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Un siècle de guerre entre la police et les sous-cultures britanniques

Des scuttlers au grime en passant par les ravers, les hippies et les skinheads.
19 août 2014, 12:30pm

Personne - sauf peut-être Charles Bronson - n'apprécie être une cible de la police. Encore moins quand l'unique crime qui vous est reproché est celui d'écouter un style de rap inconnu, de ne pas danser comme tout le monde ou de vous peinturlurer des trucs sur le visage.

L'assaut lancé par le FBI sur les juggalos n'a cependant rien d'exceptionnel. Depuis des dizaines d'années, les autorités ont les sous-cultures dans leur ligne de mire, partant du principe que si vous vous habillez comme un débile, et que vous en êtes conscient, que si vous êtes capable de supporter un groupe comme Phish (par exemple) toute la durée d'un concert, c'est que vous êtes un marginal, affranchi des normes et des valeurs de la société. Pour les autorités, un tel statut implique donc une forte propension à commettre des délits mineurs en tous genres qui finiront par plonger toute votre génération dans la décadence la plus totale.

C'est ce que pensait l'ancien député conservateur anglais Jocelyn Cadbury, qui avait accusé le punk et le rock d'avoir contribué à la hausse de la criminalité au début des années 80, estimant que ces musiques créaient un « ethos de la violence ». Dix ans plus tard, le gouvernement conservateur continuait dans cette logique en faisant passer une nouvelle loi qui interdisait aux gens de se rassembler pour écouter de la musique dans les champs la nuit venue.

Dr Chris A. Williams, professeur d'histoire urbaine et spécialiste des questions touchant au crime et à l'ordre public et Dr Andrew Wilson, professeur en sociologie et spécialiste des drogues et des sous-cultures, ont accepté de m'éclairer sur cette éternelle lutte que la police mène contre les sous-cultures.

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LES SCUTTLERS

Les scuttlers sont apparus dans les quartiers pauvres de Manchester vers la fin du XIXe siècle. L'équivalent de nos apaches. C'est la première sous-culture anglaise — si on concède que se tabasser avec des ceintures enroulées autour du poing s'apparente à une forme de culture. Facilement reconnaissables à leurs sabots pointus, leurs pantalons larges et leurs foulards noués autour du cou, les gangs de scuttlers avaient une fâcheuse tendance à s'affronter entre eux, afin de prouver qui étaient les plus durs du coin.

La police appréciait moyennement que des jeunes se foutent sur la gueule dans la rue et a donc rapidement cherché à mater les scuttlers, ainsi que tous ceux qui pouvaient y être liés. Selon Chris Williams : « la réponse policière était fondée sur la peur avec un degré de violence qui ne serait plus toléré aujourd'hui. La police n'avait pas besoin d'en savoir beaucoup sur eux ou de s'assurer qu'ils étaient bien des scuttlers - en fait, ils ressemblaient à n'importe quel jeune appartenant à la classe ouvrière. »

Suite au harcèlement policier, aux procès et aux peines lourdes dont ils écopaient, et à la montée des associations pour la jeunesse et des clubs de foot - qui leur ont permis de déverser leur trop plein d'énergie en hurlant après les joueurs ou sur les supporters adverses - les scuttlers avaient presque tous disparu à l'aube du XXe siècle.

Photo - Derek Ridgers

LES SKINHEADS

Avant que les racistes et quelques designers hollandais douteux ne mettent la main sur le look skinhead, la police avait déjà commencé le travail de sape sous couvert de maintien de l'ordre public - tout le monde sait que crâne rasé + bretelles = attaque instantanée au cran d'arrêt, non ? C'est ce qui se disait pourtant. Chris Williams estime que la police a presque été l'unique vecteur de violence aux débuts du mouvement. « La plupart des policiers à cette époque étaient issus de la classe ouvrière. Ils aimaient se créer des problèmes. »

Andrew Wilson ajoute que très rapidement, les skinheads ont été considérés comme une menace pour le reste de la société. Ils devaient, entre autre, lors de chaque match de foot, délacer leur Doc Martens afin de s'assurer qu'ils ne tabasseraient personne et ne pourraient pas s'enfuir en courant. « Certains skinheads gardaient un mouchoir dans la poche de leur veste » nous raconte Wilson, « c'était suffisant pour que les clubs et les bars leur refusent l'accès. À un moment, beaucoup de skinheads portaient une cravate rouge, pour les autorités c'était un vrai signal d'alarme. Pour la police, il suffisait d'infimes détails vestimentaires pour devenir une cible. Ils leur menaient une guerre sans relâche. »

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LES SOULIES

Les débuts de la scène Northern Soul étaient rythmés par les pas de danse d'ados en débardeurs et pantalons évasés qui tapaient du speed volé dans des laboratoires. Chris Wilson - lui-même soulie à l'époque - se souvient que les « cambriolages » se déroulaient en milieu de semaine pour bien préparer le week-end, avant que le speed ne soit remplacé par des pilules suspectes consommées au grand jour dès le milieu des années 70.

La police pointait du doigt les sous-sols que les soulies fréquentaient, dans lesquels étaient diffusés des imports de la Motown et qui soi-disant grouillaient de paumés en sueur sous speed. Ils obtinrent gain de cause en 1971, lorsque des mesures furent prises pour fermer le Twisted Wheel, club de Manchester et épicentre de la scène, après de nombreuses pressions exercées par le conseil municipal et la police elle-même. « C'était une course permanente » selon Wilson. « La police nous alignait tous et fixait nos yeux à la lampe, un par un, pour voir si nos pupilles étaient dilatées. Si c'était le cas, tu passais dans l'autre file et on te foutait dehors, sinon tu pouvais rester. C'était un vrai rituel. »

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LES HIPPIES

Pour la première fois dans l'histoire, la police s'en est pris à une sous-culture qui n'était pas originaire de la classe ouvrière. Si militer pour la paix dans le monde et partager son herpès n'était pas, en soit, illégal, la production massive, le deal et la consommation de LSD eux l'étaient. Les hippies sont donc devenus la première sous-culture à faire l'objet de contrôles systématiques et ultra poussés. Chris Williams rapporte : « de nombreuses unités anti-drogues allaient jusqu'à s'infiltrer parmi les communautés hippies. Les officiers se laissaient pousser les cheveux et se déguisaient en hippies pendant des mois, pour pouvoir choper les consommateurs sur le fait ».

Tout s'est accéléré au milieu des années 70 avec l'Opération Julie. Pour venir à bout de deux des principaux réseaux de trafic de LSD, des douzaines de flics avaient été entraînés pour se fondre parmi les hippies - qui inspireront Mark Kennedy par la suite - puis avaient été envoyés dans une ferme du Pays de Galles qui surplombait le domicile d'un des suspects. Après 13 mois de surveillance, des descentes eurent lieu dans 87 logements, en Angleterre et au Pays de Galles, menant aux arrestations de près de 120 suspects et à la saisie d'un million de tablettes d'acide.

Dans le bus de l'Anarchy Tour, photo via

LES PUNKS

Bien que leurs attitudes douteuses et leurs propos graveleux avaient été repris par tous les médias, persuadés de créer une vague de panique morale à travers le pays, les punks n'ont jamais intéressé directement les autorités (rappelons-le, cette sous-culture fut d'abord élaborée par des étudiants en école d'art pour vendre des combis BDSM et des T-shirts à imprimé croix gammée). La police gardait quand même un oeil sur eux, car comme l'a mentionné Chris Williams, « les communautés punk et post-punk étaient très en faveur des politiques de gauche, et étaient par exemple sensibles au sort des mineurs ».

Évidemment, il a été fait en sorte que les concerts punk soient difficiles à organiser. En décembre 1976, une tournée Anarchy Tour, réunissant les Sex Pistols, The Clash et Johnny and the Heartbreakers devait sillonner le pays afin d'y donner une série de concerts. Les propriétaires des salles programmées ont annulé bon nombre des concerts prévus, après le battage fait par les services de police locaux à propos du risque qu'impliquait la venue des punks dans leurs pénates. Les médias nationaux en avaient également profité pour s'engouffrer dans la brèche, estimant que les groupes programmés et leurs fans n'étaient pas franchement le genre de personnes qu'on aimerait voir, bourrés, étalés sur les marches de l'office de tourisme de sa ville.

Photo - Gavin Watson

LES RAVERS

Ni la police, ni les gouvernements de la fin des années 80 n'ont su comment gérer les ravers - selon Chris Williams, cette incompréhension était en partie due à la nature plus insaisissable de la culture rave, comparée à d'autres mouvements plus identifiables. « Rien d'apparent ne laissait penser que telle ou telle personne fréquentait les raves. Tu n'avais pas besoin de t'habiller de manière ridicule pour appartenir à cette sous-culture ».

En 1994 est finalement passée la loi du Criminal Justice and Public Order Act visant à encadrer encore plus sévèrement les raves qui se déroulaient dans les champs, de manière illégale. Les raves allaient maintenant devoir se dérouler en intérieur, permettant au gouvernement d'imposer toujours plus de taxes au public et à la police d'effectuer des descentes dans chaque club à la recherche d'éventuels consommateurs de substances illicites et de leurs dealers.

Photo via

THE PEACE CONVOY

On peut difficilement trouver plus menaçant qu'une bande de hippies dociles, traçant à travers le pays et se contentant de weed, de lentilles cuites à l'étouffée et de bains à l'eau de source. C'est sûrement pour ça que les parlementaires conservateurs de l'époque comparaîent ces gentils chevelus, dits New Age Travellers, à des « brigands de grand chemin » - des personnes peu scrupuleuses qui déplumaient de bonnes gens, tapies dans les forêts - et que la police s'est fendue d'une descente au Stonehenge Free Festival de 1985, un évènement que l'on surnommera plus tard la « Bataille du Beanfield ».

L'embuscade avait tourné au fiasco et les journalistes présents sur place avaient rapporté d'odieuses démonstrations de violences policières : Kim Sabido, reporter pour la chaîne ITN a même affirmé qu'il avait été témoin des « comportements policiers les plus brutaux de toute sa carrière ». Les véhicules avaient été fouillés après avoir briser leurs vitres et certains festivaliers s'étaient fait tabasser à coups de matraque, une réponse toute à fait proportionnée du point de vue des policiers, qui affirmaient avoir été la cible de bouts de bois, de cailloux et même de cocktails molotov. Ces plaintes avaient été étrangement abandonnées lors de la suite de l'affaire et enterrées à tout jamais.

Selon Chris Williams, « pour la première fois dans l'histoire anglaise, une sous-culture qui n'avait pas d'accroche politique évidente a été traitée comme foncièrement criminelle ».

Tempa T, photo de James Pearson-Howes

LE GRIME ET LE GARAGE

Depuis un certain temps, la police était restée tranquille vis-à-vis des sous-cultures... avant qu'elle ne découvre l'existence du grime et au garage. Si les autorités ne peuvent pas forcer une salle à annuler un concert , « ils peuvent néanmoins les menacer de leur retirer leur licence » me rapporte Williams. « Ils peuvent aussi harceler une salle qui prévoit le concert d'un artiste jugé controversé ». Récemment, le concert Just Jam initialement prévu au Barbican à Londres, prévoyait à l'affiche des artistes comme JME et Big Narstie. L'évènement a été annulé la veille. Motif : menaces de trouble à l'ordre public. Les propriétaires ont dû fléchir devant les pressions de la police.

Tous ces nouveaux mécanismes de contrôle s'articulent autour du Formulaire 696, un formulaire d'évaluation des risques qui établit s'il existe un danger ou non lors de la programmation d'un évènement (vous pouvez voir le documentaire de Noisey UK à ce sujet). On y trouvait auparavant une section consacrée à la présence des minorités ethniques, et même si ce passage a aujourd'hui été supprimé, la question est toujours sous-entendue.

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LE FUTUR

« Ces vingt dernières années, la police a fait main basse sur le maintien de l'ordre public » explique Chris Williams. « Ils sont en première ligne de tous les évènements ». Il a raison, c'est bien plus difficile de se cacher aujourd'hui, qu'à l'époque des raves où tu pouvais rouler à travers tout le pays, en espérant trouver des murs de son. Aujourd'hui, la police peut facilement savoir dans quel hangar la prochaine rave va se dérouler ou si un rassemblement illégal sur un site protégé est prévu.

Mais à quoi sert toute cette surveillance ? Le mouvement Occupy - si on peut appeler ça un mouvement - a disparu aussi vite qu'il est arrivé. La dernière vraie sous-culture en Grande-Bretagne était celle des emos - ou peut-être de la new rave - et son impact peut se résumer à quelques unes mal renseignées du Daily Mail et à une tripotée d'adultes abandonnés avec les lobes des oreilles pendants. « L'industrie musicale bloque l'entrée à tous les nouveaux mouvements qui sont authentiques » m'explique Williams. « Actuellement, aucun artiste signé sur une major ne pourrait sortir un single dénonçant les horreurs commises dans le monde ».

Hannah Ewens est sur Twitter - @hannahrosewens

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