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SEAR était dans tous les bons coups

De Get Busy à Interdit Aux Bâtards, le parcours d'un des derniers grands génies du rap français.
14.4.14

Né quelques années avant que Claude François ne change la mauvaise ampoule, j'ai grandi en écoutant, dans l'ordre : Chantal Goya, de la variété, Pink Floyd, The Cure, Joy Division, Fugazi, et du rap. Américain. Version originale. En premier, les Beastie Boys, 1986. Après, il y a eu Public Enemy, nos Kiss à nous, bien méchants et déguisés comme il faut. Et puis 3rd Bass, LL Cool J, De La Soul, A Tribe Called Quest, le Wu Tang, Mobb Deep. En France, il y avait eu H.I.P.H.O.P., l'émission de Sidney en 1984 -j'avais déchiré mon K-Way tout neuf en tentant de reproduire un samedi après-midi les figures impossibles aperçues à la télé. Au début, le rap français me faisait plutôt rire, comme Téléphone et toute la clique du rayon rock. Difficile d’adhérer, je trouvais ça copié, maladroit, poussif, grotesque. Anecdotique. Et puis un jour, avec les potes de l'époque, on tombe sur Ministère A.M.E.R. Tout de suite, on capte. Clairement, c’est pas la même chose. Je découvre Kenzy, un jeune gars avec des lunettes, les yeux droits devant, la voix cassante. Intransigeant, un discours costaud, direct, clivant sans rougeur, craché comme une grenade. Génial. Voilà, c'est comme ça que les choses devraient être, jamais autrement : dures, belles, définitives. Aussi, le premier Gyneco (grand disque –mais de pop), quelques titres de Lunatic et Booba, d'Arsenik. Dans le rap, j'aimais les rythmes hypnotiques, les histoires d'un autre monde. C'était un aspirateur à habitudes. Très vite, j'ai un doute. On m'avait déjà vendu le punk comme une révolution électrique (rires) et là, on me refourguait le truc, le nouveau Molotov qui allait tout embraser. Devenu journaliste pourtant, à chaque interview d'un rappeur, je constate un décalage. Là où les médias parlaient social, banlieue, post-colonialisme, les rappeurs, eux, évoquent le storytelling, l'egotrip, la bite et le nombril. On me désignait des porte-drapeaux, je ne croise que des témoins. Doués ou pas. Cyniques ou encore trop romantiques. Les années ont passé. Le rap a grandi, a begayé, et s'est pris les pieds dans le tapis. Comme toutes les autres musiques populaires avant lui. Le rap français n'était pas une révolution, n'en déplaise aux milliers d'articles, reportages, thèses et bouquins qui ont tenté de réécrire l'histoire depuis ses débuts et qui n'ont enrichi que leurs auteurs. Trop de gens ont menti. Le rap était d'abord et avant tout la passion brûlante, intense, quotidienne, sans concession de quelques milliers d'acteurs et d'auditeurs. Il y a eu des perles, des hontes, des espoirs, beaucoup de déceptions. Mais à l'heure de relever les compteurs, pas de quoi écrire une légende. Et pourtant. Un homme vient de publier un livre. Un livre qui, peut-être même sans le savoir, raconte le vrai rap, en détruit ses codes les plus idiots, synthétise une époque sur le point de crever.

Cet homme est grand, trop grand pour notre présent. Quand il entre dans nos cerveaux, il doit se baisser. Son nom, c’est SEAR (prononcer Cheur, Reucheu pour les plus intimes). Comprendre: Signataire Eternel d'Articles Radicaux (ce n'est pas une plaisanterie). Moins un surnom qu'une deuxième peau. Crâne rasé. Il ne s'habille qu'en Fila. Autant une posture qu'un style. Oscar Wild(e), l'hétérosexualité en plus. Il aime le funk comme Susic les feintes meurtrières. Sa voix est grave, son rire transperce les armures et a toujours une vanne assassine d'avance sur ses concurrents. Quand il ne marche pas dans les rues de Montreuil, Saint Denis, New York ou Paris, il chevauche son vélo immaculé, modèle unique, qu'il a construit en secret, comme un savant, perdu dans un désert, conçoit une bombe capable de faire péter l'humanité entière. Et quand il chevauche, il rayonne, il nargue les Vélibiens, il est à sa place, au coeur d'un monde qui n'appartient qu'à lui. « Ma femme, c'est mon cycle », pourrait-il dire pour paraphraser le film Full Metal Jacket.

Il porte des lunettes aussi, peut-être parce qu'il passe trop de temps devant son ordinateur et son téléphone, à alimenter les réseaux sociaux de phrases définitives, de concepts explosifs, de blagues éternelles, de mauvaise foi délicieuse. Son livre, c’est justement ça. Le meilleur des statuts qu’il a balancé sur les réseaux sociaux ces dernières années. Après ça, on se demande d'ailleurs s'il sera encore utile de se répandre en moins de 140 signes. Ce type n'a-t-il pas enterré la pratique ? SEAR, son nom, c’est Stéphane Bégoc. Père kabyle, mère yougoslave. Un Français en somme. La quarantaine plombée. Tombé sur terre en juin 1968. Le mec est une légende vivante. Un monstre mythologique. Une créature impossible. Un connard lumineux. Ce n'est même plus un pionnier, Sear, presque un prophète. Stéphane est de tous les bons coups, écoute les petites radios qui montent ou pas et qui diffusent beaucoup de cette musique pas encore molle. Il participe, apprend, se nourrit, grandit. C’est un B-Boy. Il est à sa place, déjà, sans même se demander pourquoi. Sear aime et déteste comme il respire. Il ne se force pas. Le rap est à lui, en lui, pour lui. Interdit aux bâtards, avant même que l'inévitable récupération commence son travail de sape. Parce qu'alors, on ne parle pas vraiment du rap comme d'une chose sociale, antiraciste, de gauche, consciente, responsable, violente en réaction. Non. Ceux qui le vivent (et donc le font) prennent leur pied. Sans slogan ni banderole.

1990 : La presse française tremble. Sear balance le premier numéro du fanzine Get Busy. Avec, comme sous-titre, Interdit Aux Bâtards : « C'était en réaction à toutes les conneries qu'on pouvait entendre, lire, voir. Et parce qu'on n'avait rien de mieux à foutre. » Déjà, c'est bizarre, pas comme ailleurs. Intelligent. On y parle de rap (toujours le bon) et des gens. C'est classe et violent à la fois, ça vient de nulle part et ça en jette, ça impressionne, les connaisseurs comme les néophytes. On ne vend rien, on raconte des histoires. Ici, on s'occupe comme on veut. On enterre la concurrence, ce qui n'est pas si difficile, elle n'existe pas ou alors, elle n'a déjà besoin de personne pour se ridiculiser. Plus tard, Get Busy deviendra un magazine, avec des couleurs glacées et des bitches sublimes en couverture. Façon SAS. Succès, culte, hype, tout y passe. Le fond reste parfait, mais le plébiscite accélère sa disparition. Tant pis (pour vous). Sear coréalisera aussi avec Alain Chabat le documentaire dédié à NTM, Authentiques, en 1998 : « Ce film, c'était Get Busy avec des moyens » dit-il, presque sérieux. Il en parle rarement d'ailleurs. Comme si ce n'était pas sa plus grande fierté. En tout cas sa plus grande réussite commerciale. Comme tous les hommes libres, Sear rêve sûrement parfois de stades pleins à craquer qui gueuleraient son nom mais préfère quand même son petit refuge à loyer modéré à Montreuil, ses Monaco (15cl de bière, 5 cl de limonade, 1cl de sirop de grenadine) qu'il fabrique lui même à domicile et ses isolements. Les dictateurs et les défricheurs sont souvent de grands timides, des casaniers indécrottables. Si vous désirez lui envoyer un chèque, le déposer sur votre testament, lui marier votre fille (photo et sex tape demandées), il ne dira pas non. Pauvre, hein. Pas stupide.

Le rap a toujours été une musique de droite. J'entends déjà les gardiens du temple hurler et déchirer leur t-shirt Le rap, c'était mieux avant (40 euros, frais de port non inclus). Oui, de droite. Comme le fric, les couilles et la survie. Le rap ne voulait pas détruire ni réparer son ghetto mais le raconter et prendre quelques billets en passant. Ce sont les autres, les médias, les couillons, les Blancs complexés, les racistes-anti-racistes (racistes à force de voir en chaque rappeur d'abord sa peau, puis une victime, un mec à sauver, un talent) qui ont brouillé le message -celui de Grandmaster Flash. Résultat : même les rappeurs ont fini par croire à ces conneries. En 2014, on en croise encore beaucoup qui se plaignent du manque de visibilité de leur musique à la radio, à la télé, dans la presse. Sont-ils tous aveugles, sourds ? Le rap est partout, il vend des yaourts, excite les petites Catholiques après la messe, envahit deux génériques de films sur trois. Le rap est vendeur, le rap existe, libéral et décomplexé. On continue à lui faire jouer les rebelles, mais il ne dérange plus personne. Et personne n'est plus dupe. Les héros, eux, préfèrent se taire. Ou écrire des livres.

La collection de chaussures FILA de SEAR Interdit Aux Bâtards, le livre de Sear, est formidable pour ça. Parce qu'il règle son compte aux cons, aux médiocres, aux excités de la révolte, à tous ceux qui ont préféré se prendre au sérieux, plutôt que de prendre au sérieux leur passion. Il impose avec la fougue et l'arrogance des convaincus, des passionnés, une hiérarchie indiscutable et une chronologie inviolable. La couverture du bouquin est merveilleuse, rouge et blanche, comme une glace italienne, un drapeau d'un pays imaginaire, où la devise humour, authenticité, paresse ornerait le fronton des mairies. Elle représente le réfrigérateur de Sear, le vrai, avec dessus, des papillons, un sticker Fila (évidemment), un autre Get Busy, et le titre : INTERDIT AUX BÂTARDS. Cette couverture dit tout.

Sear n'a pas écrit un roman, ni un livre de mémoires ou d'enquête. Cette compilation de statuts sociaux était la forme la plus sûre, la plus évidente. Peut-être même la plus pure. En très peu, il dit tout. Son style est libre, gratuit, létal. Il passe du rire au gris, de l'absurde au concret, du perso à l'universel, du générationnel à l'intemporel en seulement quelques mots. C'est parfois même vertigineux. Souvent irrésistible. Humide aussi. Des répétitions et des asphyxies hilares. Avec quelques clins d'oeil incompréhensibles pour les non-initiés. Parfois, entre les lignes, on lit – et que Sear s'en défende en dégaînant les blagues les plus uppercut, ça n'y changera pas grand-chose- quelques mots franchement bouleversants. Entre les lignes. Faut creuser un peu pour apercevoir l'animal blessé. Et quand on trouve, forcément, c'est beau. Entre les lignes. Il ne sert cependant à rien de trop s'ouvrir. Il en faut peu aux cafards pour s'infiltrer. Coloniser. Salir.

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Sear n'est pas un aigri, ni un rabat-joie. Il est difficile. Un mot pas à la mode. Lui s'en fout. Il a choisi Fila. Sear n'est pas riche et pourtant, c'est impressionnant, tous ces gens qui semblent presque le vénérer, prêts à tout pour gagner une miette de sa sympathie. De son estime. De sa présence. Le livre évoque ça aussi. Sear est l'archange du rap hexagonal, le gourou rigolard, la paluche vengeuse. Peut-être parce qu'il a tout écouté et peu gardé. Son rap a d'abord été du funk, du hard rock, de la chanson, du rock. Son rap est d'abord US : « Surtout le rap américain parce que c'était là avant. Et puis, quand ce sont tes potes qui en font, du rap, tu ne peux pas prendre ça au sérieux » ricane-t-il. La distance a toujours favorisé la fascination, évidemment. Le rap de Sear est LE rap parce qu'il était là, lui, quand ça a débarqué à Paris, à la fin des années Giscard. C'est tout. Right time, right place. Un peu de chance et beaucoup de don de soi. L'argent peut beaucoup, sauf acheter des souvenirs. Sear a gagné. Le rap, divertissement contraint de se déguiser en action sociale pour rassurer les mal pensants et motiver les ratés, il l'a enlacé et un peu violenté. Pour son bien.

La chambre de SEAR à la fin des années 80. Les enfants sont admirables parce qu'ils ne craignent pas d'être sauvages. Ils sont et ça leur suffit. Le livre de Sear, c'est exactement ça. Derrière la drôlerie, le tac au tac incendiaire, on aperçoit encore autre chose: l'adolescent frondeur, petit con habité, vivant, toujours. En guise de conclusion, on préfèrera donner la parole à Jérôme Ebella, Pdg et fondateur de Secteur Ä (plus connu sous le nom de Kenzy) qu'aux autres, qu'à tous les autres. Pourquoi? Parce que lui aussi a préféré construire le train, poser les rails, nourrir de charbon le monstre plutôt que d'attendre en gare : « Parler de Sear sans parler de Get Busy n'a pas de sens. Et, parler de Get Busy sans parler du Mouvement Hip Hop français non plus. Il y a eu plusieurs étapes dans la construction de la scène hip hop française. Et chacune s'est distinguée par un fait ou un lieu marquant. Fêtes et Fort, à Aubervilliers, a été la première couche de ciment, le premier cri de ralliement de centaines de jeunes venus des quatre coins de la banlieue parisienne. Le Terrain Vague de la Chapelle a été la première plate-forme sur laquelle les différents éléments cohabitaient pacifiquement. Quand, au début des années 90, les médias ont, à nouveau, braqué leurs caméras sur nous, il y avait également Get Busy, le magazine monté par Sear, pour nous donner un éclairage plus fidèle de ce que nous étions. Cru sans être réellement méchant. Drôle sans chercher à faire rire absolument. Vrai parce que trop simple d'être faux. Avec sa parution paresseuse, Get Busy est en fait le premier magazine de slow information. Moi, j'imagine bien Sear dans tout cela. Au milieu. Indiquant les directions à suivre. Animant les discussions. Comme ça. Naturellement. » Voilà. On aimerait soudain que Get Busy renaisse de ses cendres, (ce livre est en fait une allumette) pour que l'expérience littéraire se prolonge, chaque mois, trimestre, semestre, pour que la récré ne s'arrête jamais. « Ain't no such things as halfway crooks » chantaient Mobb Deep. Sear peut respirer tranquille. Édité ou pas. Il règne. LE RAP DE SEAR EN 10 MORCEAUX :

Face US

1: Afrika Bambaataa - Planet Rock
2: Run DMC - Sucker MC's
3: Public Enemy - Rebel Without A Pause
4: N'importe quel titre du premier album de Biggie
5: N'importe quel Mobb Deep

Face FR

1: Lionel D - Pour Toi Mon Frère Le Beur (« RIP and LOL » ajoute Sear)
2: NTM - Le Monde de Demain
3: Concept, la K7 du groupe IAM regroupant les démos du futur premier album, De La Planète Mars.
4: Lunatic - Le Crime Paie
5: Oxmo Puccino - L'Enfant Seul

Interdit Aux Bâtards est disponible ici. Jérôme Reijasse est un des rares types en France qui écrit les choses comme elles devraient être : dures, belles, définitives. Il a laissé Twitter à SEAR. Chacun sa croix.