Sarah Records est l'âme de Bristol

De John Peel à Bernard Lenoir, tout le monde a eu le coeur déchiré par un de leurs disques.

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27 Mai 2014, 12:45pm

Clare et Matt, les fondateurs de Sarah Records.

Autour de 1986 en Angleterre, quelques schlags trop mignons pour shooter dans des canettes et trop myopes pour risquer leurs lunettes dans un pogo se sont mis à enregistrer des chansons dans leur chambre, à fabriquer des pochettes de 45 tours, à monter des fanzines et à porter des t-shirts « Twee as fuck ». La twee pop était née, autour d'une compilation éditée par le NME (la légendaire C86, sur laquelle on retrouvait les Pastels, les Shop Assistants et Primal Scream) et d'une poignée de labels, parmi lesquels le génial Sarah Records, qui sortira quelques-uns de plus beaux disques du genre, de l'intouchable Skywriting de Field Mice, au déchirant Unisex de Blueboy.

Ça faisait trois ans qu’on entendait parler d’un documentaire sur Sarah Records, et Lucas s’était même proposé comme perchman sur le projet. Comme personne n'a voulu de lui, on s’est dit que ça devait être un truc sérieux et que le résultat allait franchement défoncer. Un beau jour, on a appris que non seulement le documentaire était enfin fini, mais qu’ils avaient même décidé de monter un festival à Bristol autour de la projection du film, intitulé Between Hello and Goodbye, The Secret World of Sarah Records. Plein de groupes du label étaient programmés dans un auditorium, il y avait une exposition où on pouvait jouer au Saropoly, et Clare (la co-fondatrice du label avec son copain Matt) se proposait même de jouer les mamans-canard pour nous faire visiter la ville et nous montrer les immeubles qu'on pouvait voir sur leurs pochettes bicolores.

On n’a donc pas réfléchi plus longtemps et on a imémdiatement pris le bus pour Bristol. Matt est un peu vieux maintenant mais il a quand même toujours sa coupe au bol. Il traîne encore avec Clare, et tous les deux parlent un anglais vraiment dur. Mais même si c’était parfois un peu compliqué, je crois qu’on a fini par saisir ce truc qui manquait à la culture de tout les post quatre-vingt-neuvards qui zonent l’été dans les parcs en T-shirts tie and die. Oui, ça pourra sembler un peu idiot pour tous les vieux qui liront cet article mais on avait besoin de savoir ce qu’il s’était passé entre 86 et Captured Tracks.



Noisey : Comment avez-vous fait connaissance ? Pourquoi avez-vous décidé de créer Sarah Records ?
Clare :
On vivait tous les deux à Bristol, on y était pour étudier et on gérait tous les deux des fanzines. En fait, la première fois qu’on s’est rencontré, c’est quand j’ai voulu vendre un fanzine à Matt pendant un concert. Mais je lui avais déjà envoyé, alors il n'a pas voulu me l'acheter une deuxième fois. Et puis on publiait des flexi-discs aussi… Matt gérait le label de flexi Sha-La-La avec trois autres gars qui écrivaient pour des fanzines et, moi, je voulais en publier un donc je suis allé leur demander des conseils. Je crois que j’ai déposé une lettre à ta porte, non ? Pour te demander combien pesaient mille flexis et si je pouvais les ramener en bus depuis Londres. Matt a ouvert la porte, on a un peu parlé et puis il s’est rendu compte qu’on faisait tous les deux des flexis avec The Sea Urchins mais qu’on avait choisi des chansons différentes. C’est comme ça que tout a commencé.
Matt : J’étais venu étudier la physique et Clare l’économie. À l’époque tout le monde s’écrivait des lettres pour acheter des fanzines et en échanger, donc la plupart du temps t’apprenais à connaître les gens par la poste avant de les rencontrer physiquement.
Clare : Ouais, je t’avais écrit juste avant d’arriver à Bristol. En fait j’avais écrit à tout le monde, aux trois fanzines quoi, je cherchais des gens pour aller aux concerts avec moi [Rires]

OK, et donc en 87, vous créez Sarah Records. C’est le début du CD, le hip-hop et la techno commencent à exploser à large échelle. Je trouve qu’il y a un truc un peu anachronique dans Sarah…
Clare : C’est vrai… Je crois qu’il y avait un décalage entre ce qu’on sortait sur Sarah et la musique de l'époque : le grunge, la techno… Mais le label était plus varié que ce que pensent les gens. On a eu des groupes plus noise comme Golden Dawn. On n’a jamais voulu être anachroniques, tu sais… L’idée en fait, celle qui nous a toujours suivi, c’était de réussir à faire de la « pure pop ».
Matt : On sortait uniquement la musique qu’on aimait, c’est le seul truc qu’on avait en tête. On ne rejetait pas les groupes parce qu’ils n’étaient pas compatibles avec un certain genre ou quoi… Mais bien sûr, plus tu sors des disques, plus tu reçois des démos dans la même veine que ce que tu as déjà sorti sur ton label. Ça crée forcément une cohérence.
Clare : Une partie de la scène grunge était tout de même un peu macho, ultra virile. Enfin, je ne crois pas que Nirvana soit concerné…
Matt : On n’aimait absolument pas les esthétiques du rock traditionnel, que ce soit l’attitude que pouvaient adopter les groupes, la masculinité, le machisme. On voulait en être l’antithèse. C’était bien plus l’attitude qui gênait que la musique en elle-même, si tu vois ce que je veux dire.


Un pont de Bristol, qui a servi pour plusieurs visuels du label.

On est tombés sur des flyers assez cool où il y avait écrit « Tu loses, t’es déprimé, alors tu dois être un fan de Sarah Records : viens à notre concert ! ». Dans le fanzine que vous avez sorti spécialement pour le festival, vous avez compilé les pires revues de presses à votre sujet, d’ailleurs c’est un peu trash parfois. J’ai l’impression qu’il y a pas mal d’ironie chez Sarah…
Clare : Ouais, déjà, on avait de très bonnes critiques mais aussi de très mauvaises, et à peu près rien entre les deux. Beaucoup de journalistes semblaient ne pas nous aimer, en partie parce qu’on s’appelait Sarah, et qu'on venait de Bristol, ce qui signifiait qu’ils pouvaient être condescendants sans prendre la peine de venir aux concerts. Ils étaient tous à Londres et ils nous descendaient constamment. Tu relis les critiques aujourd’hui, et certaines étaient horribles, mais vraiment… Il y avait des trucs hyper sexistes, homophobes…
Matt : On a pas mal fait dans l’humour et beaucoup de gens ne l’ont pas toujours compris. Ils le prenaient au premier degré alors que c’était souvent ironique. C’était vraiment important que le label ait un caractère bien à lui, et dégage quelque chose de drôle. Et donc tu vois, on faisait des blagues, mais le problème avec les blagues c’est qu’elles sont parfois mal comprises et qu’on te prend au sérieux quand tu n’en as pas forcément envie.
Clare : On adore écrire, et je pense que c’est notre media de prédilection, on n’allait jamais faire partie d’un groupe, monter sur scène, mais on voulait participer à ce petit monde, donc écrire dans des fanzines ou sur des flyers est ce qui nous a permis de le faire.

Mais sur le coup, vous en riiez de ces mauvaises revues de presse, non ?
Clare : Non… ! [Rires] Ça n’a jamais été un plaisir de recevoir des critiques défavorables. Je pense qu’aujourd’hui, certains journalistes seraient gênés de relire ce qu’ils avaient écrit. La presse musicale devait recevoir une centaine d’albums par semaine mais ne pouvait faire qu’une quinzaine de chroniques et nous en avons eu pas mal, finalement. Ce qui se passait c’est que si untel ou untel lisait l’avis négatif d’un journaliste, il allait l’acheter. Mais ça a certainement été plus difficile pour les groupes que pour nous : on savait que les gens recevraient l’album, mais pour un groupe qui y a mis tout ton cœur et qui se fait descendre sur sa seule chronique, c’est dévastateur.
Matt : C’était avant l’ère internet, donc si tu n’étais pas dans l'une des trois revues hebdomadaires [NME, Melody Maker, Sounds], c’était terminé, personne n’allait entendre ta musique, alors que c’est tellement plus simple aujourd’hui. Quelqu’un peut tweeter ou rédiger un article de blog, et hop !
Clare : Je crois que John Peel a diffusé tous nos singles, et Bernard Lenoir [L’animateur de « C’est Lenoir » sur France Inter, entre 1990 et 2011] nous a toujours été d’une grande aide. La presse spécialisée nous suivait en France et en Grande-Bretagne et c’était super important pour nous.

On se demandait si c’était toujours la même personne qui enregistrait les singles de Sarah ou s’il y avait un lieu où vous alliez tout le temps pour ça. Les voix étaient souvent traitées de la même façon, il y a une couleur musicale vraiment commune à toutes vos sorties.
Matt : Non pas du tout, les singles étaient enregistrés dans des endroits différents, le plus souvent dans un studio de la ville d'origine du groupe. Quand c'était un premier album, on aimait se poser dans le studio pendant l’enregistrement, donner notre opinion, des conseils... C’était souvent la première fois qu’ils entraient en studio donc j’espère qu’on a été de bon conseil.
Clare : On a eu deux groupes de Bristol, mais ils sont arrivés assez tardivement dans l’histoire du label. The Orchids venaient de Glasgow, tout le monde venait d’endroits différents en fait.
Matt : Chaque groupe enregistrait avec l’ingé son qui lui convenait. The Field Mice ont toujours enregistré avec le même gars, ils avaient cherché dans les pages jaunes et étaient tombés sur ce gars qui vivait à deux rues de chez eux. Ils ont eu pas mal de chance vu qu’il aimait ce qu’ils faisaient.


Une impasse de Bristol dont le nom a servi à la dernière compilation du label.

Le mode de fonctionnement du punk semble vous avoir influencé plus que la musique punk en elle même. Je pense à ces idées que tout le monde connaît par cœur maintenant : n’importe qui peut faire de la musique, si tu veux, tu peux enregistrer tout seul, le manque de moyen apporte un tas de nouveaux trucs, une nouvelle esthétique qu’on retrouve dans les pochettes, les fanzines, etc… Comment avez-vous adapté cet héritages avec Sarah ?
Matt :
Bien sûr, j’ai été influencé par la scène post-punk plus que par la scène punk elle-même, c’était juste après et en gros, les gens se sont rendus compte qu’on pouvait sortir son album soi-même. La plupart des groupes punk étaient signés sur des majors, en fait. Ce n’est qu’après le punk que les groupes se sont rendus compte à quel point il était simple d’enregistrer ses morceaux et de faire presser des vinyles. Ça demeure une des périodes les plus intéressantes de la musique britannique, entre 78 et 80. Des myriades de groupes aux quatres coins de l’Angleterre créaient leurs propres labels et passaient sur une émission radio unique, celle de John Peel, le seul qui daignait passer ce genre de trucs.

Le bon côté, c’était que tout le monde écoutait cette fréquence, donc si tu passais dessus, tu pouvais vendre 5000 exemplaires de ton disque, même si tu l’avais enregistré dans ta chambre, que la qualité des compositions était aléatoire et que tu avais dessiné toi-même la pochette. Mais c’était pas un problème, parce que tout le monde t’avait écouté le soir en se couchant à 22h.

C’est impensable de nos jours avec internet et les podcasts et ce genre de médias, mais à l’époque on ne pouvait faire les choses autrement. C’est ça qui a contribué à créer cette scène, qui est, je dois le dire, vachement fermée. Tout le monde écoutait les albums estampillés John Peel et on se rendait compte qu’on pouvait faire ce que faisaient les autres. C’est avec cette logique que se sont lancés des labels comme Factory et qu’ils ont commencé à sortir les albums d’artistes qui, quelques années auparavant, se seraient autoproduit. Au début des années 80, Creation Records m’a vachement influencé, ils faisaient tout le boulot des artistes et les mettaient en circulation.

Au bout d’un moment, je me suis vraiment rendu compte que les labels et les groupes n’étaient pas deux entités à des années lumières, qu’ils étaient gérés par des gens tout à fait ordinaires, que je pouvais faire partie de cet univers, que je pouvais faire tourner un label, et que ce n'était pas si compliqué. L’idée que tu pouvais imprimer la pochette à la papeterie du coin et que, si t’étais assez chaud pour emballer les vinyles dans des pochettes plastiques, un par un, il n’y avait aucune raison qu'on t'en empêche. À l’époque, les disquaires étaient ravis de les distribuer un peu partout dans le pays et tu finissais par vendre tes albums quelques jours après les avoir enregistré, mais bien sûr, tout a changé depuis.

Aujourd’hui, les disques de Sarah sont introuvables et quand tu vas sur Discogs, tu tombes sur des prix vraiment exorbitants. On est bien loin de votre volonté de départ, et puis je me dis aussi que quelque part, vous devez vous sentir un peu dépossédés…
Matt : Je trouve ça déprimant lorsque je vois que le premier album qu’on a sorti s’est vendu à 500 livres. Je me dis que si je l’avais toujours à dispo, je le donnerais ou je le vendrais à son prix initial, c'est à dire à peu près trois livres. Comme tout bon socialiste, j’aurais aimé que la musique soit dispensée du côté pervers du capitalisme, mais bon, si un objet est rare... Dès l’instant où quelque chose devient rare, les gens sont prêts à dépenser des sommes absurdes… J’aurais préféré que ce soit autrement, je trouve cette idée débile d'acheter un disque parce qu'il est rare, sans même se soucier de la musique. Pareil pour les gens qui achètent des oeuvres d’art et les enferment dans un coffre quelque part, tout ce qui les intéresse, c’est la valeur de l'objet. Ce serait bien de pouvoir reproduire plus d’exemplaires de quoi que ce soit, uniquement dans le but de faire chuter sa valeur, mais ce serait un geste plutôt extravagant.



Vous êtes partis un peu comme des princes. Tu pourrais nous parler de cette fête d’enterrement que vous avez organisé, « A day for destroying things » ?
Matt :
Une chose qui nous emmerde vraiment c’est quand les gens nous disent : « C’est dommage que Sarah n’existe plus, que vous ayez fait faillite, etc… », parce que ce n’est pas le cas, on a jamais eu à s’endetter auprès de qui que ce soit, et ce jusqu’au bout. Et puis la fin du label n’avait rien à voir avec l’argent... Ce n’est pas qu'on n’avait plus de fric, on voulait tout simplement arrêter parce qu'on avait atteint la barre des 100 albums et on tenait à ce que les gens sachent que c’était l'unique raison. Donc quand on a arrêté le label, on a diffusé des annonces dans la presse musicale, chacune ayant dû nous coûter 2000 livres. La campagne avait pour nom « A day for destroying things », on annonçait bien que les 100 albums avaient été sortis et qu’on arrêtait définitivement. On a bien fait en sorte que ça rapelle plus une fête qu'un enterrement.

On a donc organisé une soirée sur un bateau en invitant autant de groupes à jouer que possible et on a fait payer cinq livres à l’entrée, ce qui est très bon marché. Ça a peut être été une erreur parce que pas mal de gens ont acheté les billets à cause de leur prix bas et ne sont finalement pas venus. Si ça se trouve c’était pour nous emmerder ou avoir un souvenir à conserver [Rires] On a reçu pas mal de lettres venant de partout dans le monde, de gens voulant venir à cette dernière soirée... C’était la plus belle façon de gagner, c’était super important pour nous de se dire que d’en finir était une chose positive, qu’on n’avait pas failli à notre mission mais qu’au contraire, on avait réussi.


Camille Delvecchio joue dans Grand Blanc et co-anime l'émission Ether & Crac sur Radio Campus Paris aux côtés de Maxime Barré, le Bernard Lenoir de la Petite Ceinture. Elle n'est pas sur Twitter.

Lucas Doméjean réalise des films et joue de la batterie dans Béton Armé. Il n'est pas sur Twitter non plus. Putain de jeunes.



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