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La Dame Noir est prête à régner sur le monde

Comment le club/label de Marseille a fait main basse sur la scène internationale ? Quel est leur secret ? Pourquoi des allemandes s'enferment-elles dans leur toilettes ?
30.9.14

Phred et Relatif Yann de La Dame Noir - Photo : Camille Chaleil

Marseille de nuit est capable du meilleur, et essentiellement du pire. C'est vrai. Et ça le sera probablement pour vous, tant que vous n'aurez pas pénétré dans l'antre de La Dame Noir, un des projets artistiques les plus décentrés de la cité Phocéenne, qui organise sa world domination via un blog, un bar, un label, un club, des DJs, du design graphique, des collaborations à la pelle, de longs mètres de shots viciés et désormais, une compilation, The Long Long Summer, réunissant quelques uns des secrets les mieux gardés de la scène électronique locale. J'ai été à la rencontre de Relatif Yann et Phred, deux des trois types -aux côtés d'Hugo Jurado- aux manettes de La Dame Noir, pour leur poser quelques questions sur leur parcours, leur projets et ces allemandes qui s'enferment dans leur toilettes sans qu'on sache vraiment pourquoi.

Noisey : Pourquoi La Dame Noir et pas La Dame Noire ?
Phred : C’est le Noir de film noir, donc pas de e, merci, on y tient. D’ailleurs avant on co-gérait un lieu qui s'appelait le Hush Hush, en mode L.A. Confidential.

Vous faisiez quoi justement avant la Dame ?
Phred : La Dame existe depuis 5 ans. Mais 5 ans avant on gérait déjà une programmation sur Marseille, beaucoup plus transversale qu’aujourd’hui. Ça allait de Manu Le Malin à Dee Nasty et Dj Vadim, en passant par Chloé ou Kiki de Bpitch. Donc de l’electro, du hip-hop, du reggae également, vu qu'on a aussi fait Aba Shanti à l’époque, mais aussi des choses plus pop-rock vu que Yann vient de là à la base.

Tout ce délire Italo-Nu-Disco ça vous vient d’où ?
Phred : C'est venu avec des labels comme Italians Do it Better ou Versatile. On jouait de moins en moins de trucs house à 120 bpm, on prenait de l’âge, alors on a voulu ralentir le tempo. Et puis c’est une musique pour les filles, on aime les filles donc c’est cool, ça a matché. Avec l’ouverture de notre bar en 2009, cette tendance s’est encore plus affirmée. Le public qui nous suivait à Marseille était préparé et même les parisiens qui débarquaient ici étaient super ravis de pouvoir jouer des trucs lents ailleurs que chez eux. Ça s’est fait progressivement et on n’a pas été les seuls à le faire, puisqu’un label marseillais comme Virgo Music a lui aussi opéré ce virage. Et puis côté image, nos sujets de prédilection restent le péché, le sexe, les religions anciennes et les sciences occultes.

Visuel : Mothi Limbu

Relatif Yann : Après on est pas non plus en mission. Disons qu’on a complètement embrassé un style et une approche que l’on découvrait dans le même temps. Juste par envie. Les choses se sont faites dans le plaisir, naturellement.

Phred : Et puis très vite, on a voulu proposer, au-delà de la musique, l’idée d’une direction artistique complète, capable de rayonner sur le tempo, le nombre et le style de personnes, le graphisme -que l’on travaille avec notre graphiste Mothi du Studio Happymess depuis 10 ans- des lieux, un blog, un discours.

Relatif Yann : Jusqu’aux dates en fait. S’emparer de la nuit marseillaise le jeudi soir, ça se bosse. Et ça se bosse très différemment qu’organiser des soirées le samedi.

Aujourd’hui, pas mal de monde vient justement vous chercher pour ça.
Relatif Yann : En ce moment, oui. Marseille c’est notre ville, donc en local ça continue de bien se passer mais quand on pousse hors les murs, les organisateurs comme le public notent et apprécient la programmation, qui s’appuie autant sur des sets que sur un univers graphique.

Phred : Dès le début de la Dame Noir il y a 5 ans, Guido Minisky était venu nous chercher pour jouer Chez Moune à cause de cette direction artistique cohérente et différente. Et puis c'est un lieu qui demande de jouer autre chose que des tunnels, ce qu'on sait faire, mais il me semble que la raison principale était notre D.A. globale, vraiment. Nous ce qu’on aime, c’est les chansons qui s’entrechoquent dans des lieux confidentiels, à moins de 300 personnes.

Relatif Yann : Avec des entrées sur offrandes.

Phred : Exactement.

C’est fatiguant ?
Relatif Yann : De quoi ? De boire de la vodka ?

De faire faire la teuf, de coller sans cesse à un univers et aux attentes du public de la nuit…
Phred : Oui c’est fatiguant. Physiquement surtout. Après quand ton taf c’est synonyme de faire la teuf avec des gens cools, ça va. Tu sais que tu ne vas pas l’usine, quoi.

Relatif Yann : Et puis cela fait quelques années que les gens sortent de plus en plus vieux. Avant, les gens arrêtaient de sortir à 25 ans. Aujourd’hui tu vois des fêtards d’une cinquantaine d’année en club. Cette évolution dans la façon d’appréhender socialement les soirées nous fait bosser différemment, il y a désormais plusieurs générations qui se croisent en club…

Phred : De toutes façons t’en connais beaucoup toi des adultes de 25 ans ? Aujourd’hui personne ne l’est. En tous cas, pas 7 jours sur 7.

Visuel : Mothi Limbu

C’est quoi le truc le plus improbable que vous ayez retrouvé après une soirée à la Dame Noir ?
Relatif Yann : Au rayon des objets trouvés un soir on a retrouvé une nana. Mais vraiment.

Phred : On ferme le bar, on check partout et dans un des deux WC, enfermée à l'intérieur, on retrouve une allemande qui ne se souvenait même plus de son nom.

Et le truc le plus improbable qu'on vous ait demandé aux platines ?
Phred : Il y a quelques mois, on m'a demandé un morceau que j'avais ! Les gens, et même dans les endroits les plus élitistes ou soi-disant pointus, vont toujours à un moment de la nuit venir te demander de jouer de la salsa ou un truc d'Akon. T'es tellement habitué à ça que lorsqu'on vient te demander un morceau que tu as vraiment, c'est l'hallu.

J'ai le sentiment que Marseille bouge pas mal en termes de soirées mais que la production musicale reste concentrée sur Paris.
Relatif Yann : Nan mais faut vraiment arrêter de comparer Marseille et Paris. En terme de moyens de production musicale, les deux villes n’ont jamais tenu la comparaison. Cela dit, des producteurs à Marseille, il y en a de plus en plus. Rappelle-toi que Munk, le boss de Gomma a posé ses valises ici durant 3 ans. Il est tombé amoureux de la ville, y a laissé des amis, des supers sets et un morceau hommage qui défonce.

Votre récente compilation The Long Long Summer c’est un peu une première en local tout de même.
Phred : On a lancé le label en 2011 avec les sorties de Copyshop et Date With Elvis, sur qui Yann avait accroché en concert. C’était en 2011, on était archi-motivés mais on a très vite sentis qu’on allait se retrouver à cours d’artistes à sortir en local. Et puis y’a eu un regain de tension. En une petite poignée d’années, on a assisté à l’émergence de toute une floppée de producteurs qui collaient à notre son. Des mecs du terroir comme Did Virgo ou Amevicious qui n’ont pas à rougir de se retrouver aux côtés d’un Dicky Trisco par exemple. On les as réunis sur The Long Long Summer, une compilation de 13 titres, qui s'ouvre avec Infinite Spring et se termine sur The Long Long Goodbye, dessinant ainsi notre propre vision du label et de la musique, crépusculaire et viciée.

La Dame Noir, c'est du DIY total ?
Phred : À ouais c’est complètement notre fric qu’on engage.

Relatif Yann : De toutes façons, je me vois pas remplir 10 pages de dossier pour obtenir un financement public auprès d’une institution qui va nous coller 50 logos différents sur nos albums, et faire tourner nos artistes dans le réseau des musiques aidées, face à des publics pas toujours adaptés.

Phred : Nous on est pas là-dessus. Notre D.A. est verticale.

Relatif Yann : De façon plus générale, ça fait une grosse décennie que les outils de production sont vraiment devenus accessibles. T’es plus obligé d’avoir un sampler et 18 machines pour faire de la musique. Donc déjà tu te retrouves 10 ans plus tard avec toutes une génération créative à maturité. Et ensuite, il y a le flux du net, les médias, les investissements de certaines marques où même les DA ne sont plus autant centralisés qu’auparavant. Dans les années 2000, si un DJ à Paris captait le budget d'une marque sur un booking de soirée, ça lui assurait de fait un peu de trésorerie pour produire les sorties de son label. Mais ce schéma économique aujourd’hui, il se redessine complètement. Sous l’impulsion notamment de certaines scènes musicales de province, comme Marseille. Cette musique bouge, elle avance et gagne des oreilles tous les jours.

Au risque d’être récupérée ?
Phred : Ouais c’est sûr. En gagnant de la popularité, ce son attire des opérateurs hypers commerciaux qui veulent s’en servir pour leur image. C’est le cas partout en France actuellement, Marseille n’y échappe pas. Les énormes events qu’on voit passer depuis quelques temps nous le confirment. Nous, on a participé à l'explosion d'une scène qui se retrouve aujourd'hui déclinée sous des aspects très différentes. Ça ne me gène pas. De toute façon, cette musique nauséeuse, à rallonge, elle ne se déploie que dans des lieux confidentiels, qui puent le sexe… Tous ces exports outdoors de festivals à 6000 personnes, on ne s'y reconnait pas.

La compilation The Long Long Summer est disponible depuis quelques semaines sur La Dame Noir Records.
Relatif Yann et Phred Noir continuent de planifier leur domination du monde ici et . Ils sont aussi sur Twitter.

Théophile Pillault cherche un Twitter confidentiel, qui pue le sexe. En attendant, il est sur l'autre Twitter - @TheoPillault