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Aphex Twin, itinéraire d'un gros déconneur

De ses promenades en tank à ses interventions sur les forums de fans, en passant par la promo de son dernier EP « Cheetah », le Gallois n'a jamais été le dernier pour la rigolade.
27.7.16

Quand Aphex Twin sort un disque, on sait déjà ce qu’il va y avoir sur la pochette, pas vrai ? Ce sera soit son visage, soit son logo. Un des trucs qu’on remarque donc tout de suite sur son EP Cheetah, sorti il y a deux semaines, c’est qu’on n'y voit ni l’un ni l’autre. L’autre truc, c’est que Richard D. James ne s’était jamais rien permis d’aussi rétro (un lien avec le récent merch de Daft Punk ?) en terme de design depuis la pochette de « Pac-Man » en 1992, qu’il avait sorti sous le nom de Power-Pill, et celle de l’album Expert Knob Twiddlers, imitant une boîte de jeu de société, fruit d’une collaboration avec Mike Paradinas (µ-Ziq), dont Planet Mu vient d'ailleurs d'annoncer la réédition.

La pochette de Cheetah est d'un bleu pur, bordée de liserets blancs qui rappellent le design d’un album des Carpenters ; elle est ornée de deux typos vintage judicieusement choisies : le titre est écrit en Busorama URW Bold et le nom de l’artiste en Harlow Regular. Les traits de la première dégagent un truc Art Déco années 20 ; ceux de la seconde sont clairement fifties, avec un je-ne-sais-quoi des années 70, période Studio 54.

Cette esthétique rétro n'a pas été choisie au hasard. Non seulement le EP porte le nom d’un appareil vintage, mais il a également été réalisé avec cette même machine : le Cheetah MS800, un séquenceur multipistes commercialisé au début des années 90. Le Cheetah était une des premières machines permettant le séquençage des ondes, une façon de générer des sons avec laquelle, comme l’explique Aphex dans son communiqué de presse, « les sons peuvent être séquencés en fonction de la variations des ondes au moment où la note est jouée, conférant à la musique un mouvement et un caractère uniques. »

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Le communiqué de presse de Cheetah

Le Korg Wavestation, produit entre 1990 et 1994, est un exemple commercialement réussi de synthétiseur utilisant le séquençage des ondes. Le Cheetah, lui, n'a jamais marché. En fait, très peu de gens ont réussi à s'en servir. Pour commencer, aucun son préprogrammés n'était fourni avec la machine ; il fallait les générer soi-même. Le site de matos de musique G-Force Software parle du Cheetah comme d' « un des instruments les plus insondables jamais créé (…) impossible à programmer, de quoi devenir fou », ajoutant tout de même que le Cheetah possédait également « des sonorités et une structure paramétrable quasiment uniques, ce qui le rendait intéressant sur le plan acoustique. » Ce que confirment les morceaux de cet EP, aux rythmes à la fois raide et caoutchouteux et aux lignes de basse acérées.

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Cheetah a été distribué avec un communiqué de presse vantant les louanges de l'instrument et, tant qu'à faire dans le rétro, imprimé sur des flyers distribués aux disquaires. On pouvait y lire « Le EP Cheetah d'Aphex Twin a recours à des techniques de génération sonore digitales combinées à une technologie de séquençage d'ondes qui confèrent au son une dynamique et une profondeur rarement égalées aujourd'hui. » « À ceux qui désirent expérimenter et créer leurs propres sons, nous conseillons d'abord de travailler sur la base des sons que nous avons déjà édités, plutôt que d'essayer d'en créer de toutes pièces. »

Ce texte est un clin d'oeil évident : le Cheetah fut un échec commercial car il était impossible à maîtriser, et le communiqué de presse est rédigé comme un faux manuel d'utilisation. Une blague qui s'inscrit complètement dans les habitudes d'Aphex Twin en termes de communication. Depuis ses débuts, James est, comme l'a énoncé David Stubbs dans The Wire, « probablement la personne à la fois la plus sérieuse et la moins sérieuse » de la musique électronique. Il s'est fait d'abord connaître en 1991, quand « Digeridoo » a soudainement embrasé les raves. Le morceau, avec son énergie démente et ses drones complètement fous, était parfaitement en phase avec une période de l'histoire de la dance music qu'on pourrait probablement résumer au mieux par ce bruit, entre aspiration et déchirure, généré par le son de synthé Hoover sur le morceau « Mentasm », produit par Second Phase, projet de Joey Beltram et Mundo Muzique.

Mais, alors que nombre d'acteurs notables de la scène techno de l'époque, d'Altern-8 à Underground Resistance, avançaient masqués, James, lui, se plaisait à promouvoir son personnage de savant fou. Dans ses interviews, il affirmait être aidé dans son travail par des rêves récurrents – imaginant des nouveaux morceaux et de nouvelles sonorités pendant son sommeil, pour les recréer ensuite dans la vie réelle. Et ses origines semi-rurales – il a grandi dans les Cornouailles – lui épargnaient la sauvagerie urbaine propre à Altern-8 ou Underground Resistance au profit d'une vraie simplicité qui n'avait rien de tape-à-l’œil – il perpétuait à merveille la tradition, particulièrement vivace en Angleterre, du génie solitaire et sauvage, errant comme un animal dans la forêt, cherchant de quoi préparer ses potions insensées.

Dans un sens, la distance qu'Aphex Twin maintenait avec les centres névralgiques qu'étaient Londres ou Manchester donnait à ses compositions une sorte de pureté étrange. Il disait aussi avoir démonté puis reconstruit des claviers et enregistré ses premières démos alors qu'il n'était âgé que d'une dizaine d'années, et affirmait ne rien connaître aux différents courants de la techno, qu'il découvrait au gré du hasard. Tout ça donnait l'impression que James vivait dans une bulle hermétiquement scellée, libre de toute influence extérieure. Il a expliqué dans cette même interview pour The Wire, que « Didgeridoo » lui était venu alors qu'il traversait une période de réflexion. « Il n'y avait pas de notes préécrites… Mais j'ai ensuite réalisé que ça avait déjà été fait, pas seulement par l'avant-garde, mais dans la dance-music. Il a également déclaré, dans un numéro de Select de 1992, qu'il avait enregistré des morceaux acid des années avant d'entendre les premiers disques de la scène acid de Chicago (« J'étais sur le cul »).

Cette façon d'être toujours légèrement décalé est une constante dans sa carrière. On la retrouve jusque dans sa relation avec la communauté Internet, alors même que le web a joué un rôle déterminant dans le développement de sa popularité. La musique de James a en partie motivé la mise en place, en 1993, de la mailing list IDM qui, comme toutes les mailing lists de l'époque, était un précurseur des forums en ligne, et où les discussions avaient lieu à même votre boîte de réception. L'acronyme signifiait « Intelligent Dance Music », nom inspiré par la série d'albums Artificial Intelligence, commercialisée par Warp en 1992 – mais James était loin d'être un aficionado des prémices d'Internet. Un membre d'une autre boucle de discussion, NE-Raves, se souvient avoir rencontré James à Baltimore après qu'il ait mixé dans une rave, et avoir expliqué à ce dernier qu'il avait discuté un certain nombre de fois avec un ami de James, Ben, via internet. Il raconte que James avait été « vraiment très impressionné. »

En 2003, les mailings lists avaient déjà été supplantées par les forums en ligne, et James, dans son interview pour The Wire, reconnaissait qu'il y passait du temps… à troller. « Sur mes forums, je ne comprends même pas de quoi ils parlent – ils ont leur propre langage et leurs propres acronymes spéciaux », avait-il alors déclaré. « J'ai été exclu de certains forums [qui parlaient de moi], dégagé manu militari parce que j'agaçais les gens – ce qui est plutôt ironique. »

Bien que son logo, qui évoque une rune scandinave, ait beaucoup joué dans la perception du public (qui l'a mis dans la case « autre »), ses performances live ont encore plus contribué à sa réputation, celle d'un musicien novateur doublé d'un cinglé irascible. Tous les soirs d'automne 93, sur la tournée See The Light (dont il partageait l'affiche avec Moby et Orbital), James restait tapi au fond de la scène, concentré sur ses machines, pendant qu'un pote se déhanchait devant lui. Dans le New York Times, Jon Parele avait jugé que le concert d'Aphex était le meilleur de la soirée, vantant les mérites de ses « assemblages denses et féroces », ajoutant que « même dans les moments où Aphex Twin tendait vers la techno plus classique, il y ajoutait toujours une syncope inattendue ou des sons dissonants – des tressauts de scie-sauteuse, des crissements de pneus, des canards robotiques démoniaques – pour enrichir sa musique. » Steve Beckett, co-fondateur de Warp Records, expliqua plus tard dans The Believer que cette tournée marqua un tournant en terme de rayonnement, à la fois pour Aphex et pour le label : « C'est à cette époque qu'on a commencé à attirer des kids qui n'écoutaient que du rock indie et qui avaient toujours considéré la musique électronique comme une musique sans âme, destinée aux débiles. Ils ont commencé à réaliser qu'elle possédait beaucoup plus de profondeur que ça. »

Les voisins en question n'ont dû guère plus apprécier la phase suivante d'Aphex Twin. En 1997, il mettait sur la pochette du EP Come To Daddy un groupe de six enfants dont les visages avaient été remplacés par une version grimaçante du sien. Il a ensuite décliné cette image —mettant au passage l'émission de MTV Amp à contribution — sur le clip « Come to Daddy », dans lequel un quartier semi-abandonné était soumis à la terreur d'affreux petits James galopant dans tous les sens. Ce fut le premier des deux clips réalisés par Chris Cunningham, et le second, s'il était basé sur une idée similaire, s'est avéré bien plus insidieux encore.

Avec « Windowlicker » en 1999, Cunningham et James ont imaginé une parodie de 10 minutes du hip-hop matérialiste de la fin des 90's, symbolisé à l'époque par Puff Daddy. James s'y trémousse comme Michael Jackson, se caressant plusieurs fois l'entrejambe et séduisant moult sexy ladies avec, toujours, son terrible visage grimaçant. La vidéo donna lieu à un article au titre incroyable dans le CMJ New Music Monthly : « Aphex Twin : Seul Perry Farrell a été plus chaud que lui dans une limousine »

« Windowlicker » était un coup de maître, le morceau le plus en phase avec son époque jamais enregistré par Aphex. C'était une parodie parfaitement raccord avec le personnage de James. Les gens aiment déconner un bon coup, et même si beaucoup de ses fans ont l'air plutôt sérieux (pour ne pas dire chiants), Aphex sait parler à leur moi clownesque. Il tient un peu de Frank Zappa pour ça ; à une grosse différence près, Zappa était très actif politiquement, notamment dans sa lutte contre la censure— témoignant en septembre 1985 devant un Congrès contre une organisation qui s'était formée afin de dénoncer le contenu sexuel ou satanique de certaines chansons — et il est difficile d'imaginer James faire la même chose, du moins avec la même rage. L'humour de James a toujours été apolitique, plus geek et gratuit — de l'humour de stoner, oui. Ses positions politiques elles aussi penchent du côté stoner : il y a deux ans, il a dit que le 11 septembre était un « inside job », admettant qu'il croyait « quasiment à toutes les théories du complot », avant de conclure que, « par essence, le monde entier est complètement niqué. »

Le côté blagueur de James était resté plus ou moins en sommeil depuis ses collaborations avec Chris Cunnigham (certains le suspectent d'avoir enregistré une poignée de morceaux en 2007 sous le nom de The Tuss, mais il l'a toujours nié). Après le double-CD Druqks, sorti en 2001, James a passé la majeure partie de la décennie en sous-marin, sortant un truc par ci par là quand il en ressentait le besoin —les plus notables : la série des 12" « Analord » sous le blase AFX et la compilation de 2006 Chosen Lords, sortie dans une boîte en carton.

James est donc resté silencieux jusqu'à il y a exactement deux ans. Quand il a annoncé la sortie de Syro, son premier album studio depuis 13 ans, Aphex Twin a fait voler un ballon géant au-dessus de Londres (avec son logo d'un côté, et l'année de l'autre). C'était le 16 août 2014. Dans la foulée les New-Yorkais découvraient des logos AFX peints sur leurs trottoirs. Evidemment, la tracklist du disque n'était accessible que depuis un navigateur du deep web, Tor ; une approche minimaliste et une version analogique du leak de l'ère digitale finalement, toujours fidèle au projet de son créateur. La pochette de Syro représentait une liste hilarante des coûts engendrés pour la sortie du disque (très plausibles, même si j'ai un doute concernant la « Numérisation d'une copie cassette de The Making of Windowlicker »), des coûts étrangement très bas. Et si l'on en croit la promo de Cheetah, le Richard David James déconneur a encore de belles heures devant lui. Allez sur le site de Cheetah

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