Ici c'est Brest : 48 heures au festival Astropolis

De la pluie, de la boue, des barmen ingérables, des danseurs increvables, Paula Temple, AZF, Manu Le Malin, Andrew Weatherall, Kerri Chandler et le cœur d'une ville qui bat à 120 bpm.
05 juillet 2016, 12:45pm

Autrefois, sur le port de commerce de Brest, se dressait un petit garage Renault, rue Amiral Troude. On l’a aimé, ce garage, ils nous a presque montré le chemin lors de nos errances nocturnes (« tu vois l’enseigne, tu prends le petit escalier et ça fait un raccourci pour aller acheter des clopes »), bref, on n’a pas le droit de t’enlever des trucs comme ça pour le simple prétexte de pondre des apparts avec balcon vert pomme, surtout pour appeler la résidence Les Jardins de la Falaise. L’année dernière, nous avions pleuré sur ses gravats, cette édition d’Astropolis sera celle de la consommation du deuil. Je t’aimais, garage Renault, et je compte bien disperser un peu de toi dans la rade de Brest ce soir.

Commencer un festival finistérien connu pour être un rassemblement d’acharnés étrangers au concept de sommeil par une croisière en bateau, ce n’est pas très « on brûle la chandelle par les deux bouts » sur le papier. Après deux heures sur le rafiot, on a eu le droit à un pingouin en plastique, des barmen (issus des collectifs Echap et Br|st) ingérables et des types qui mangent des ballons de baudruche, avec de l’acid drum’n’bass en fond musical d’apéro. 20h45, au moment où on descend de l’esquif revenu à quai, ça écrit des conneries au ketchup sur le bar. Dans notre tête, la voix de Simone qui susurre « vous êtes bien arrivés à Brest, terminus du train ». On a beau connaître le terrain, ça fait toujours plaisir.

22 ans qu’Astropolis existe. Le festival, qui a commencé dans un champ à Kernouës en 1995, avant que les organisateurs, Gildas Rioualen et Matthieu Guerre-Berthelot, ne commencent à tâtonner pour trouver le bon spot (il y aura même un passage au parc des expos de Lorient, dans le MORBIHAN - sorte de semi-Bretagne vu d’ici) a finalement atterri dans le Finistère nord. Alors oui, pas de boue originelle dans la frégate-apéro du diable ou dans les rues brestoises ce vendredi soir (patience, ça va venir) mais du « fais péter ! » en veux-tu en voilà. Preuve que cette région mérite l’indépendance, l’affluence à la soirée dédiée au label R&S, avec un line-up hyper quali mais franchement glissant si on réfléchit en termes rentabilistes. Les bébés licornes, les alternos de 36 ans en hoodie et les immigrés rennais sont présents, ça squatte le bar et l’espace fumeur et Space Dimension Controller joue dans la grande salle. Conscient que la suite risque de générer de l’acouphène au kilomètre, c’est devant un rouquin barbu que j’arrive à comprendre ce que veut raconter ce festival cette année : de la techno, oui, mais halte à l’unanimisme.

Synkro, Paula Temple

Le set de Synkro, qui précède le fortiche Alex Smoke, tourne assez lentement sans couper les pattes, varie les plaisirs, insère du break et de l’electronica sans devenir ennuyeux, c’est OK. Après, on ne va pas se leurrer, l’extrême majorité des individus ici présents attend de goûter de la limaille de fer avec le DJ set de l’Allemande Paula Temple, devenue star de chez R&S grâce à son maxi « Colonized ». Déclinaison scénique de ce sympathique état d’esprit, sa prestation hyper frontale est impossible à vivre sans être subie. Une mauvaise chose ? Loin de là. Je bascule de l’autre côté de la rue, dans un club quasi-gluant nommé La Suite, ce qui me fait flipper comme tous les ans : marcher plus de deux mètres dans cette porte de communication avec l’Enfer m’a toujours paru impossible et il y règne toujours une légère tension due à une jauge archi-abusée, entre autres. Il faut un début à tout : 2016, je n’ai jamais été aussi près du DJ booth, et en l’occurrence, il y a de l’amour dans l’air entre Roman Flügel et Axel Boman. Mes congénères humains ont l’air heureux, un type torse nu a un triskell tatoué dans la nuque et il y a des lustres avec des fausses bougies au plafond : que demande le peuple ?

Alex Smoke, Roman Flugel, Dan Shake

La boue, donc. On est samedi 2h30 du mat’, et elle profite des multiples interstices de mes chaussures pour squatter. Peu de Stan Smith souillées à balancer sur un compte Instagram par contre, nous vivons dans une région de gens civilisés. Tout avait bien commencé pourtant : on s’est fait pressuriser l’oreille interne à coup d’acid techno martiale dès 18h dans un parc grâce à l’excitée AZF et on a survécu à l’horreur dans la navette, à la fois la pire et la meilleure si on faisait un comparatif Excel des navettes de festival. Là, le Monde entier vient de se dissoudre à cause d’un live modulaire de Venetian Snares, le genre d’expérience sonore qui donne envie de s’enterrer vivant. Cette charcuterie sonore, dont l’étal sera ouvert pendant une heure chrono, sera l’une des seuls incursions hors-techno de cette nuit marathon, qui comporte comme chaque année ou presque un slot « groupe-culte-de-chez-Warp ». En 2016, c’est Plaid qui s’y colle. On parle bien de ces deux types qui jouent de l’IDM pour siestes au bureau depuis 1991, oui. Et qui ont joué un peu avant minuit sur la même scène que le Canadien suscité, ainsi qu’Ophidian et Manu le Malin.

Maud Geffray, AZF, Plaid, Kerri Chandler

Brebis quadras dans une forêt de loups. Néanmoins, leur set sera l’un des seuls moments d’écoute de la soirée, mis à part la scène chill qui n’a jamais été aussi blindée que cette année, crachin ininterrompu oblige. Bah oui, la grande star de la soirée, c’est lui, et le plus beau c’est que tout le monde s’en fout. Sûrement requinqués par le tube « U Don’t Know Me » de Armand Van Helden (celui qui n’a jamais entendu ce titre n’a jamais vu de poste de radio entre 1999 et 2004), passé en grande pompe par un généreux Kerri Chandler en début de soirée. Depuis lors, il faut gérer : capuche elle-même trempée, chapiteaux sur-blindés, verres noyées d’eau de pluie. J’imagine que c’est à ce moment-là qu’on est censés décrocher.

Manu Le Malin, Andrew Weatherall

C’est finalement le jour qui fera son office : les vampires rentrent chez eux, les plus valeureux restent pour profiter des ultimes instants du festival. Après un set de Manu le Malin hyper frontal, ça se balance de la boue à la gueule sur la scène Mekanik. Dans La bien nommée Cour (qui est effectivement une cour de manoir partiellement en ruines), ça se remet à circuler un peu mieux après un peak time compliqué à gérer niveau foule. Après, en vrac, avoir dansé sur Len Faki, Agoria et Electric Rescue, je me trouve un arbre qui me protège de la pluie (mais qui gerbe des tonnes d’énormes gouttes - et une branche entière - au moindre coup de vent) pour parler business avec le Saint Patron Andrew Weatherall, après un live sympatoche de Trunkine (à savoir Madben et Yann Lean). On apprendra plus tard qu’il a été le premier étonné à trouver autant de monde devant lui à 8h du matin avec un temps aussi pourri. À côté de moi, un type couvert de boue me lance une œillade : « Vas-y, fais moi un bisou, j’ai très envie de faire caca ». Retour navette, gestion d’une syncope de fatigue d’un passager et dernière pause avant le game over total : c’est fou avec quelle facilité tu peux commander huit cafés-calva au bar Cap Horn de la gare de Brest à 9h10. Merci Brest, maintenant j’ai envie de décéder depuis deux jours, mais je reviendrai saluer les Jardins de la Falaise l’année prochaine, si j’en ai le courage.

Toutes les photos sont de Julio Ificada.

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