Danger Records venge les parias de la scène punk française dans « La France A Peur »

Ils se sont faits pisser dessus par leurs fans, agresser à coups de parpaings, menacer par le service d'ordre de Rika Zaraï et ont sorti les disques les plus sauvages de la fin des années 70.

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14 Mars 2016, 12:25pm


Le bruit et la fureur, bordéliquement agencés, régis par le rien à foutre et balancés au jugé par une spectaculaire bande de branleurs : voilà ce que proposent depuis un peu plus de 25 ans les légendaires compilations Killed By Death, anthologies de raretés punk vendues sous le manteau dans lesquelles on a pu découvrir des gens tels que Child Molesters, Vox Pop, Hollywood Squares, formations obscures n'ayant parfois sorti qu'un 45-tours ou deux, parfaitement introuvables et donc vendus à des prix prohibitifs.

Une série démarrée en Suède en 1989 par le label Redrum, qui s'exportera très vite aux États-Unis et en Australie, mais assez bizarrement jamais en France, où les perdants magnifiques du punk ne manquent pourtant pas. Bien sûr, on peut citer la série Chaos En France ou certaines compilations Born Bad comme la fameuse Bippp, mais elles étaient disponibles légalement sur le marché et s'intéressaient à des scènes plus spécifiques (Oi pour Chaos en France, synth-punk pour Bippp). Le manque est enfin comblé depuis quelques jours avec la sortie sur Danger Records (label parisien à qui l'on doit, entre autres, le repressage du premier Lucrate Milk, le génial album de Sneaks et la compilation Vikings & Panthers) de La France A Peur, nécessaire collection d'inédits et raretés du punk français édités entre 1976 et 1980. On est allés en discuter pour l'occasion avec Jeremy, un des trois piliers du label.



Noisey : Les compilations Killed By Death, c'est devenu à la fois une référence et un truc qui ne veut plus rien dire - il suffit de voir les annonces sur eBay où l'abréviation « KBD » est utilisée pour tout et n'importe quoi). Du coup, j'imagine que tu as eu un minimum d'exigeance en faisant celle-ci sur la scène française ?
Jeremy :
C'est vrai que le terme « KBD » est balancé à toutes les sauces. Ça peut être un bon repère, comme un truc totalement galvaudé. Après, j'aime bien aussi quand ça sert de prétexte à des trucs hyper grandiloquents et surjoués. Une parodie KBD, comme Idi Amin & The Amputees, ça reste bien cool. Il y a quelques trucs contemporains qui peuvent encore user de ce terme, comme les groupes qui sortent sur le label Total Punk! Le 45-tours de Rik & The Pigs, c'est typiquement le genre de truc qui j'aurais eu envie de sortir.

Est-ce qu'il y a des compiles du genre qui t'ont servi de modèle ?
Pas en France en tout cas, vu qu'il n'y a aucun autre exemple réellement dans ce créneau-là. Toutes les compiles sorties à l'époque étaient merdiques et faisaient plus dans le rock/punk ou alors carrément dans la Oi! On peut citer tout de même Chaos en France mais en punk rock snotty à la Killed By Death, il n'y a rien. Du coup, on a décidé de la faire nous-mêmes, en réunissant des titres rares et des démos, afin de témoigner d'une époque et d'une génération, de montrer qu'il se passait dans l'ombre des choses incroyables chez nous aussi.

D'autant plus que le délire Killed By Death n'est pas très répandu en France.
La culture KBD est inexistante en France. Il suffit de regarder les groupes punk qu'on a chez nous pour comprendre : que des conneries mélo à la Epitaph et des restes de la scène alterno. J'attends encore le groupe français qui fera une reprise de Bobby Soxx. Si ça arrive, je le signe direct.

Tu peux nous parler de quelques groupes de la compilation, justement ? On commence par Nicolas Cruel.
Eux, ils viennent de Brest. Au début, ils s'appelaient Chien Choc, c'est d'ailleurs sous ce nom-là qu'ils ont fait la première partie des Damned. Leur épagneul breton qui s'appelait Nicolas, trainait tout le temps avec eux et est vite devenu la mascotte du groupe. Un jour, il ont découvert le corps de Nico qui flottait sous un nylon, dans une piscine. Après avoir enterré l'épagneul près de leur local, ils ont décidé de lui rendre hommage en se rebaptisant Nicolas Cruel.

On passe ensuite à Chaos, qui sont parisiens.
Oui, c'est un groupe dans lequel on retrouve Patrick Blain de Charles de Goal et Philippe Ross de Coma. Une formation éphémère -à peine 5 mois- qui donnera naissance par la suite aux deux groupes pré-cités.

E330.
Un groupe de Rueil Malmaison. Sur 5 membres, 4 sont morts d'overdose avant 1980. Un jour, Papounet, le chanteur, s'est fait recouvrir ses toilettes et sa salle de bains de béton par un dealer à cause d'une histoire de dope non payée. Papounet est le seul survivant du groupe.



Il y a Strychnine de Bordeaux, qui sont un peu plus connus.

Oui, parce qu'ils ont très vite été repérés par Jacques Higelin, qui leur a proposé d'assurer ses premières parties, leur a fait fréquenter la clique parisienne - on les voit d'ailleurs brièvement dans le film La Bande du Rex - et leur a permis de signer sur AZ. Mais ils vont enchaîner les déboires et les plans foireux. Pour fêter la sortie de leur 2ème album, ils loueront une salle pendant 2 jours, où il ne feront au total que 25 entrées : 10 le premier soir et 15 le second. Mais ils s'en foutaient vu qu'ils étaient de toute façon beaucoup trop occupés à dilapider le kilo et demi d'héro qu'un de leurs potes leur avait ramené d'Asie...

Dentist, de Nice.
Un des groupes les plus violents qu'il y ait eu en France, les fans leur pissaient dessus. Jean-Marc, le chanteur, avait l'habitude de lancer les titres en donnant des coups de lattes à Bébert, le guitariste. Durant un concert en plein air, des riverains excédés par cette manifestation violente, ont décidé de leur jeter des parpaings d'un balcon qui surplombait la scène.

Le Fracas.
Le premier groupe punk d'Orange. Avec un nom directement inspiré de The Clash. Ils enregistreront leur première démo en 1978. Après avoir cherché un label pendant des années, le groupe finira par jeter l'éponge en 1984 après un 45-tours auto-produit.

Strike Up, de Paris toujours. Là, pour le coup, on est vraiment dans le proto-punk.
Le groupe s'est formé en 1973, rien que ça ! Les Stooges français, ni plus ni moins. Line up all star, avec les frères Boulanger (futurs Metal Urbain), Hervé Zenouda (futur Loose Heart, Stinky Toys) et Pierre Cousseau (futur Suicide Romeo). Le groupe a donné son unique concert sous un autre nom, Patrick Eudeline & Ses Wild Boys durant le colloque de Tanger en 1975.



Encore des parisiens, Les Electrodes.

Issu de la scène punk du Gibus, le groupe a commencé sous le nom Les Pisseux. Après un changement de line up, avec notamment l'arrivée du batteur Martial Mac Aulay âgé de 16 ans, le groupe se baptisera Les Electrodes. Ils donneront quelques concerts en Angleterre et en région parisienne avant de se séparer en 1982.

Single Track.
Un groupe formé en 75 à Brive. Dès 77, le truc devient une machine infernale. Plus de 300 concerts en 3 ans. Avec des menaces, à plusieurs reprises, pour annuler leurs prestations. Le groupe devait partager la scène avec Rika Zaraï lors de la foire d'exposition organisée par la chambre de commerce et d'industrie de Brive. Rika a du avoir peur de ces punks. Du coup, une bande de gros bras a persuadé le groupe de ne pas jouer. Le conseil de l'ordre des médecins s'est également attaqué au groupe pour un texte qui parlait des erreurs dissimulées du milieu médical.

On termine avec Hemorragie.
Encore un groupe de Paris. Le peintre Robert Malaval, qui soutenait le groupe, avait demandé à son ami Malcom Mc Laren de les rencontrer durant un concert à Sartrouville où ils partageaient l'affiche avec LSD, Diesel et Les Pisseux. Le concert a fini en baston générale. Mc Laren portait un kilt et s'est fait tabasser. Hemoragie n'aura même pas le temps de monter sur scène. Mais Malcolm a malgré tout accepté de produire leur démo. Le groupe s'est retrouvé comme ça dans les studios Barclay pour enregistrer 3 titres. Mc Laren, emballé par leur prestation, veut absolument bosser avec eux, à condition qu'ils virent le chanteur. Le groupe s'exécute. Mais Mc Laren n'est jamais revenu finir le boulot, les laissant sans chanteur avec des démons inachevées. Le groupe deviendra par la suite les Escalators.

J'imagine qu'il y a déjà d'autres projets en chantier pour cette année sur Danger ?
Oui, dans le désordre : les démos de Coma (de 1978, quand le groupe voulait s'appeler X, avant de découvrir qu'un groupe punk bien meilleur s'appelait déjà comme ça). C'est ce qu'ils ont fait de mieux selon moi, bien au dessus de l'album, plus punk, plus weirdo. Il y aura également les démos de oTo, auteur du tubesque « Anyway », le premier album de Sex Crime de Portland, le nouvel album de Ame de Boue (membre de Dolina, Illustration Sonore), le repress du Fatality de Quango en maxi, la reissue du 45-tours des Executives (groupe bien KBD pour le coup !), et la B.O du super docu East Punk Memories sur la sène punk 80's Hongroise sortira elle aussi cette année. Et on aura également l'album posthume de Danger (projet du chanteur de Frustration). Le LP de TRUMMERFRAUEN, réunissant des enregistrements de 80 à 82. Et on paufine encore quelques trucs, comme le premier album de The World (d'Oakland), une compilation des cassettes de Bunkerstr., et la réédition du 45-tours des Schematix, que je considère comme l'un des meilleurs singles de synthpunk, rien de moins !


Plus de Danger Records sur leur Bandcamp, où vous pouvez commander La France A Peur en vinyle et digital.