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Noisey

Guy Picciotto n'a rien à cacher

À quelques heures de son concert au festival Sonic Protest, le pilier du DC Hardcore nous a parlé de la scène de Washington, de remise en question et de la fin supposée de Fugazi.

par Virgile Iscan
02 Avril 2015, 12:00pm

Photo - William Lacalmontie

Si Washington DC était un Olympe, Guy Picciotto serait clairement un de ses Dieux. Issu de la deuxième génération du DC hardcore, celui qui allait devenir le guitariste et chanteur de Fugazi aux côtés de Ian McKaye a commencé dans le groupe Rites Of Spring. Et de la même manière qu'on considère que Minor Threat a inventé le straight edge, Picciotto se traîne la lourde responsabilité d’avoir donné naissance à l’emocore -étiquette dont il s'est affranchi depuis un bail. Après la fin (supposée) de Fugazi, Guy s'est illustré dans la production (Blonde Redhead, The Gossip) et continue à gratter sur sa Rickenbaker 330, que ce soit pour illustrer les films de son pote Jem Cohen ou accompagner des pointures de la musique traditionnelle crétoise. Comme quoi l’adage « True 'Til Death » mène à tout.


Noisey : Salut Guy. On va parler un peu du présent et beaucoup du passé dans cette interview. Ça te pose un problème ?
Guy Picciotto :
Non, je n'ai rien à cacher.

Tant mieux. Tu en es où aujourd’hui ? Tu fais quoi ?
Principalement, je bosse avec Jem Cohen, qui est réalisateur. On avait déjà commencé à l’époque de Fugazi [c'est Jem Cohen qui a réalisé le documentaire Instrument sur le parcours du groupe], mais depuis que j’ai bougé à New York, où il vit, notre collaboration a pris de l'ampleur. On a monté un groupe à la composition changeante qui accompagne la projection de ses films, notamment avec Jim White et Giorgos Xylouris. J’ai aussi composé les BO de certains de ses courts métrage. On collabore pas mal et ça me plaît beaucoup.

C’est ton projet principal ?
Non, je produis aussi pas mal de groupes. Je me suis installé un petit studio chez moi et je produis quelques disques avec Jim White et George Xylouris pour leur groupe, Xylouris White. Leur premier album est sorti récemment. Ils travaillent sur le second. Je continue à faire de la musique tout seul, et je ne sors rien. Ce n’est pas encore prêt, mais j’en fais encore tous les jours, d’une manière ou d’une autre.


Guy Picciotto en 1988 avec Fugazi, dans le documentaire Instrument de Jem Cohen.

Pourquoi as-tu déménagé à New York ? Il fallait fuir Washington ?
Ma femme a commencé à jouer dans un groupe là-bas. J’avais vécu à D.C. depuis toujours, mais on a décidé d’essayer un truc différent, il y a 5 ans. Et puis, j’y ai vu l’opportunité de changer d’environnement, il était peut-être temps. Quand Fugazi s’est arrêté, il m’a fallu du temps pour me remettre en marche. Ça a été une transition difficile, alors il a fallu que je me force à me retrouver dans un lieu étrange.

L’inspiration est revenue ?
Il m’a fallu du temps, mais je suis plutôt heureux aujourd’hui. J’ai un studio, et un endroit pour bosser, ce qui ne m’était jamais arrivé.

Tu retournes à D.C. de temps en temps ?
Oh oui, dès que je peux et je continue de voir tout le monde.

La scène est toujours active ? Elle t'intéresse toujours ?
Oui, à fond.


Revenons en arrière. Vraiment loin. C’est quoi le premier riff dont tu te souviens ?
Le premier dont j’ai eu conscience, c’était les Beatles. Quand j’étais vraiment jeune, j’étais obsédé. Je n'écoutais que ça. C’est le premier groupe qui m’a fait me demander qui jouait quoi et comment ça se passait entre les membres du groupe. J’ai dû les écouter de manière quasi-exclusive entre 7 et 12 ans. Puis je suis passé au punk avec les Sex Pistols et les Ramones. Mais avant ça, c’était les Beatles que j’essayais de reproduire sur ma guitare accoustique.

En grandissant à DC au début des années 80, c’était possible de passer à côté du hardcore ?
Probablement, vu le peu de personnes qui en écoutaient dans mon lycée. Quand j’ai commencé à en écouter, ce n’était pas évident d’en trouver. Ça ne s’était pas encore développé culturellement. Il y avait une radio qui a vite fermé qui nous filait des infos, mais c’était notre seule source. Le truc bien à Washington et la raison pour laquelle la scène a pris, c’est que les mineurs pouvaient sortir. Si vous aviez un bar, vous ne pouviez pas empêcher les jeunes de venir. Ce n’était pas vrai pour tous les lieux, mais il y en avait beaucoup qui accueillaient les groupes et ça faisait une grande différence de pouvoir les voir alors que vous aviez 13 ou 14 ans. Ça a eu un gros impact. Mais même quand la scène hardcore a démarré, ça restait un petit truc. Tout le monde se connaissait. Elle n’est devenue ce qu’elle est devenue que bien plus tard. Mais à l’époque, si vous croisiez quelqu’un dans la rue qui ressemblait vaguement à un punk, il y avait de fortes chances pour que vous le connaissiez.



Qu’est-ce qui vous a attiré dans ce mouvement à la base ?
J’étais arrivé à un âge où je commençais à m’opposer à pas mal de trucs. Il y avait une énergie et une colère dans cette musique qui me parlait. C’était très éloigné du monde dans lequel je vivais. Plus j’en écoutais et plus je traînais avec des gens -vraiment des gamins en fait- qui montaient des groupes. Et c’est devenu clair que c’est le truc que je voulais faire. J’ai vraiment commencé à vouloir monter un groupe en allant voir les Bad Brains ou Minor Threat. Je me souviens être aller voir Minor Threat répéter parce que deux mecs de mon lycée étaient dans le groupe et je les ai vus composer, bosser super sérieusement pour tout lâcher sur scène et je me suis dit que c’est tout ce que je voulais faire. J’ai eu le sentiment de me faire enlever. Il n’y avait nulle part d’autre où aller et de toutes manières, c’est là que je voulais être. Avec ces gens.Quand est-ce que tu t'es senti prêt ?
J’ai commencé à jouer à 12 ans et j’ai eu ma première guitare électrique à 15. Puis j’ai commencé à monter des groupes. J’ai rencontré Brendan Canty et la première fois qu’il est venu chez moi, on avait déjà commencé à enregistrer des morceaux. On a dû avoir 4 ou 5 groupes ensemble avant Fugazi, donc entre 15 et 22 ans, on est passé par Insurection, Rites of Spring, One Last Wish et Happy Go Licky. On arrêtait pas de monter des groupes, de se séparer et d’en monter un autre.

C’était un peu ce que tout le monde faisait à l’époque…
Certes. Mais on a emmagasiné un max de chansons en très peu de temps. Quand on montait un nouveau groupe, on reprenait tout à zéro donc c’était très productif. Mais comme on ne quittait jamais Washington, on n’avait jamais de tournée, on a fini par avoir le sentiment de ne pas exploiter notre potentiel correctement. Rites Of Spring a dû jouer deux fois hors de DC : une fois à New York, et une fois à Detroit. Avant de rejoindre Fugazi, je crois que j’avais décidé d’arrêter la musique. J’en avais marre que ça ne décolle pas et j’étais sur les rotules. J’ai rejoint Fugazi petit à petit et c’est vraiment le premier groupe auquel j’ai participé qui circulait partout. Je veux dire, avant notre premier album, on avait déjà fait le tour des Etats-Unis et de l’Europe… J’avais enfin trouvé un groupe dans lequel je pouvais m’épanouir, avec des gens aussi disciplinés que je l’étais. C’était génial.



La musique de Rites of Spring était une réaction à la manière dont le hardcore avait évolué ou juste un truc instinctif ?
J’ai déjà lu des trucs à ce propos. Certaines personnes racontent qu’on s’était montés en opposition à un violence croissante au sein de la scène. C’est peut-être un peu vrai, mais je crois surtout qu’on était des amis très proches et on faisait notre truc dans notre coin, sans se dire qu’on allait avoir du succès ou quoi que ce soit. On n’avait pas un plan derrière la tête. On aimait ce qu’on faisait, on aimait jouer et ce n’était pas tant une réaction contre quelque chose qu’une création qui ne ressemblait pas à ce qui se faisait autour de nous. Quand on évoque l’aspect réactif de Rites of Spring, je trouve que ça laisse de côté cet aspect-là…

Est-ce que tu penses qu'à ce moment-là, et plus tard avec Fugazi, le public ne vous a pas, parfois, pris trop au sérieux ?
C’est parfois très bizarre d’entendre la manière dont les gens vous perçoivent… Ils ne vous connaissent pas personnellement, ne vous voient pas traîner avec vos amis… Moi, je ne me suis jamais vu comme quelqu’un de trop sérieux. Je suis sérieux avec les trucs avec lesquels je suis sérieux, ok ? Mais on s’est toujours marré au sein des groupes. Faut comprendre qu’on a toujours été des groupes de potes, jamais de professionnels. On a tous appris à jouer ensemble, et si on montait des groupes ensemble, c’est parce qu’on s’aimait bien. C’était le cas avec Fugazi, mais ça l’était encore plus avec Rites of Spring parce qu’on était super jeunes. On avait 16, 17 ans. On jouait ensemble, on traînait ensemble, on allait aux concerts ensemble, et on bossait même aux mêmes endroits. Les groupes n’ont jamais été qu’une extension de notre amitié. C’est un peu réducteur d’évoquer l’aspect sérieux.

C’est une image que vous avez cependant cultivé en revendiquant pas mal de trucs que plein des gens pouvaient trouver chiants et pas drôles : le refus de merchandising, d’interviews dans des magasines qui publiaient des pubs pour le tabac, l’interdiction du stage diving aux concerts…
Mais la plupart de ces trucs n’étaient pas liés à une attitude spécialement sérieuse, contrairement à ce que les gens peuvent penser. Tout ce qu’on a fait avec Fugazi, on l’a fait pour se faciliter la vie. Quand vous êtes dans un groupe, plus vous donnez, plus vous perdez le contrôle sur la manière dont on va vous percevoir. La musique que vous faites finit alors pas ne plus vous ressembler et ça devient de plus en plus difficile d’en faire....

Tous ces principes étaient une manière de permettre au groupe de fonctionner. Il ne s’agissait pas de règles destinées à l’industrie entière. Juste à nous. Il s’agissait de se créer un cadre afin qu’on puisse s’épanouir sans trop de soucis. Et ça a plutôt pas mal fonctionné vu qu’on a tenu presque 20 ans. Peu de groupes peuvent en dire autant. On était super sérieux avec la musique. Mais pas pour le plaisir d’être sérieux. Simplement parce que c’est comme ça qu’on arrivait à bosser. Et quand on se crée un tel cadre, on a le droit de le revendiquer. Il faut en être fier, ce n’est pas rien. Quand vous avez un groupe, vous êtes les seuls à pouvoir juger si vous avez du succès ou non. L’avis extérieur n’a rien à voir, vous ne pouvez pas vous en satisfaire. L’expérience créative est trop riche pour laisser quelqu’un d’autre la vivre à votre place.


Un extrait du concert de Fugazi improvisé devant la Maison Blanche en janvier 1991

Le terme « hardcore », c’est quelque chose qui vous tenait à cœur ou c'était juste une étiquette ?
Je crois que la première fois que j’ai entendu le mot, c’était avec DOA, l’album Hardcore ‘81. Et évidemment, j’ai trouvé ça cool. La première fois qu’on l’a associé à D.C., ça me plaisait parce que… quand on est jeune, l’idée du truc le plus pur qui soit est vraiment séduisante. Vous aimez un truc et vous en tirez le truc le plus extrême. La première fois que j’ai entendu du punk, je me suis dit que rien ne pourrait être plus extrême. Puis tout d’un coup, voilà un truc qui était plus extrême encore… Je me suis dit putain c’est génial ! C’est dément ! Puis rapidement, comme tout, le terme a englobé un truc très codifié, ritualisé et ça semblait d’un coup beaucoup moins intéressant, alors il a fallu s’en éloigner parce que ça s’était vidé de son sens.

Mais aujourd’hui, je n’ai pas honte de l’appellation. Je trouve que le hardcore, tout du moins sa première génération, n’est pas respecté comme il se doit. Je veux dire, j’aurais du mal à citer d’autres mouvements au sein desquels les pionniers auraient eu 14-15 ans et auraient créé une esthétique et un son aussi puissants. Et je trouve ça assez magnifique. Les groupes étaient vraiment incroyables. Ceux qui ont suivi étaient peut-être moins intéressants, mais à l’époque, des groupes comme Minor Threat, les Bad Brains ou Black Flag… Ils n’avaient pas forcément les mêmes aspirations musicales, mais ils partageaient une certaine énergie, et leur variété rendait la scène super riche. J’aime toujours ces groupes mais je crois que pour réussir à avancer, il faut toujours se remettre en question et trouver de nouvelles manières de faire.

Ce que tu dis résume parfaitement une des spécificités de la scène de D.C., qui a réussi à entretenir une évolution constante, tout en conservant ses acteurs, qui se remettaient constamment en question. Minor Threat au départ, puis le Revolution Summer, puis Fugazi, puis la suite qui partait à nouveau dans une autre direction…
Je pense que ça vient de la jeunesse de ce mouvement. Souviens-toi de ce que tu étais à 15 ou 16 ans. Chaque année est un nouveau départ. Chaque année, tu découvres de nouvelles choses, de nouvelles envies, chaque année remet en question la précédente. À mon âge, ça se passe plutôt par blocs de 8 ans. Les choses ne changent plus tant d’une année à l’autre. Mais à 15 ans, toutes les informations que tu reçois sont fondamentales. Je trouve ça normal de changer d’année en année, parce que ton environnement te pousse à changer. Et la manière dont cette scène s’est transformée reflète le fait qu’on était très jeunes quand on l’a démarrée. Nous progressions en jouant et nous n’avions pas peur de changer.



À ma connaissance, la scène de Washington est la seule à avoir su entretenir cette « évolution dans la révolution ».
Le truc à Washington, c’est que tous les acteurs de la scène ont suivi les mouvements. Plus qu’ailleurs, j’ai l’impression qu’il y avait un sens de la communauté, un désir de la faire fonctionner. Ce qui était intéressant à Washington, c’est la manière dont ça s’est développé. On vivait tous chez nos parents, puis les groupes ont commencé à se former, on a commencé à emménager, et dès qu’un groupe bougeait quelque part, ça bourgeonnait autour de lui. Ça commençait par une maison, puis une autre, puis finalement, c’est tout le quartier qui était investi. Tout le monde traînait chez tout le monde, on habitait les uns chez les autres. C’était une vraie communauté. Un village quasiment autonome. Quand Fugazi a commencé à faire de l’argent, on a acheté un studio qui a encore rameuté d’autres groupes. Pendant longtemps, tout était très lié, tout le monde s’inspirait les uns des autres et c’était un filet très resserré de gens extrêmement complices. C’était cool.Aujourd'hui, même en t'étant affranchi de tout ça, tu continues à te réinventer. Tu joues avec un joueur de laouto crétois… On est assez loin des larsens de Fugazi…
Le truc, c’est qu’après Fugazi, je me suis trouvé bien démuni. J’adorais jouer dans un groupe, avec des gens avec qui je partageais plein de choses, et pendant longtemps j’ai pensé que ça ne pourrait plus se reproduire. C’était mes meilleurs amis, je trainais avec eux depuis plus de 20 ans, mais j’ai réussi à voir les choses autrement quand Jem Cohen m’a présenté Vic Chesnutt. C’était un vieux pote de Fugazi et j’étais un peu anxieux à l’idée de jouer avec lui. C’était l’époque de Thee Silver Mt. Zion. Mais quand on a commencé à jouer ensemble, ça m’a vraiment ouvert les yeux. Je n’ai jamais eu trop confiance en mes talents de guitariste. Je ne me suis jamais vu comme un vrai musicien. Mais en jouant avec ces mecs, j’ai découvert de nouvelles manières de faire et j’ai été surpris de pouvoir retrouver la même complicité avec des gens qui venaient d’ailleurs. Je savais bien que ça pourrai arriver, mais de là à ce que ça arrive, c’est autre chose…

Du coup, ça m’a forcé à envisager la musique différemment, à en jouer différemment. En plus j’ai toujours peur de dire oui à des trucs, de m’engager dans quelque chose qui ne me ressemble pas forcément, mais je suis obligé de le faire… C’est pareil quand je joue avec Jim White. Ou quand je produis des trucs, je veux dire, j’ai jamais pris de cours ! J’apprends en faisant. Les professionnels qui se revendiquent comme tels m’angoissent. Je suis un éternel dilettante et je me retrouve toujours dans des positions où je ne sais pas ce que je dois faire, mais je fais avec, même si c’est un peu gênant parfois. Forcément, ça crée des mécanismes, et une certaine faculté à se renouveler. Avec Fugazi, j’étais grisé par le danger de me retrouver sur scène. Mais j’étais avec des mecs en qui j’avais absolument confiance. Je pouvais me servir d’eux comme d’un filet.

Tu dis que tu as peur de dire oui. Il y a une chanson de Fugazi dans laquelle on entend qu’il faut apprendre à dire non. Le NON est super caractéristique de la scène de D.C. Mais est-ce qu’à un moment, il ne faut justement pas apprendre à dire oui ?
De toutes manières, dire non à quelque chose, c’est dire oui à une autre. Pour moi, ces paroles évoquent un truc très précis. On attend tellement de vous, que vous disiez oui à telle ou telle chose, de l’argent le plus souvent. Mais on n’est pas obligé de dire oui. Il s’agit de créer sa propre motivation, les raisons qui vous pousseront à faire quelque chose. La société vous pousse à suivre tel ou tel précepte, mais le seul intérêt est d’écrire vos règles vous-mêmes et de vous y tenir. Parmi ces codes, il s’agit de trouver ses propres valeurs, quitte à ce qu’elles ne soient pas celles qu’on essaie constamment de vous inculquer et qui finalement n’en sont pas. Le oui et le non se posent à cet endroit précis. Le oui doit me pousser à me dépasser. Si je dis non, c’est aussi une manière de me donner de la force. C’est comme ça que je fonctionne.


Photo - William Lacalmontie

Aujourd’hui, c’est quoi une valeur qui fait sens ?
Pour moi, le sens de la communauté est extrêmement important. On attaque le communautarisme, qui crée des entités séparées, mais je parle de vrai communauté. Quand j’étais jeune, on se trouvait des endroits où aller pour refaire le monde. On avait un centre de loisirs, qui ressemblait beaucoup à l'endroit où on est en train de discuter (le Centquatre, à Paris). Il y avait un bureau au fond, qui avait une photocopieuse. Un bureau et une photocopieuse, c’est tout ce qu’on avait pour glander après l’école. Mais putain, sans cette photocopieuse, le Revolution Summer n’aurait jamais eu lieu ! Sérieusement, on a photocopié tous nos tracts sur cette machine, on photocopiait nos visages, on photocopiait tout, on refaisait le monde ! Il n’en faut pas plus. Quand je vois tous ces gamins qui viennent faire du hip hop, danser, jongler, je n’ai pas l’impression qu’on leur dise quoi faire. Ils viennent, ils investissent l’espace à leur manière, ils font leur truc et c’est dément. Un endroit pour bosser, voilà une valeur qui fait sens. Franchement, ça m’éclate. Un espace gratos, sans règle, filez quelques outils aux gens et laissez-les se démerder. Que rêver de mieux ?

Fugazi, c’était une expérimentation à la base ?
A la base, Ian McKaye voulait que Fugazi soit un groupe ouvert, auquel tout le monde pourrait participer. Les 6, 10 premiers mois, la formation changeait constamment. Un jour un mec venait jouer de la trompette, un autre, c’était des danseurs, ou un orgue…

Vous étiez une putain de bande de hippies !
Oui, complètement ! Je crois que Ian voulait que toute la ville puisse participer à quelque chose. Ce n’était pas un groupe comme les autres, mais Ian, Joe Lally et Brendan Canty formaient le cœur du groupe et j’avais un peu les boules, parce que c’était mon batteur, mais je ne me voyais pas interférer avec eux. Je me suis barré au Texas et je me suis posé quelques questions. Quand je suis revenu, j’ai commencé à chanter avec eux et petit à petit, on a eu l’impression qu’un groupe était en train d’appraître. Un truc costaud. Puis on a fini par se le dire. Les premières tournées ont permis de mettre les choses au point, d’apprendre à se connaître.

Ian McKaye, c’est devenu un frère pour de bon en 20 ans de partage ?
On était déjà très proches avant de commencer le groupe. J’adorais ses groupes, il avait produit Rites of Spring, mais dans le groupe, on était tous frères en fait. Joe était le seul que je ne connaissais pas très bien, mais quand on a commencé à bosser ensemble, on s’est transformés en un organisme symbiotique où chacun avait une place bien précise qui bénéficiait aux trois autres. Nos personnalités étaient complémentaires. Avec Ian, on n’avait jamais partagé le micro auparavant, et on se demandait si ça marcherait, mais c’est ce qui a fini par offrir un équilibre au groupe et le rendre intéressant. En plus, j’avais enfin l’impression de retrouver les Beatles. Je dis pas qu’on était aussi bons, mais il y avait une concordance évidente. La beauté de la chose c’est que Fugazi exprimait réellement le point de vue de quatre personnes. Pas seulement d’une, qui serait soutenue par les trois autres. Pour moi, c’est ça le plus fort.


Le dernier concert de Fugazi à ce jour, en avril 2002 à Londres.

Comment ça s’est terminé ?
Très franchement, je ne sais pas. Chacun te donnera une version différente de l’histoire, mais on n’en a jamais vraiment discuté, et d’ailleurs on ne s’est jamais dit que le groupe se séparait et que c’était terminé.

Alors c'est une pause ?
[Long silence] Je ne sais pas. Je ne sais pas comment c’est arrivé, et je ne crois même pas que ça aurait dû arriver. Mais c’est arrivé. Je crois qu’on en était arrivé à un point où… Ma mère est morte… D’autres personnes, des amis, ou de la famille, sont morts aussi… Puis certains ont commencé à avoir des enfants. Brendan avait déjà des enfants et notre vie commençait à devenir un peu intense. On avait bossé dur et en revenant de notre dernière tournée, on était tous à cran, c’était assez chaud, donc on s’est dit qu’on devrait faire une pause

Mais Fugazi n’est pas le genre de groupe qui prend une pause...
Précisément. Le groupe, c’était notre vie. A partir du moment où on arrêtait, on savait que ce serait très difficile de reprendre. Si on commençait à partir sur de nouveaux projets, ou faire des gamins, on savait qu’on ne pourrait plus reprendre comme avant. Imaginez quatre mecs qui sautent d’un train à pleine vitesse, chacun d’un côté et qui se demandent comment ils vont pouvoir remonter… alors ils se mettent à marcher chacun de leur côté.

On continue de se voir tout le temps, on bosse même ensemble sur certains projets, mais je ne pourrais pas dire pourquoi on ne se remet pas à jouer tous les quatre. On pourrait. Le groupe existe encore en fait. Mais le truc c’est que si ce n’est pas pour donner 100% de nous, je crois qu’aucun de nous n’a envie de réitérer. Et je ne suis pas sûr qu’on soit prêts à le faire. Je crois qu’on y pense tous. Je crois qu’on a tous souffert d’en finir. Moi j’ai cru devenir fou. Si je pouvais revenir en arrière, je crois que je referais les choses différemment. Ça n’aurait pas dû se passer comme ça. Je ne comprends même pas ce qui s’est passé. Je ne regrette rien de ce qui s’est passé ensuite néanmoins.

Mais est-ce qu’il ne s’agissait finalement pas d’une nouvelle révolution personnelle nécessaire ?
Probablement, mais j’ai l’impression que notre dernier album était le meilleur de nos albums. Je n’ai pas l’impression qu’on ait perdu quoi que ce soit en chemin. Nos derniers concerts étaient parmi les meilleurs qu’on ait joué à mon sens. Ç’aurait été super triste de s’arrêter parce qu’on n’avait plus rien à faire, mais ce n’était pas le cas. Et je crois qu’on s’en est tous bien sortis.

Tu écoutes quoi aujourd’hui ?
J’écoute un tas de truc, mais quand je bosse avec des gens, j’écoute les trucs qui tournent autour de ça. En commençant à travailler avec Gyorgos Xylouris, je me suis mis à écouter de la musique traditionnelle crétoise. Je n’y connaissais rien, ça m’ouvre les oreilles sur un tas de nouveau trucs, j’adore ça, mais je reconnais que le changement est assez radical.

Bon pour finir avec 2015 dès le mois d'avril, c’est quoi le meilleur album de l’histoire de la musique ?
Ah non, tu ne m’auras pas à ce jeu…

Bon ben les trois meilleurs albums de l’histoire de la musique alors…
Bah… Le premier Bad Brains… voilà un document parfait. L’album blanc de Beatles, pour sa variété. Puis Flipper tiens, j’y pense souvent récemment. L’album Generic sur Subterranean Records. Ça a été réédité il y a quelques années. Super album.


Guy Picciotto se produira ce soir et demain soir au Centquatre à Paris avec We Have An Anchor, dans le cadre du festival Sonic Protest. Le projet réunit, outre Guy Picciotto, des membres de Dirty Three et Godspeed You! Black Emperor, qui joueront sur un film de Jem Cohen. Le concert de ce soir, 2 avril, est complet mais il reste encore des places pour celui de demain, 3 avril.

Une formation réduite du projet (avec Jim White et George Xylouris) se produira le 6 avril à Nantes, à Stereolux, sous le nom Gravity Hill : Sound + Image.