Interviews

Depuis 20 ans, Ali amène sa part de progrès

La moitié de Lunatic clôt son triptyque par l'album « Que la paix soit sur vous », on en a profité pour l'interviewer dans la sérénité la plus totale.

par Yérim Sar
01 Avril 2015, 12:15pm
Avec un titre comme Que la paix soit sur vous, le nouvel album d'Ali fait instantanément figure d'ovni dans le paysage rap de 2015. On peut le déplorer, s'en réjouir, mais on peut aussi tout simplement apprécier la musique, calmement et sereinement. Survivant d'une époque et d'un certain style de rap, plutôt discret depuis qu'il est en solo, Ali continue de suivre sa voie, sans jamais hausser le ton et sans se faire d'illusion : la paix ne fait pas vendre. Après quelques mises en confiance, on a enfin pu s'entretenir avec le rappeur d'Issy-les-Moulineaux. Une longue discussion au cours de laquelle on a évoqué son parcours, son album, ses textes, son évolution et même le film Kopp, parce qu'il faut bien rigoler avant que la Société-Internet ne s'embrase et que le ciel nous tombe sur la tête.


Noisey : Tu reviens tous les 5 ans pour un album, c'est calculé ?
Ali : C'est vraiment pas un choix de ma part. C'est une question de timing, dans l'écriture, le mix, le mastering, qui ont pris énormément de temps... Le fait que ça fasse 5 ans précisément est une coïncidence.

Il y a un côté retour aux sources, avec notamment l'utilisation du scratch qui s'est un peu raréfié ces temps-ci.
C'est très important, ça fait partie de la culture. A partir du moment où tu l'oublies, tu tues une partie de la culture. Dieu merci je ne suis pas le seul à préserver ça. On est peu, c'est vrai, mais il y en a.



Sur « On ne s'oublie pas » tu as invité Exs, ça renvoie à toute une époque...
On s'est retrouvés dans notre parcours, avec Exs. Il voulait m'inviter sur un projet qui n'a pas abouti, j'en ai profité pour l'inviter sur le mien. On s'était perdus de vue depuis quelques années. A l'époque, lors de la transition Beat 2 Boul/Time Bomb, Exs, Salif et moi étions assez proches, en fait, on était même censés monter un collectif qui devait s'appeler Le Barillet. Ça n'a finalement pas vu le jour. A part eux et moi, il y avait 13or et 16ar aussi. Toutes ces années n'ont pas été vaines, le cheminement d'Exs correspond au mien : maintenant il y a la maturité, un gros changement dans nos vies, on est pères de famille... On s'est retrouvés au bon moment.

Tu es nostalgique ?
Non. Je ne suis pas quelqu'un de nostalgique, je vis vraiment le présent. Ce que j'espère c'est qu'on refasse de la musique ensemble, avec Zox, avec Dan, avec Melopheelo... Avec le bagage qu'on a et l'expérience, qu'on ramène de la fraîcheur. La nostalgie c'est bien mais c'est comme le sucre : c'est à petite dose, sinon c'est très mauvais pour la santé [Sourire]. A forte dose, ça te ramène vers la mélancolie, qui va te ramener vers la tristesse, puis la déprime. C'est ce que je dis dans « Survivant » : « vis le présent, laisse venir le jour suivant ». Aujourd'hui, mon bonheur est de vivre l'instant. Je suis content de mon évolution donc je n'ai pas de nostalgie même si j'ai de bons souvenirs. Le morceau avec Exs c'est ça : ne pas oublier ses amis du passé, mais ne pas s'oublier soi-même non plus. Le bonheur est là : pouvoir continuer de faire ce qu'on aime avec des gens qu'on apprécie et avec qui on a eu un long cheminement.



La connexion avec le Rat Luciano n'était pas forcément attendue, mais ça semble presque évident comme combinaison.
T'as dit le mot juste, c'est une évidence. C'est la satisfaction d'une attente. C'est quelqu'un que j'apprécie et je pense que ce featuring est arrivé au bon moment. Quand je vois Luciano, je me reconnais, sa personne, son authenticité. Luciano a toujours été Luciano, du début à la fin. Il a évolué techniquement mais dans le fond, c'est le même. On s'était déjà rencontrés il y a très longtemps, là c'était l'aboutissement. Il a aussi beaucoup d'amour pour la culture.

L'invité vraiment hors-rap, c'est Habib Kane, comment s'est fait ce choix ?
Je voulais un côté soul qui est sous-représenté et sous-estimé en France alors qu'il y a beaucoup de talent : Moïse de Tribal Jam a une voix magnifique, par exemple. Il faut rappeler que le rap est lié à ça, à d'autres musiques, la soul, le jazz. Ce sont des héritages qui sont intemporels. On peut réécouter B.B. King, Carlos Santana, Marvin Gaye, ça reste intemporel. Pour moi c'était la moindre des choses de ramener Habib Kane.

Je me rappelle qu'à l'époque du feat avec Red-K, celui-ci avait dit un truc du genre « j'avais vraiment envie d'avoir Ali sur le morceau mais je ne savais pas s'il allait dire oui ». Cette image assez fermée, c'est une réalité ou juste de l'appréhension que les gens ont avec toi ?
C'est une appréhension, mais il n'y a pas de difficulté d'approche. Il doit y avoir une envie de connaître la personne. Avant de faire un titre je voudrais en savoir plus sur l'artiste, parce qu'on va faire un morceau ensemble et pour moi c'est sacré. On va partager un moment, et j'espère qu'on en partagera d'autres, c'est pas du simple « bonjour-au-revoir ». Le feat aujourd'hui c'est un échange de buzz, c'est industriel, et ça ne me parle pas du tout parce qu'il n'y a plus le côté humain. La musique doit rester humaine. C'est ce qui s'est fait avec Red-K. J'ai pris un peu de temps pour venir le voir au studio, ça n'a pas pris longtemps, mais le feeling est passé et on a fait le titre.



Tu penses quoi du rap français actuel ?
Le rap français est très très technique. Cependant la technique du roulement dont tout le monde use aujourd'hui n'est pas récente. Il y avait déjà Big Jaz (Jaz-O) qui avait lancé Jay-Z à l'époque,Fu-Schnickens qui étaient au top aussi. L'autre différence c'est le mix, plus adapté aux façons d'écouter la musique aujourd'hui. C'est un peu plus froid, plus épuré. On est passé de l'analogique, du travail sur les bandes, au numérique. Mais ça n'empêche pas des artistes de préserver le côté soul malgré les machines. Je suis content parce que le mouvement vit. Peu importe la forme que ça prend. De nouvelles formes se sont toujours greffées au hip-hop classique on va dire, comme la New Jack Swing, qui a donné des belles choses. Crunk, Dirty, Trap, c'est pareil, ce sont des mouvements qui passent, un peu plus rapidement, mais le hip-hop classique reste et c'est ce que j'aime. On a ce que l'industrie et les radios font tourner mais il y a toujours des gens comme Ron Brice, comme Red-K. Des gens qui soignent la technique sans oublier les fondamentaux.

« Ma voix traverse les murs sans détruire les fondations », ça résume bien ton travail : avoir la portée la plus large possible sans attaquer.
Exactement, t'as bien résumé. Ça rejoint aussi une phrase de Tolérance Zéro « pas d'agressivité dans le ton car la paix est préservée dans le fond ». C'est ce que j'essaie de faire. La force, ça ne veut pas dire cassser les autres ou détruire quelque chose. Au contraire, la destruction c'est infantile, c'est l'enfant gâté qui n'a pas eu ce qu'il veut. La force véritable c'est embellir les choses, les améliorer. Plus tu vas être dur, plus tu risques d'être brisé par la vie. Je communique paisiblement, je n'ai rien à détruire.



L'évolution des titres de tes albums (Chaos et harmonie, Le Rassemblement et maintenant Que la paix soit sur vous) correspond à la tienne ?
Le premier morceau c'est « Lotus », qui symbolise l'ouverture, la quête d'épanouissement. Comment s'ouvrir sans s'opposer ? C'est ça le truc. Il y a un côté introspectif mais aussi une ouverture musicale. Le Rassemblement était plus intimiste dans le fond et la forme, avec des boucles. Dans ce nouvel album, c'est différent.

On a souvent tendance à voir les rappeurs « sérieux » comme inoffensifs, or dans « Doux et puissant » tu dis bien « ni proie ni prédateur ».
Une fois de plus, la force véritable n'est ni dans un extrême ni dans un autre, mais dans le juste milieu. C'est vraiment la thématique de « Doux et puissant ». « Être pacifié ne m'a pas rendu passif », la conclusion de l'album, signifie que la paix doit mener à l'action. La paix te donnera une compréhension et une justesse dans ton action.

Dans « Art » tu rappes « qui ne veut pas se taire devrait commencer à rapper ». C'est toujours ta vision du rap, exprimer sa révolte ?
Révolté, c'est à un certain âge. Après ça s'atténue. C'est plus de la révolte, mais un réveil. Il y a des injustices, mais aussi du positif. Quand tu es révolté, tu restes axé sur le côté injustice. Je pense que le hip-hop est une culture d'héritage. Il y a de la révolte, de la souffrance, mais le hip-hop reste positif, le juste milieu c'est montrer les injustices sans jeter de l'huile sur le feu. Avec l'âge, tu peux être plus utile. Je ne peux pas dire que je suis activiste parce que les vrais sont sur le terrain, mais j'essaie d'être actif.



« Le mal finira comme le Mur de Berlin » (« Innocence ») C'est ta conviction ?
Je suis optimiste, j'ai voulu l'album optimiste. L'énergie véritable c'est l'amour. Une fois de plus je parle par expérience. J'ai eu plus jeune des moments de colère, de haine, de rage. C'est une énergie qui, certes, sur le moment, peut te donner une force incroyable mais t'épuiser tout de suite après. Comme un rush d'adrénaline avec une descente tellement forte que c'est une chute. L'amour reste supérieur. Déjà chez les parents, la patience inépuisable qu'ils ont. Par rapport à mon mariage, cet amour m'a étendu le champ de vision et le Cœur. Je suis ni dans la fantaisie ni dans la théorie, mais dans la pratique. « Le bien aura le mot de la fin ». J'y crois. En être certain, c'est autre chose. Je n'ai de pouvoir que sur ma réalité individuelle. Je garde l'espoir qu'il y a toujours de la lumière au bout du tunnel.

Tu n'as jamais de dilemme sur scène, genre le public qui demande « Le Crime paie », etc ?
Dieu merci, non. C'est comme demander à un quadragénaire d'insulter comme un enfant de 12 ans. T'as des gens qui mûrissent dans un style, ils aiment ça, le vulgaire fait partie de leur caractère. Il faut les respecter : c'est eux, à un certain moment de leur vie. D'autres passent à autre chose. Chacun son caractère. C'est ça aussi la diversité.



Le début du morceau « La Bonne nouvelle » est super technique, c'est un aspect qu'on a tendance à zapper chez toi.
La forme est une beauté. Mais comme la véritable beauté est intérieure, je fais toujours attention à soigner le fond pour que ça puisse rejaillir sur la forme naturellement. C'est vrai que la technique est un véritable plaisir. J'ai participé à des cyphers quand j'étais plus jeune, à New York. Il y a ce côté MCing. Je n'ai pas ce côté MCing de compétition, mais de plaisir. Placer une belle technique, des pauses à certains moments... Les gens ne comprennent pas forcément ce qu'est réellement le flow. C'est pour ça que j'ai fait « Art ». Pour rappeler que le rap est une forme d'art, parmi les autres musiques. Comme dans les arts martiaux, il y a différentes techniques, différents flows. C'est quoi le flow ? C'est le flux, c'est ton mouvement. Tu peux avoir des flows calmes, comme le Tai Chi, ou à l'inverse des flows accélérés, des roulements, qui renvoient aux katas artistiques : faire des figures incroyables, etc. C'est en accord avec ton état. J'aime avoir des flows nonchalants pour espacer et laisser de la place au texte, mais aussi des kicks, comme « La Bonne nouvelle », « Opérationnel », etc : je retombe sur la rime qui revient avec un kick, mais entre chaque, j'essaie d'aller dans tous les sens.

Tu arrives à apprécier des artistes pour la forme malgré le fond qui te déplaît ?
Bien sûr ! La technique est belle, donc j'apprécie : je vais dire « ah, là, il est très fort ». Une fois de plus c'est comme les arts martiaux : mets-tu ta technique au service de quelque chose de noble ou d'agressif ? C'est pour ça que je dis « la victoire sur soi est le vrai succès » dans « Art ». Même si j'apprécie la technique, elle ne va pas me faire oublier le fond. Et c'est vrai que parfois, je serai plus attiré par un joli fond avec une technique peut-être moins bonne qu'une technique travaillée avec un fond qui ne me plaît pas. Mais bien sûr, l'idéal reste d'avoir les deux.



« Certains ont essayé d'aimer, ne pas réussir c'est mener une vie bâclée, le coeur en est la clé » (« La Clé »). Le passage renvoie à « Le paradis retrouve ses origines quand on y part à deux » sur le 1er album...
Adam et Eve étaient ensemble au paradis. C'était la base : y être à deux. L'être humain n'a pas été créé pour être seul. Dans l'enfance, tu as tes parents, à l'adolescence tu as besoin d'amis, sauf qu'avoir plein d'amis ça t'éparpille : il faut plaire à untel, etc. Ce qui te rééquilibre c'est ton miroir, ton âme sœur. C'est ce que je trouve beau dans le couple, c'est cet équilibre. Dans un couple qui s'aime d'amour véritable, on re-transcende la chair et on devient un, c'est ce qu'on appelle l'union tu vois. Je trouve ça magnifique. Ça te remet dans un petit état de paradis terrestre, c'est beau. La métaphore du morceau « La Clé » c'est que la clé est le cœur, et une clé rouillée, comme un cœur rouillé, n'ouvrira aucune porte et ne t'emmènera nulle part.

« Etrange quand parler de paix dérange » (« Salam »), ça peut s'appliquer au rap mais aussi à la société dans son ensemble.
C'est par rapport à l'époque actuelle. Il y a un très bon documentaire qui s'appelle Le Temps de cerveau disponible et qui parle du fait de jouer avec les émotions des gens. Si on regarde par la fenêtre, tout est en ordre. Mais intérieurement, les gens ne vont pas forcément bien. La pression du travail, etc. On ne suit plus l'horloge biologique mais le timing que la société nous impose. J'espère qu'à un moment on va se réveiller, nous sommes des hommes et non des machines.



Quel a été ton sentiment après tous les amalgames qui ont été faits suite aux événements de Charlie Hebdo ?
Malheureusement, l'être humain a besoin d'un opposant. De la gauche à la droite en passant par les Bloods et les Crips. Il y a avant tout un vrai travail personnel à faire : apprendre à connaître l'autre, réellement. Et pour ça, il faut de la volonté. Si tu veux rester dans ton cocon, tu verras le monde selon ton cocon et ce sera un monde fait d'amalgames. Aujourd'hui, je prends du recul : je comprends les gens qui font ces amalgames parce qu'on ne met que le négatif en avant dans les médias. A moi aussi de ne pas en faire. Si je peux amener ma contribution, c'est déjà ça. « Né pour amener ma part de progrès », c'est ça que ça veut dire. Ne plus me poser la question du regard de l'autre mais la question de ce que je peux amener, moi. Tout ce qui s'est passé récemment, le discours ambiant, ça ne m'a pas étonné : c'est l'être humain.

Tu te considères comme un rappeur conscient ?
Libéré des cases, des catégories. Je suis passé par le hardcore, l'egotrip, le conscient, mais au final, je n'ai fait que du rap. C'est ça ma culture. J'ai des émotions à exprimer, je ne vais pas m'enfermer dans une case, pour moi c'est un moyen d'expression. Après vient l'aspect divertissement. Tu ne peux pas faire le même titre encore et encore. « Lotus » et « Tant qu'il est temps » sont très différents par exemple, le premier est apaisé et le second pêchu. C'est ce qui amène la diversité dans un album. Si je m'enferme dans une catégorie, je ne peux plus amener différentes couleurs.

Au moins, tu n'as pas le côté père-la-morale de certains, quand on t'écoute on ne se sent jamais « jugé ».
Je suis passé par tellement de fausses routes que je ne peux pas me permettre de juger les gens. Ce serait vraiment insolent de ma part. Avec toutes les grosses erreurs sales, dire aux autres « bien, pas bien », non ! [Rires]

Question un peu triviale : tu as entendu parler de Kopp, le film ?
Alors j'ai survolé, j'ai vu 2-3 passages... mais franchement, j'ai rigolé. Je me suis tapé des barres. Vraiment. Je pense qu'il faut le prendre comme ça, c'est du 40ème degré. J'espère en tout cas pour les gars qui l'ont fait, je le souhaite de tout mon cœur, j'espère qu'ils étaient dans une optique d'humour. Parce que ce qui aurait été grave, c'est de se prendre au sérieux là-dedans. Moi personnellement, ça m'a vraiment fait rire !

Quel regard tu portes sur ton ancien collègue aujourd'hui ?
La page a été tournée. On a décidé d'arrêter et j'ai respecté la décision. Je n'écoute plus ce qu'il fait. Des gens ont peut-être l'impression que certaines critiques que je fais du rap s'adressent à lui mais c'est bien plus profond et complexe que ça. Quand je dénonce un état d'esprit, c'est par rapport à l'impact sociétal. Je n'ai pas envie que le rap soit un outil qui serve à remplir les prisons. On a énormément d'influence sur les jeunes, tout en sachant qu'il y a encore beaucoup de séquelles du racisme, on n'en est plus au racisme des années 80 qui était très dur. L'être humain apprend à se connaître, ça va vers le milieu. Même si, du coup, les extrêmes deviennent de plus en plus dures. Moi, je n'ai pas envie de nourrir ces gens en leur disant « regardez, c'est vrai, c'est nous les méchants, les barbares, les sauvages de l'Histoire ». L'image de l'Homme Noir qui reste le sauvage ça passe aussi par le rap et la perception qu'en ont les gens : ça insulte, ça parle de coke, ça incite à dealer, ça parle d'armes. On dit que c'est du divertissement mais moi ça ne me fait pas rire, parce que j'en vois la conséquence. Ça ne reste que mon point de vue, il n'y a pas que ça. Et le rap ne se limite pas qu'à ça non plus.



Tu es quand même fier de l'impact qu'a eu Lunatic à l'époque ?
Oui, musicalement et culturellement, Lunatic a marqué. J'en suis conscient. C'est une contribution. Fierté, je ne sais pas... ça remonte à tellement longtemps. Ma fierté d'aujourd'hui c'est Que la paix soit sur vous. Ce dont tu me parles c'est loin derrière l'horizon pour moi. Je sais que ça existe, mais je ne le vois plus. Ça fait partie de l'histoire. Et je te remercie d'ailleurs de me poser plus de questions sur mon nouvel album que sur un disque sorti il y a 15 ans. Il y en a d'autres qui ne me parlent que de ça... Tu te poses des questions. Je commence à faire la différence entre les journalistes et les journaleux, toi, j'avais déjà lu ce que tu faisais, j'aime beaucoup. Je savais que ce serait un bon moment.

Ah bah c'est super gentil, vraiment. Ça n'a aucun rapport mais ta phrase « haï avant même ma venue au monde« » m'avait bien marqué pour une raison totalement perchée : en gros, quand ma mère (blanche) était enceinte de moi, elle a eu un rendez-vous dans une crèche. Juste avant elle, il y avait un couple de Noirs, et la meuf de la crèche lui a fait une super blague sur la puanteur des Noirs. Mais j'imagine que tu ne l'as pas écrite pour moi, à la base.
C'est un ressenti, et c'est le même. Ta mère est blanche, la mienne est noire. Déjà dans les années 60 et 70, il y avait des panneaux « interdit aux noirs et aux chiens » dans certains pays. Puis il y a eu des améliorations dans les années 80, et enfin aujourd'hui, où ça se cristallise mais où ça reste moins grave qu'avant : on n'est pas en train de pendre ou de brûler des gens et j'espère qu'on n'y reviendra jamais. L'important c'est de ne plus être dans les questionnements inutiles mais dans l'action. J'ai plus le temps d'être passif. C'est vrai qu'il y a ce côté « détesté avant même que je vienne au monde », mais maintenant, il faut faire la balance avec l'opposé. Il y avait aussi des gens qui t'aimaient avant que tu sois né...

Seconde anecdote : Snow In Paradise, un film sorti récemment, raconte l'histoire d'une petite frappe plus ou moins en rédemption et, à un moment, il rentre par hasard dans une mosquée, un mec lui dit « l'Islam c'est la paix ». A ce moment précis, beaucoup de gens ont éclaté de rire dans la salle.
Bah cette phrase, « l'Islam c'est la paix », dans un tel contexte d'incompréhension, me rappelle la phrase « Black is beautiful ». Et pourtant, c'est vrai. Aussi vrai que « White is beautiful » : la beauté c'est la beauté. Aussi vrai que réellement, et profondément, c'est ce que je vis : l'Islam c'est la paix. Au moins ça les a fait rire, ça ne les a pas fait pleurer ! [Sourire]


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