Imarhan ne chantera pas à votre mariage

Le groupe algérien a fait une pause dans sa tournée américaine pour discuter avec nous du groove du désert, de leur ville, Tamanrasset, et de leur rencontre avec Usher.
17 mai 2016, 9:45am

Des guitares lancinantes, une rythmique hypnotique et des mélodies douces-amères… Dès les premières notes, Imarhan donne tous les arguments aux journalistes fainéants pour être comparés à Tinariwen, Tamikrest ou autres entités Touaregs adeptes d’un blues mystique. Il y a pourtant bien d’autres éléments au sein de leur premier album : des intonations funk, des rythmes groovy, des percussions envoûtantes... Et c’est sans doute ce son plus moderne et hybride que celui de leurs collègues, cette ouverture sur le monde qui a permis à ces musiciens originaires de Tamanrasset, dans le sud de l’Algérie, de séduire les médias occidentaux et de finir par tourner pendant presque trois semaines à travers les États-Unis. C’est là-bas, entre deux dates et sur une aire d’autoroute que l’on se pose un moment avec Iyad Moussa Ben Abderahmane, dit « Sadam », pour parler de leur rencontre avec Usher et Howe Gelb, de la vie dans le désert, et des Touaregs, forcément.

Noisey : Vous êtes aux États-Unis actuellement. Comment se passe la tournée ?
Imarhan : J’avais déjà eu l’occasion de venir ici pour plusieurs dates avec Tinariwen, mais c’est la première fois pour tous les autres membres du groupe. Et c’est un vrai plaisir. La date à Austin, par exemple, était géniale. On était censé jouer dans le cadre du festival Levitation, mais il a été annulé à cause de problèmes climatiques. Je pense qu’ils avaient quelques problèmes également avec l’État… Quoiqu’il en soit, les organisateurs ont tout fait pour nous trouver une autre date et on a pu donner l’un de nos meilleurs concerts ici.

Vous avez fait des rencontres intéressantes là-bas ?
On a eu la chance de retrouver Howe Gelb, qui nous avait invité à jouer dans un festival au Danemark il y a quelques temps. On a fait une session studio avec lui et c’était super. J’ai l’impression que l’on se comprend très bien musicalement lui et moi. On verra si ça débouche sur quelque chose un jour.

J’ai vu que vous aviez également croisé Usher à Venice Beach…
Il est venu nous voir pendant les balances. Il ne pouvait pas rester pendant le concert parce qu’il travaille sur son album actuellement et qu’il avait une session studio, mais il nous a demandé s’il pouvait nous filmer et prendre des photos pendant nos répétitions. Du coup, on a joué deux morceaux spécialement pour lui. Je ne sais pas s’il nous connaissait avant, mais il avait l’air assez fasciné par nos percussions. On a gardé contact.

Tu connaissais sa musique ? Tu aimes ?
C’est un artiste très connu, donc je connais quelques morceaux. Ce n’est pas vraiment le genre de musique que j’écoute, mais ça fait toujours très plaisir ce genre de rencontre.

C’est quoi, justement, le « genre de musique » que tu écoutes ?
Tu sais, on écoute beaucoup de musiques entre nous. Je ne saurais pas te dire les noms parce que je ne suis pas très bon au jeu des citations, mais on passe beaucoup de temps sur Internet et YouTube à écouter de nouveaux groupes ou à aller découvrir la musique des artistes avec lesquels on joue. Que ce soit du jazz, du rock, du blues ou de la pop, on écoute énormément de genres différents. Dans le van, actuellement, ça va dans tous les sens [rires].

Personnellement, j’ai l’impression que le public occidental aime votre musique parce qu’on peut la relier au blues. C’est un aspect dont tu as conscience ?
Je n’y avais jamais réellement pensé, mais si c’est le cas, ça ne me dérange pas. Malgré tout, je ne pense pas que l’on s’inspire du blues classique et traditionnel. Il y a évidemment ce genre de sonorités dans notre musique, et c’est probablement un héritage de Tinariwen, mais j’ai l’impression que l’on propose quelque chose de différent. Selon moi, Imarhan est différent de tout ce que l’on a pu entendre précédemment.

En Europe et aux États-Unis, les médias comparent toujours Imarhan à Tinariwen et Tamikrest. Étant donné ta dernière réponse, j’imagine que ça doit t’ennuyer...
C’est vrai que c’est un peu chiant. Non pas parce que l’on rejette leur musique, au contraire, on adore Tinariwen, on les a toujours écoutés et on a en quelque sorte été éduqué par eux. Mais ils ont leur propre style, et je pense que nous aussi. On fait partie de la 3ème génération des groupes tamasheq et je pense que l’on a réussi à mélanger beaucoup de musiques issues du monde entier. Pareil pour nos looks. On n’est pas toujours habillés dans nos tenues traditionnelles de Tamanrasset. Notre vision, je pense, est beaucoup plus moderne et hybride.

Je crois savoir également que tu es le cousin du bassiste de Tinariwen, Eyadou Ag Leche…
Oui, exact. Étant donné qu’il n’y a pas de magasins de musique à Tamanrasset, c’est même lui qui m’a acheté ma première guitare et qui m’a appris à en jouer. Aujourd’hui, il nous donne beaucoup de conseils et de coups de main. C’est d’ailleurs Eyadou qui a réalisé notre album. C’est important pour moi qu’il soit là : on joue ensemble depuis que j’ai commencé la musique, il maîtrise des tas de styles différents et il a beaucoup d’expérience.

Photo - Jo Bongard

De ton côté, que faisais-tu avant Imarhan ? Et quel est le plus gros changement depuis les débuts du groupe ?
Disons que j’ai arrêté l’école après le Bac pour pouvoir me lancer dans la musique. J’ai fait quelques boulots entretemps, mais il fallait que je m’exprime autrement. L’école c’est très important, mais je n’ai pas eu peur de me lancer. Pour moi, il y avait le même pourcentage de réussite en travaillant à l’école qu’en me lançant dans la musique. Et puis Eyadou m’avait conseillé de croire en moi, il me disait que la musique était également un excellent moyen d’être libre et de voyager. Ça s’est vérifié : depuis qu’on a commencé Imarhan en 2006, tout s’est fait par étape. On a commencé par jouer dans des mariages, puis on a eu la chance de pouvoir donner des concerts, ensuite de participer à des festivals. Et aujourd’hui, on est en tournée aux États-Unis. C’est sans doute ça le plus gros changement depuis nos débuts [rires].

Pourquoi avoir attendu dix ans pour publier ce premier album ? Il y a eu un élément déclencheur au moment de l’enregistrer ?
C’était plus une évolution logique, je dirais. Toutes ces chansons, elles nous accompagnent depuis de nombreuses années. On les connaît par cœur à force de les jouer sur scène et de les retravailler en studio. Le seul problème, c’est que l’on ne trouvait pas de lieu pour les enregistrer auparavant. Tu sais, à Tamanrasset, il n’y a rien. On n’avait pas les moyens et l’occasion de pouvoir faire notre album. Il fallait partir en Europe pour y arriver. Et ça, ça prend du temps. C’est aussi pour ces raisons que l’on est en train de réfléchir à la construction d’un studio à Tamanrasset histoire d’aider les musiciens à se développer et à ne pas perdre de temps.

Les chansons de l’album, elles évoquent quoi ?
Elles ont toutes un rythme et un thème différent. Il n’y a pas de concept particulier sur l’album. Disons que l’on peut parler aussi bien des problèmes de société que des relations amoureuses. On ne s’adresse pas qu’à un seul public, jeune ou vieux. On souhaite s’adresser à tout le monde parce que les problèmes que l’on a dans notre ville, je pense, sont les mêmes partout.

Ça fait plusieurs fois que tu fais allusion à Tamanrasset. Tu peux me parler de cet endroit ?
C’est une très belle ville du sud de l’Algérie, en plein désert. Ce qui est marrant, ce sont ces fins de journées où tu termines ta journée de travail et, après seulement un kilomètre, tu te retrouves dans la brousse et tu joues de ta guitare avec d’autres Touaregs. Pour moi, c’est forcément le meilleur endroit au monde. Je m’y sens très à l’aise. C’est un excellent mélange entre la modernité et la tradition avec tous ces nomades et cette population plus moderne, équipée d’Internet et tout ce qui va avec. La chanson « Tahabort » parle d’ailleurs d’un lieu de Tamanrasset où l’on peut se réunir et faire la fête entre amis.

Depuis que tu voyages grâce au groupe, tu as eu l’occasion de fréquenter d’autres déserts ?
Oui, il y a de grands déserts aux USA. À part peut-être à Tucson, en Arizona, où l’on retrouve ce côté rocailleux et cette chaleur, les autres sont malgré tout très différents. La nature est parfois assez similaire, mais on sent que c’est nettement plus développé d’un point de vue technologique. Ce sont les États-Unis, après tout [rires].

Tu le vois comment le futur des Touaregs ? La situation est plutôt difficile actuellement, non ?
D’un point de vue musical, je pense que le peuple a besoin d’un autre groupe pour être représenté mondialement. Si un jour Tinariwen arrête la musique, il faudra bien qu’un nouveau groupe puisse prendre sa place et repousser encore les frontières de notre musique. Je ne sais pas si Imarhan peut y arriver, ce n’est pas à moi d’en décider, mais ça me plairait bien. Si Dieu veut, on veut bien occuper cette place [rires].

Et d’un point de vue social ?
Là, c’est très difficile d’en parler parce que les situations sont extrêmement différentes selon que vous vivez en Lybie, en Algérie, au Mali ou au Niger. Chaque peuple Touareg a ses propres problèmes, les populations sont différentes, les traditions également. Cela dit, je pense pouvoir dire que ça commence à s’améliorer tout doucement, même si c’est toujours très difficile pour des nomades de se trouver une place au sein d’une ville. Selon moi, la place de l’éducation est hyper importante dans cette acceptation. Si l’on veut que nos situations s’améliorent, il faut en passer par là. Avant, les nomades n’allaient pas à l’école, ils n’y avaient pas accès… Heureusement, ça commence à changer.

Imarhan sera en concert le 18 mai au Point Ephémère et on vous fait gagner des places ici.