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Sans Pylon, pas de R.E.M., de Deerhunter ou de LCD Soundsystem

Michael Lachowski, le leader du secret le mieux gardé du post-punk US nous a parlé du rôle crucial des B-52's, des écoles d'art et du hip-hop dans la scène d'Athens.
11 août 2014, 11:00amUpdated on 11 août 2014, 9:44am

À Normal Town, un quartier d'Athens, en Géorgie, la température frôle les 40° et l'air est difficilement respirable. Dans le coin d'une allée boisée, se tient une grande maison en bois, avec un porche un peu branlant et une boule-disco à moitié cassée. C'est la maison-studio de Michael Lachowski, le bassiste de Pylon. Il nous y a reçus avec un grand sourire et plusieurs verres de whisky on the rocks.

Si vous n'avez jamais entendu parler de Pylon, on ne vous en voudra pas. Pylon est un groupe d'Athens fondé en 1978 dont l'unique but était d'avoir une critique dans le New York Rocker après quoi ils splitraient l'âme en paix. Pas une seconde ils n'auraient envisagé que leur musique - un délicieux art-punk dansant aux mélodies corrosives - tiendrait le coup aussi longtemps. Il a suffi qu'ils donnent cinq concerts pour que Gang Of Four les réclament pour leur première partie à New York. Ils ne pouvaient décemment pas refuser.

Pylon n'a sorti que trois albums, et même s'ils n'ont jamais vraiment percé au sens traditionnel du terme, ils ont influencé des artistes aussi différents que R.E.M, Deerhunter, LCD Soundsystem, CSS et The Rapture. Quand des guitares angulaires côtoient un beat dansant, il y a forcément du Pylon quelque part.

Michael a vécu dans le même appartement pendant 27 ans et est un des piliers du milieu artistique d'Athens, où il organise des fêtes de Noël devenues légendaires. Chargé des relations publiques au Georgia Museum of Art, il finance aussi le magazine culturel gratuit Young, Foxy and Free et est devenu le mentor d'artistes tels que Daniel Donahue de Dream Boat. Michael Lachowski est aussi un artiste et un photographe passionné, et son site internet est une véritable lettre d'amour à sa ville.

Voici la longue discussion que nous avons eue avec Michael. Tout y a été abordé, de sa rencontre avec Grandmaster Flash à son rôle dans l'explosion du hip-hop et du breakdance à Athens.

Daniel de Dream Boat, Michael de Pylon, et Kim de Noisey.

Noisey : Dans les années 80, il y avait les B-52s, Pylon et R.E.M. C'était comment d'appartenir à cette scène ? Il y avait d'autres groupes ?
Michael : C'était hyper fun à cette époque, notamment grâce au soutien que s'apportaient les groupes entre eux. Si un nouveau groupe se formait avec des gens du coin et qu'on ne le connaissait pas déjà, on allait forcément en entendre parler. Ce qui se passait était tellement excitant que personne ne manquait jamais un concert. La salle n'était jamais pleine, mais tout le monde était toujours là. Tous les groupes profitaient de leur deuxième ou troisième concert pour jouer dans le salon ou la cuisine de quelqu'un. Parmi les groupes que je pourrais citer, il y avait The Side Effects, Love Tractor, Oh-OK, Killkenny Cats. Pas mal de groupes se sont formés à cette époque.

Tu t'es installé ici pour faire une école d'art. Qu'est-ce qui t'a poussé à former Pylon ?
Ce n'était pas mon idée, mais celle de mon coloc Randy Bewley. Je ne suis que le co-fondateur de Pylon, c'est lui qui voulait qu'on monte un groupe. Ce qui se passait en musique dans le monde à ce moment-là était hyper excitant, on était en plein dans l'époque du post-punk. On avait de la chance à Athens, John Underwood et Chris Rasmussen, les propriétaires du disquaire Chapter 3 Records, écoutaient les trucs du moment, leurs distributeurs les aiguillaient. On écoutait de la musique de Manchester, de Leeds, de Cleveland, de New York.

Les fêtes de l'époque devaient être dingues.
Ouais, elles étaient pleines de toutes ces musiques dont on vient de parler. On profitait des fêtes pour partager de nouvelles infos sur les groupes ou parler des choses qu'on avait vécues. Parfois, on buvait des bières en écoutant en boucle les singles qu'on avait sous la main et on en discutait. C'est dans cet environnement que sont nés les B-52's. On était là à leurs premiers concerts, ils sont montés très vite et se sont tirés à New York, d'un coup. Quand ils sont partis, Randy m'a demandé de monter un groupe, pour combler le vide.

Toute cette scène est documentée dans l'exposition ARTifacts Rock Athens: Relics from the Athens Music Scene 1975-1985 qui se déroule en ce moment à l'UGA Special Collections Librairies. Tu peux nous en parler ?
Avant que cette exposition n'ait lieu, une école de musique à l'université m'avait demandé de donner une conférence sur la scène. J'ai intitulé cette conférence How Art Turned Into Music. Tous les groupes étaient formés par des étudiants en art et je voulais m'intéresser à ce passage de l'art à la musique. J'ai relu des reviews et des interviews de nous, je me suis replongé dans ma propre vie pour trouver la source de cette évolution. C'était assez étrange. Mais j'ai réussi à en déterminer les facteurs : on était un groupe d'étudiants bourrés d'énergie, on ne vivait que pour créer. Tout le monde s'est mis à l'ouvrage, et on s'est finalement affranchi des limites de nos disciplines respectives. J'étais photographe et Randy était designer 3D. Nous abordions tout ça avec une logique punk, celle de se lancer dans le truc sans avoir besoin d'apprentissage, d'autorité ou de légitimité.

La scène était très soudée, on s'encourageait tous à créer, à toujours aller plus loin. Dès le début on a été très clairs : on faisait de l'art. On s'est tourné vers une figure traditionnelle, un groupe avec quatre membres : un bassiste, un guitariste, un chanteur et un batteur, comme les Ramones, en plus épuré. On aimait ce côté épuré et minimaliste.

Et vous avez vite attiré l'attention…
On a donné cinq concerts à Athens, puis on est allés à New York et on a eu un article dans le magazine Interview. On était un peu perdus, on ne savait pas ce qu'on allait faire. On a donc enregistré un single. La review de notre concert à New York avait été écrite par Glenn O'Brien, il avait dit de nous qu'on était « des kids qui mangeaient du dub au petit déjeuner ». Donc pour la face B, on a écrit le morceau « We Eat Dub For Breakfast ». Glenn O'Brien en a plus tard fait une critique : « ce morceau parle d'un truc que j'avais écrit sur eux auparavant ». Tout s'est passé très vite, c'était bizarre de passer du statut d'étudiant en école d'art à celui de musicien. Mais tout ça n'aurait jamais été possible sans les B-52's. Ce sont eux qui ont attiré l'attention des médias sur Athens.

Tu pourrais nous parler de ce qui s'est passé durant ces trente dernières années ? J'ai appris que tu avais dû quitter ton studio.
Oui ! Quand le groupe s'est séparé, j'avais un studio dans l'arrière-boutique du disquaire chez lequel je travaillais et dans lequel Pylon pouvait répéter. Quand ce disquaire a fermé ses portes, j'ai dû trouver un nouveau studio. Le peintre et professeur d'art Jim Herbert m'a accueilli dans le sien. Je suis resté là-bas pendant 29 ans, et je n'ai jamais payé de loyer. J'ai finalement quitté le studio de Jim Herbert, il avait besoin de place pour stocker toutes ses toiles. Pendant le déménagement, j'ai retrouvé des lettres scellées que j'avais écrites à mon professeur d'art, Robert Krocker.

Michael dans son studio.

Qu'est-ce que tu lui écrivais?
Eh bien, là, par exemple : « Le studio sert aussi au groupe pour répéter. Notre groupe s'appelle Pylon, comme les cônes disposés sur la route. Ce n'est pas une référence à l'architecture ou aux pylônes électriques. Randy y joue de la guitare, Curtis est à la batterie, Vanessa chante et moi je joue de la basse. On veut jouer à New York au moins une fois, et à ce moment là, on verra si on continue ou non le groupe. »

Un peu plus loin : « On n'est pas des musiciens, on n'aime ni les jams, ni les répétitions, seulement les concerts. Ce qui nous intéresse c'est le résultat final, pas le procédé. Se produire devant un public est une expérience intense, très agréable. L'accueil à Athens est cordial. Ils sont obligés de nous aimer, puisqu'on est tous de la même ville, on appartient tous à cette même sous-culture. Parfois on dit de nous qu'on est 'trop arty', 'trop conceptuels', ou qu'on sonne 'comme des artistes qui ont décidé de former un groupe'. On nous sort souvent 'ils aimeront ton groupe à New York', comme pour dire qu'à Athens, ce n'était pas trop le cas ».

J'aime beaucoup ce commentaire, ça me rappelle cette chanson de Prince, « All The Critics Love You In New York ». C'était bien vu, on était pile dans cet état d'esprit à l'époque.

Tu t'intéresses aux groupes de la scène actuelle d'Athens ?
Avant, les gens disaient que les groupes d'Athens, c'était juste des guitares jangly et des beats dance. Avec le temps, tout ça a évolué, s'est diversifié, et on ne peut plus parler de « scène » à proprement parler. Mais il y a toujours énormément d'énergie et de soutien. En montant le collectif Elephant Six, Dan [_Donahue, de Dream Boat_] a cherché à développer cette culture du soutien mutuel entre les groupes, en incitant les gens à s'entraider. Mes groupes préférés en ce moment sont des groupes comme Reptar et des trucs plus expérimentaux.

Dan m'a dit que Reptar défonçait tout en concert.
C'est l'exemple parfait de ce que j'aime à propos d'Athens, dans la personnalité, l'attitude et l'énergie. J'adore Dream Boat, Hope for a Golden Summer. Je suis plus dans les arts visuels mais la musique a toujours beaucoup de pouvoir sur moi, je suis heureux d'avoir pu en faire et d'avoir pu laisser ma marque. C'était fun et c'est génial de pouvoir en reparler.

Kim, Michael et la boombox.

Elle est très cool cette boombox ! Elle vient d'où ?
J'étais très fan de Kraftwerk à l'époque. Ils avaient sorti Trans-Europe Express, sur lequel on trouve le morceau du même nom. À un moment, on m'a filé un album de The Sequence, un groupe signé chez Sugar Hill. Ils rappaient avec pas mal de rimes - « hôtel, motel, Holiday Inn », ils faisaient des refrains pour des pubs Big Mac et Juicy Fruit. Kraftwerk et The Sequence m'ont énormément influencé en 1981, à l'époque où on bougeait souvent à New York avec Pylon.

Durant cette période, on voyait des types diffuser leur musique dans la rue avec une boombox, qu'ils mettaient sur leur épaule. À New York, ta voiture ou ta maison ne disait rien sur toi, tout était dans ton style : tes fringues, tes chaussures, tes bijoux. Avec la boombox, tu pouvais te trimballer avec les sons qui te définissaient en tant qu'individu. C'était normal de croiser des types avec une boombox sur l'épaule. Un jour, on se baladait avec les autres membres du groupe et on a croisé ce type avec une boombox qui passait une version de Trans-Europe Express avec un rap par dessus. C'était un mélange étrange, qui me paraissait pourtant familier, même si je ne comprenais pas ce que j'étais en train d'écouter. J'ai demandé à un passant ce que c'était. C'était « Planet Rock » d'Afrika Bambaataa.

Je lui ai demandé où je pouvais trouver son album, il m'a indiqué le disquaire Downtown Records, situé tout près du quartier des finances. Ce n'était pas un environnement rassurant pour un mec du sud tout frêle comme moi. Je suis rentré dans la boutique, où tous ces DJ, pour la plupart afro-américains ou portoricains (des mecs de New York, quoi), écoutaient ce genre de musique. Finalement je suis devenu un client régulier, je m'y arrêtais à chacun de mes passages à New York. J'ai ramené des boombox et des disques à Athens, et tout un pan de culture absent du New York Rocker. J'ai trouvé des gens qui appréciaient ce genre de musique autant que moi et on a filé un coup de main à un disquaire du coin pour qu'il se fournisse directement chez Downtown Records. On a permis à cette musique de voyager jusque Athens.

On avait disposé des cartons devant la boutique pour que les kids du quartier puissent y faire du breakdance. On essayait de leur apprendre comment les types faisaient dans le métro de New York.

Des années plus tard, mon ami Marc Bell - un DJ très actif sur Athens, qui pense encore que je lui ai appris à se servir des platines, même si c'est faux - a fait venir Grandmaster Flash au 40 Watt Club pour un DJ set. Je n'y croyais pas, lui, à Athens ! Il y avait une photo sur laquelle il était aux côtés de Tina Weymouth des Talking Heads, une boombox à la main. J'avais exactement le même modèle chez moi. Je suis allé au 40 Watt Club, j'ai rencontré ce personnage que j'admire tant et lui ai demandé de signer ma boombox ! Voilà !

Grâce à Pylon, on pouvait aller à New York trois à quatre fois par an, et on y passait la semaine à chaque fois. Avant, tout se passait très tard à New York, une fois on a même joué en tête d'affiche à 3 ou 4 heures du matin. Il faisait jour quand on est sortis de la salle, et les gens continuaient d'affluer, ils venaient au concert en sortant du Studio 54. New York était une ville très étrange à l'époque. Fun, mais étrange.

Tu n'as pas dû beaucoup dormir.
On était innocents. On se contentait de boire de la bière. On s'éclatait, c'est tout.

Kim est rédactrice chez Noisey USA. Elle est sur Twitter - @theKT

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