth de L.A, et aussi Gucci. Il y en a d’autres mais là, ce sont les principaux.

Tu as aussi bossé avec des Français ?
Oui, j’ai fait Liza Monnet, Grodash, Kozi, mon gars sûr, Joke, et puis après, l’équipe du 19ème : Express Bavon, Rhod DLB. Dernièrement; j’ai beaucoup travaillé avec Metek. On est dans la même dimension. On a une vision assez proche, on aime les mêmes sonorités, on aime un peu tout et rien à la fois, je suis le Metek de la prod et il est le Frencizzle du rap comme il l’a balancé sur Twitter.

Même si les beatmakers sont un peu plus mis en avant aujourd'hui, ce n'est pas encore ça niveau reconnissance.
En France et aux USA c’est différent. Aux U.S., ils arrivent à se vendre, en France il y a des gars comme Therapy qui s’en sortent car ils bossent comme des fous. Si tu n’y arrives pas, c’est que tu n’as pas assez travaillé. Regarde les Mike Will, les Scott Storch, les Young Chop, les Dre. Ils font en sorte que leur nom devienne une marque. En France, on n’arrive pas à faire ça.

Dans une interview récente, tu disais que tu avais changé tes méthodes de travail. Avant, tu faisais des palettes de 100-150 beats que tu balançais sur le net pour te faire un nom. Maintenant, tu fais plus un travail de producteur que de simple beatmaker, c’est ça ?
Exact. Ce qu’il faut dire c’est qu’il y a une différence entre le beatmaker et le producteur. Quand t'es beatmaker, t’es tout seul sur ton PC, tu fais ton truc. Mais quand t'es producteur, il ne faut pas avoir honte de le dire, tu délègues le travail, tu vas voir d’autres gars pour avoir des avis et pour qu’ils t’aident. Donc tu es plus performant qualitativement. Tu as moins de chutes. C’est bien de faire de la quantité mais si tu fais 100 prods et qu’il n'y en a aucune qui vaut le coup ça sert à rien.

Donc toi tu balançais 100 productions sur le net mais tu essayais toujours de sortir des choses d’assez bonne qualité ?
Je ne les travaillais pas assez pour essayer de les placer. Aujourd’hui, je n’ai plus de perte. Si je fais une prod c’est pour la placer. Il y a quatre types de beatmakers pour moi. Ça donne une vision qualitative du métier. Premièrement, il y a les beatmakers studios qui nous font rêver comme Zaytoven, C-note, Mike Will, etc. Il y a aussi les beatmakers qui travaillent de chez eux qui ont un job à coté et qui placent pas mal de choses pour différents projets, qui bossent pour s’en sortir et devenir les futurs grands du métier. Après, on retrouve les « soundcloud soundclick beatmakers ». Eux ont une certaine audience, un public, des clients. Ils commencent à se faire un nom. Puis, pour finir, on a aussi les youtubers qui mettent leur travail sur internet mais qui appellent leurs prods « drake style beats », par exemple. Le grind y est pour beaucoup.

C’est quoi le grind ?
C’est le fait de charbonner pour faire des contacts, placer ton travail. Plus tu te vends, plus ton taf gagne en notoriété. Pour revenir à ce que tu disais, on est reconnus à notre juste valeur. Aujourd'hui, on pourrait dire qu'on est des commerciaux de la prod, il faut savoir se vendre, pour montrer la qualité de ton produit. Mais il faut avoir sa propre touche, il ne faut pas brader son travail. Il ne faut surtout pas penser que, parce qu’un rappeur dit non, c'est dead. Des rappeurs, il y en a des milliers, on m'a souvent dit « non c'est pas ce que je recherche » et par la suite j’ai placé la prod à un rappeur plus gros.

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Comment t'as réussi à taffer avec Gucci Mane ?
À la base, c’était pour un morceau avec Chief Keef qui sortait tout juste de maison de redressement. J’avais une prod qui rodait dans le PC. Je ne savais pas quoi en faire car ce n’était pas vraiment de la trap, ce n’était pas vraiment de la drill. Il y a avait un synthé, un peu eurodance, pour te situer. Je l’ai quand même envoyé à Chief Keef, il a kiffé, il a fait le premier couplet et le refrain. Ça devait sortir sur Bang 2 par DJ Holliday. Sauf qu’il a voulu pousser le délire encore plus loin en invitant Nicki Minaj sur le morceau. Le problème, c’est qu’il sortait de taule et il avait la dalle tu vois ? Je ne sais pas ce qu’il a fait, mais Nicki Minaj l’a mal pris et a abandonné le projet. Alors il a proposé à Gucci qui a dit « ok ». Et c’est là qu’ils ont commencé à penser au Glo-1017. L’idée était de réunir le Glogang avec le 1017 de Gucci pour faire des collabs entre les deux labels. Il me semble que c’était l’une des premières collabs des deux artistes si je ne dis pas de connerie. Le nom du morceau c’était « Jet Li ». Il y a une vidéo sur le net où on voit Chief Keef devant son ordi en train d’écouter le morceau. Mais il n’est pas encore fini car Tadoe, le cousin de Chief Keef doit encore poser un couplet. Ça devrait sortir sur la tape Best of Glo Worlds cette année.

Comment s’est fait le premier contact avec les ricains ?
La toute première fois c’était sur MySpace. Donc c’était à l’ancienne, le mec ouvrait ton mail, ton player tournait et c’était ça passe ou ça casse. Du coup, le premier avec qui j’ai travaillé c’était Young Gutta du Gfam de Miami. Après, c’est le manager de Chief Keef, Brandon Zeher, qui m’a écrit. Le fait d'avoiri bossé avec Chief Keef m’a ouvert des portes. Maintenant, je vais sur Twitter, je dis à un artiste de me follow et dans la demi-heure, je suis en contact avec lui.

Tu te sers beaucoup des réseaux sociaux?
Surtout Twitter. Facebook ça ne vaut plus rien aujourd'hui, mais Twitter, je le saigne.

C'est quoi tes méthodes de travail avec eux ?
Le premier contact se fait souvent sur Twitter. Ensuite, je demande à l’artiste s’il est sur un projet ou autre et s’il me répond oui, je lui propose de bosser avec moi. Après, je ne me plie pas à l'artiste non plus. Chacun son boulot. À chaque fois, je leur dis : « donne-moi une image pour représenter ton morceau ». La musique est aussi une image et les gens aiment regarder la musique. Aujourd’hui, un rappeur peut dire n’importe quoi tant qu’il a une bonne image. Il arrive aussi que ce sont eux qui viennent me chercher. Dans une interview pour Tupak.TV je disais que j’aimais ce que faisait Niro et que j’aurais bien aimé travailler avec lui, il m’a contacté dans la foulée.

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Les Américains sont plus exigeants que les Français ?
Non, pas tant que ça. Si tu as une bonne basse, une bonne 808, un peu de disto, une bonne mélodie bien catchy, c’est bon, ils prennent. Après, les rappeurs américains sont dans la quantité. Ils sont dans la qualité au niveau du mix mais ils ont toujours de la matière à balancer dans les rues pour toujours avoir une actualité. Celui qui n’a pas d’actuon l’oublie, et pour revenir, c’est dur. Il faut que les rappeurs soient stables et réguliers.

Pour toi, qu’est ce qui fait la différence entre le système français et américain ?
La hiérarchisation je pense. Là-bas, chaque gros artiste monte son label, et fait monter des petits. Donc le grand perce, il fait percer des petits, qui eux, vont former et faire percer d’autres petits. Donc il y a beaucoup d’argent à prendre et toujours du travail. En France, il y a un gros artiste et les autres qui gravitent autour vont juste essayer de gratter. Ils ne sortent pas grand-chose ou alors des morceaux qui ne sont pas de grande qualité. Alors qu’aux US, ils sont toujours dans la qualité sonore.

Ils sont moins solidaires en France ?
Oui. Aux States, chaque ville a son rappeur et son mouvement. Et toutes ces grandes villes peuvent se connecter entre elles. Rick Ross peut faire un son avec Birdman par exemple, puis un son avec Lil Wayne puis avec Gucci, ou Waka.

Ce n’est pas réservé aux grosses têtes ?
Non, Mac Miller a annoncé un truc avec Migos, tu vois. Ils arrivent à hiérarchiser le truc, car là-bas, le rap c’est un business, ce n’est pas un jeu. Ils monétisent tout ce qu’ils peuvent, ils cherchent l’oseille partout. Alors qu'en France, personne ne prend encore ça trop au sérieux. Le rap est une culture populaire là-bas. En France aujourd’hui, la pratique est mal perçue, alors qu’à l’époque des MC Solaar et des NTM, ça ne l’était pas autant. Aujourd’hui le rap caillera est revenu en force, avec Gradur qui fait disque d’or en 3 jours. Le rap conscient, personne ne l’écoute. Le rap n’est pas ancré dans notre société.

C'est dû à quoi à ton avis?
En France, on a trop négligé les DJ's. Aux USA, dans chaque label il y a toujours deux ou trois DJ's. Donc les morceaux tournent toujours. En boîte c’est que ça, sur les ondes radios pareil, ils sortent des mixtapes, des compiles, etc. En France, les DJ's comme Kost et Goldfinger n'existent plus. Je me rappelle quand j’étais petit, c'est comme ça que je découvrais les rappeurs. On a trop négligé les DJ's. Là-bas, si tu veux que le DJ mixe, il faut payer. Si tu veux tel mec sur ta compile, il faut payer. Tu veux une prod, il faut aussi lâcher un billet. Tout se paye. Si tu investis de l’argent tu vas être plus motivé pour avoir un retour et engendrer des bénéfices. En France, tout es gratos. Le MC dit « balance ta prod on verra si ça pète ou pas ». Les rappeurs français sont pauvres.

Vu que t'es signé, tu prends de l’argent maintenant ?
Oui, ça me permet de vivre correctement on va dire. Je ne me fais pas des mille et des cents mais je fais de l’argent.

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T'as une anecdote sur ton boulot là-bas ?
C’était à Miamin j’étais avec Ben, mon beau-frère qui est graphiste pour Joke. On a capté mes gars du Gfam et on est allés au King of Diamond. C’était la première fois que je les voyais et ils ont sorti le grand jeu : il y avait des bouteilles partout, ils m’ont payé une strip-teaseuse, ils étaient armés, j’étais à fond dedans. La meuf elle m’a fait une danse le temps d’une chanson et elle a pris 40 balles. T'imagines ? 40 dollars pour 3 minutes.

Ça paye plus que le rap game !
[Rires] Plus que le rap game français c'est sûr. Les strip-teaseuses là-bas elles roulent en Lambo et en Ferrari. Elles font mine de faire ça pour payer leurs études mais c’est faux, elles vivent juste la vida loca, elles sont bien là-bas.

Quand tu parles de tout ça, on a l'impression que ta vie consiste en un clip bling-bling, alors qu'en fait, tu bosses au KFC.
Il y a deux ans, ma vie était totalement différente, j’avais un vrai taff, un vrai appart et du jour au lendemain j’ai tout perdu. J’étais dans une période bad de ma vie, pas une période Bad à la Michael Jackson hein, j’étais vraiment dans la merde. J’ai perdu 70 kilos et je me suis dit « je me laisse un an, je claque toutes mes Assedic et si ça marche pas, je fais autre chose. » La musique m’a vraiment aidé. J’ai commencé à faire des prods, j’en ai placé deux-trois. Ça va faire un an maintenant que je remonte la pente et souvent, le premier job que tu prends, c’est dans un fast-food. Donc je me suis pas posé de question et j’ai tapé dedans. Je me suis dit qu’il n’y avait pas de honte. Il faut bien vivre. En plus ça me laisse du temps pour la musique et ça permet aussi de garder les pieds sur terre.

Il ne faut pas prendre le melon quand tu fais du rap. J’ai été orgueilleux à une époque. Maintenant, je travaille au KFC, je vois des gens, je vis tranquillement. Ça me permet de me socialiser à nouveau et de ne pas me matrixer. Le rap ça use la santé, ça donne de fausses joies, donc c'est cool, j'ai une vie dans le rap et une autre à coté qui me permet de vivre comme tout le monde, avec des problèmes « communs ». J'ai plus le stress de me dire « il faut percer, faut faire du lourd. » Je fais juste des bonnes prods, je les place et je vie ma vie tranquille. Le rap ne doit plus prendre le dessus à condition d'avoir un deal de malade.

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T'es en CDI ?
Oui, donc je peux taper un crédit et bénéficier de plein d’avantage donc c’est cool.

Et c’est quoi le type de contrat que tu as avec le Glogang ?
Ils font des contrats de trois ans renouvelable deux fois pour un an. Je suis chez GBE jusqu’en fin d’année, si je veux continuer, je peux prolonger d’un an puis après encore un an.

Ton truc préféré au KFC ?
Je ne vais pas te mentir, ce sont les tenders. Les hot-wings c’est trop risqué. Si tu commences à taper le bucket, techniquement, aux toilettes ça devient un vrai combat. Donc je prends les tenders avec la sauce américaine qu’ils viennent de sortir et c’est magnifique.

Pour en revenir au rap, beaucoup de mecs se sont mis à la trap en France, tu en penses quoi ?
Dans les reportages Noisey Atlanta, un moment, on voit deux jeunes blancs, apparemment pas en galère d’argent, qui disent au journaliste « la trap c’est des percussions, des instrus ultra rythmées avec des grosses caisses et tout ». Ils n’y connaissent rien car ils ne savent pas ce que c’est vraiment. Et en France c’est un peu ce qui se passe. Les gars font de la trap mais ne savent pas ce que c’est.

Ça va durer ?
En France, non. Car pour faire de la trap il faut vendre de la drogue. Et pas une barrette de 10€ de shit, je te parle de vraies drogues. C’est leur quotidien, ils cuisinent le crack tous les jours. Ils n’ont que ça. Ils vendent pour investir ensuite. Ils investissent sur eux-mêmes pour vendre leur musique et générer du bénéfice. Mais en France quand t'as plus de taff, tu as les Assedics, après le RSA. Tu es bien. Aux Etats-Unis, ils n’ont rien.

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Ça va faire comme la Crunk ?
La crunk c’est différent car ça énormément changé d’un coup. C’était un truc d’Atlanta et de Memphis. Puis Lil Jon est arrivé avec ce côté festif et la crunk a perdu son côté revendicateur qu’avait le Three 6 Mafia à l’époque, ou David Banner. La trap va surement évoluer comme elle le fait depuis le premier album de Young Jeezy en 2003. Aujourd’hui, on est en 2015 et ça n’a plus rien à voir. Avant, il y a avait de la 808, il y avait du synthé, un peu de samples. Mais aujourd’hui, on s’est améliorés en mix, en mastering, etc. La trap est devenu plus mélodieuse et les gars se mettent de plus en plus à chanter dessus. C’est un mouvement qui vient du coeur. Quand tu écoutes Young Thug par exemple, tu sens qu’il vit le son, il dégueule ses lyrics. Gucci c’est pareil, quand il rappe, tu y crois, c’est vrai et authentique. Mais si tu prends 10 morceaux de trap français, t'as l’impression d’écouter dix fois la même chose.

Tu ne viens pas du rap à la base, tu aimerais bien travailler avec des artistes d’un autre milieu?
Je suis concentré sur le rap en ce moment mais je reste ouvert à tout. J’aimerais bien travailler avec des chanteuses R’n’b ou même pop. J’aime bien ce que fait Tove Lo. J’aime bien les ambiances un peu kitsch-rétro. Après, si je devais faire revivre des mecs je dirais Aqua et DJ Bobo. C’était du lourd ça, des génies avec la mélodie.

Des projets pour 2015 ?
La Chat sort 2 trucs cette année donc je vais bosser avec elle. J-stash c'est mon gars, on va sortir des trucs ensemble bientôt. On s'est loupé quand il était à Paris mais ce n’est que partie remise. Sinon il y aussi Lil Uzi Vert, Andy Milonakis et Sean Paine l’ancien ingé son de Gucci qui s’est mis au rap. Il faut juste que je cale tout ça. Avec Glogang, on a un tas de trucs sous le coude mais je ne sais pas quand les choses vont sortir. J’espère aussi pouvoir sortir une compilation et un EP instrumental d’ici la fin de l’année.

Pour le moment je suis sur Tours donc je vais bosser avec Les Chimistes. C’est un groupe qui a la dalle et c’est vraiment bon pour la ville. Ce sont de vrais gars. L’année prochaine j’aimerais bien partir aux States pour me consacrer à la musique. Je vais essayer de partir sur Los Angeles car c’est là-bas que tout se passe. Ils mangent bio, ils fument bio, il fait beau et c’est plus facile de faire fortune. Salim Jawad prend l'argent sur Twitter.