« Ici, il n’y a pas d’amour, seulement la guerre »

Malgré les menaces des fondamentalistes religieux, le groupe metal irakien Dark Phantom s'est produit à Kirkuk, à quelques kilomètres des conflits contre Daesh.
14.6.16

Toutes les photos sont de Cengiz Yar

Le groupe de heavy metal irakien Dark Phantom est au beau milieu du troisième morceau de son concert quand, brusquement, l’électricité saute. Le groupe se produit devant le public de Kirkuk, ville du nord de l’Irak, et la chanson s’intitule, comme leur album, Nation Of Dogs. Le chanteur, Mir Shamal, était en train de pester contre la corruption quand la musique s’est brutalement arrêtée et que les lumières se sont éteintes. Kirkuk a beau être assise sur suffisamment de réserves de pétrole pour financer son économie, les dirigeants de la ville ne parviennent même pas à maintenir l’électricité. « Nation of shit ! » braille en anglais un type dans le public, tout en chantant le riff du morceau. Dehors, la ville est plongée dans l’obscurité. La dernière fois que le groupe a joué, des islamistes radicaux ont envoyé des menaces de mort, prenant les musiciens pour des adorateurs de Satan. De retour dans la ville pour la première fois depuis 2011, il semble bien que leur acte de bravoure sera de courte durée. Avant le show, autour de quelques pizzas, le groupe nous expliquait l’importance de ce concert tandis que la salle se remplissait lentement. Le café où le groupe allait jouer, un centre culturel récemment inauguré, est d’une taille similaire à celle d’un rade de Brooklyn, mais avec des lumières beaucoup plus crues et des canapés. Et au lieu de descendre des bières et du Jägermeister, les patrons boivent des smoothies et de l’energy drink. Murad Khalid a fondé Dark Phantom en 2007, mais son obsession pour le metal est bien plus ancienne. Aujourd’hui, avec ses tatouages et son bouc, le musicien de 27 ans ne passe pas inaperçu à la centrale électrique où il travaille. Pourtant, en 2003, il n’était qu’un gamin du Turkménistan qui essayait de comprendre le chaos dans lequel sa ville s’enfonçait, suite à l’invasion de l’Irak par les États-Unis. « Il n’y avait plus de forces irakiennes, uniquement des soldats américains. La loi avait disparu. » Et il ajoute : « Il y avait de la violence, des bombes. » Il tressaille encore lorsqu’il évoque la bombe qui a explosé près de son école, tuant l’un de ses professeurs. « J’étais véritablement sous le choc. C’était affreux. » Quand un de ses amis lui a donné une compilation de chansons de Metallica gravée sur CD, la musique l’a touché immédiatement, comme aucun autre genre jusqu’alors. « Leurs chansons parlaient de la guerre, donc de notre situation. » Aussi, la guitare qu’il a fini par empoigner lui a permis de canaliser et exprimer ses frustrations. « Avec le metal, je peux expliquer ma situation. Je ne peux pas le faire avec la musique folk, parce que ça ne parle que d’amour. Alors qu’ici, il n’y a pas d’amour, seulement la guerre. »

Une des premières formations du groupe avait donné un concert à Kirkuk en 2011. Près de 300 jeunes y avaient assisté et le groupe s’était targué d’avoir fait un excellent show. Quelques jours plus tard, des personnalités religieuses locales avaient eu vent du l'évènement, et les imams des mosquées du coin avaient vitupéré contre le groupe lors des sermons des prières du vendredi. « Ils disaient : ‘Satan est ici dans notre ville.’ », se rappelle Khalid. Puis étaient venues les menaces de mort des islamistes radicaux, qui prenaient les rockeurs pourc des adorateurs de Satan. « Ils nous envoyaient des messages sur Facebook, nous expliquant que cette musique était interdite dans notre religion, et qui si nous continuions à la jouer, ils nous tueraient », raconte Khalid. Les membres du groupe ont alors fermé leurs profils sur les réseaux sociaux et supprimé leur musique de Youtube. Ils ont tout de même continué à répéter ensemble et ont enregistré l’an dernier un album dans la chambre de Khalid, chez sa mère. Les gars ont ensuite décidé de jouer ces morceaux devant un public. Malgré la guerre contre l'État Islamique menée à quelques kilomètres de la ville seulement, la sécurité à Kirkuk est aujourd’hui meilleure qu’elle ne l’a été ces dernières années. À l’été 2014, alors que les partisans de Daesh s’emparaient de près d’un tiers de l’Irak, les Peshmerga kurdes prenaient le contrôle de Kirkuk tandis que les forces de sécurité irakiennes fuyaient dans la confusion. Depuis lors, les bombardements, qui étaient devenus le quotidien de la population locale depuis plus de dix ans, ont largement diminué. Certains espèrent même qu’avec les Kurdes, la population puisse revenir à une vie normale.

« On s’est dit qu’on devait jouer », dit Khalid. « C’est notre ville et on prendra tous les risques. »

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Le groupe finit de manger ses pizzas, sauf le guitariste, Rebeen Hasem, plutôt distrait. Sa femme, enceinte, a du retard dans sa grossesse, et ils attendent leur tout premier enfant à tout moment. « Éteins ton téléphone, on a un concert ce soir ! », plaisante Khalid alors qu’ils s’approchent de la scène.

Après la coupure de courant, le batteur, Mahmoud Qasim, frappe sa cymbale tandis que le reste du groupe se demande quoi faire. Soudain, on branche un générateur depuis l’extérieur et le groupe continue son concert.

Quelques fans de metal s’adonnent au headbanging avec enthousiasme, mais la grande majorité des spectateurs a l’air déconcerté : au-dessus du public, on compte plus de téléphones portables en train de filmer que de mains levées. Loin d’être un événement underground, le concert a attiré les médias locaux, venus assister au spectacle d’un groupe de heavy metal qui joue en live, et au lieu d’un moshpit dans la fosse, on trouve une poignée de caméramans qui filment la scène.

Il y a quand même ces deux jeunes fans, qui se font appeler Mohamed Slash et Omar Sleepwalker. Ils connaissent les paroles des chansons de Dark Phantom, mais aussi celles de Metallica et Godsmack. « Ils parlent du monde réel et de la situation actuelle », dit Mohamed, très enthousiaste. Pour des gens dont le rêve est de s’échapper, se perdre quelques heures dans le metal offre une alternative à un impossible échappatoire. « On ne vit pas en liberté », dit-il. « On est entourés de religieux et de politiciens égoïstes, et on ne peut pas faire ce que l’on souhaite. On veut fuir le pays mais je ne sais même pas si on va réussir à quitter la ville… »

Les concerts sont des événements suffisamment rares à Kirkuk pour qu’on y trouve aussi des gens qui ne sont pas fans de metal. En effet, c’est toute une partie de la population ouverte d’esprit de Kirkuk qui aujourd’hui adopte l’attitude de défi du groupe et son message. « Je ne suis pas très fan de ce genre de musique mais je suis venu soutenir les gars et les aider à faire de ce concert un excellent spectacle », dit Yadgar Qabany, technicien hygiène et sécurité dans une entreprise pétrolière internationale. « Sans notre soutien, ce genre de choses ne grossira jamais. À l’avenir, j’espère voir plus d’événements du genre à Kirkuk. »

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Le concert était un des premiers événements de musique live dans la ville depuis des années, selon Rokan Jaff, 27 ans, gérant du café et journaliste. La salle a ouvert un mois et demi plus tôt, se donnant pour mission de promouvoir la vie culturelle de la ville et un retour à la vie normale. « Assurément, Daesh a un réel impact sur la sécurité et la vie sociale des gens à Kirkuk - et partout ailleurs en Irak - mais pour le combattre, nous avons décidé de continuer à vivre normalement », dit-il. « C’est le signe de notre courage et de notre ténacité. »

Kawa Hama Amen, un commerçant de 56 ans originaire de la ville voisine kurde de Sulaymaniyah, est venu uniquement pour la nouveauté de la musique live. « C’est la preuve qu’on est en meilleure sécurité », croit-il. « Quand la sécurité s’améliore, les opportunités pour le spectacle, la musique et l’art en général deviennent plus nombreuses. Et pourtant, moi je préfère la musique traditionnelle ! »

Pour Dana Nawzad Mahmoud, traducteur et professeur de 24 ans à la longue barbe noire, ce concert représente bien plus qu’une simple nuit de spectacle. « Le metal a changé ma vision du monde », dit-il, et Dark Phantom vient de lui donner l’inspiration. « Mon objectif, c’est de fonder mon propre groupe. »

Campbell MacDiarmid est un journaliste indépendant actuellement basé en Irak. Il est sur Twitter.