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Dans les coulisses de « Blackstar » : une interview avec Johan Renck, le réalisateur du dernier clip de David Bowie

Pourquoi ce livre frappé d'une étoile noire ? Pourquoi cette femme avec une queue ? Pourquoi ces épouvantails crucifiés ?
25.11.15

Pas besoin de connaître la bio de David Bowie par cœur pour savoir que le mec est fasciné par le cinéma. Il a été acteur dans de nombreux films (des œuvres aussi variées que Man Who Fell To Earth, The Hunger, Labyrinth et Zoolander) et a signé une brouette de bandes-son. Mais les films les plus fascinants de Bowie sont ceux qui ont illuminé sa propre musique, que ce soit le surréaliste The Image en 1969, Ziggy Stardust and the Spiders From Mars sorti en 1973 ou l'absurde Jazzin’ for Blue Jean de 1984.

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Le réalisateur de « Blackstar », Johan Renck, s'est approché au plus près du son et de la vision de Bowie pour mettre sur pied « Blackstar », le dernier clip du chanteur sorti la semaine dernière. Le CV de Renck est plutôt balèze – il a clippé tout le monde, de Beach House à Beyoncé, en passant par Madonna et The Knife, a réalisé des épisodes de Breaking Bad et de Walking Dead, et il a même dirigé l'intégralité de la nouvelle série criminelle britannique The Last Panthers, qui vient tout juste de sortir. Renck a d'ailleurs insisté pour qu'une de ses idoles d'enfance compose le générique de la série, et il n'aurait jamais imaginé qu'il obtiendrait Bowie.

On a rencontré Renck dans son studio, en plein Bowery, dans un immeuble préservé où sont passées des légendes comme Williams S. Burroughs ou Marc Rothko. On a discuté avec lui de son étrange film de 10 minutes, d'Aleister Cowley et de sa collaboration avec Bowie, l'une des plus « vraies » de sa carrière.

Noisey : La première chose que l'on voit dans « Blackstar » c'est cette femme qui s'approche du corps d'un astronaute allongé au sol. Est-ce Major Tom ? Est-ce que ce personnage est mort ?
Johan Renck : La plupart des choses présentes dans cette vidéo sont soumises à la perception du spectateur. Tu peux en faire ce que tu veux. Ce que je peux dire, c'est qu'à aucun moment il n'y a de référence délibérée, sous-jacente ou directe, au passé. De nombreuses idées proviennent de nos discussions entre David et moi. David m'envoyait des dessins et je lui envoyais des trucs en retour, voilà comment on fonctionnait.

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Il y a des images spéciales qui te viennent à l'esprit ?
Comment ça ?

Je pense à Aleister Crowley auquel David se réfère dans « Quicksand » sur l'album Hunky Dory. L'étoile noire à 5 branches sur le livre que tient Bowie dans le clip est un renvoi à l'univers de Crowley
Je suis un grand fan de Crowley, je l'ai toujours été. J'ai essayé de faire un film sur sa vie il y a des années mais on n'a jamais réussi à le finaliser. J'aime l'audace qu'a eue Crowley à un certain moment de l'Histoire. Je crois qu'il reste profondément incompris. C'était un brave type, mais on le désignait toujours comme un homme diabolique, ce qui était faux. Il adorait l'idée d'être un « évadé », une solution magique, il souhaitait évoquer tout ça. Et évidemment ça n'a pas marché parce que tout ça n'existait pas autre part que dans sa tête.

Est-ce que vous en avez parlé avec David ?
Un peu. David est un homme extraordinairement au courant, tu sais ? Il est vraiment brillant. Il a une somme de connaissances invraisemblable, il s'intéresse à tout. Et après tout ce qu'il a fait durant toutes les périodes de sa vie, il reste encore très curieux, très créatif. Sa devise est : « explorons, essayons des trucs et voyons ce qu'il se passe. »

Tu veux parler du processus créatif ?
Oui. Quand on a parlé de la date de sortie de cette vidéo, que je lui ai dit qu'il y aurait des interviews et des trucs comme ça, je l'ai prévenu, « crois-moi, je ne fais vraiment pas ça pour profiter de ta gloire ou de ta lumière, je m'en tape de tout ça. Je le fais uniquement pour ta musique. » Et il a répondu : « Je sais que tu ne ferais pas ça. La chose la plus importante, je pense, est de ne pas se poser une seule seconde la question de la signification de ces images, ni de les analyser, parce qu'elles ne concernent que toi et moi. Les gens vont se ruer pour tenter de percer le spectre et y voir plus clair, et cette démarche n'aura aucun intérêt. » J'étais totalement d'accord. Je n'ai jamais été de ceux qui décryptent ses clips ou les trucs que je fais en général. Tu peux l'interpréter de mille putain de manières, je ne t'imposerai jamais mes idées.

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L'important n'est pas l'origine mais la trajectoire, c'est ça ? Ça me fait penser à ces gens qui analysent les symboles et cherchent des connexions à tout, comme les adeptes des théories du complot. Les points individuels d'une œuvre ont peut-être du sens, mais les fils qui les relient sont souvent absurdes.
Bien dit. Les points peuvent être vrais. Mais les traits qui les relient sont moins intéressants, même si ça fait partie de la nature humaine d'essayer de découvrir ces connexions parce qu'elles sont excitantes.

Elles sont évidentes pourtant dans la vidéo, la tour inquiétante « au centre de tout… » et l'étoile noire. Voilà ce qui m'a fait penser à Crowley. Ensuite il y a quelques éléments marginaux comme cette femme avec une queue.
Tout ce que j'ai fait dans ma vie, d'une façon ou d'une autre, est une sorte d'exutoire avec lequel d'autres gens peuvent se confronter. Et sans prétention, je n'essaie jamais de jouer à l'artiste. Ce n'est pas mon propos. J'ai toujours été intéressé par ce procédé, tu vois ? Le fait de transformer un type d'émotion ou de psychologie en quelque chose de tangible. Plus tu vieillis, plus tes références seront profondes. Et tout ce qui est passé entre tes mains et qui a retenu ton intérêt, que ce soit Crowley ou Phillip K. Dick ou Jodorowsky, peu importe, tout ça te servira. Ça sera rangé dans une partie de toi. Il y a un curateur à l'intérieur de ton cerveau, dont tu ne connais même pas l'existence, qui commencera à classer tes références dans deux casiers distincts, « j'aime » et « j'aime pas ». Et d'un coup, tu vois ce truc que tu aimes parce que ça fait appel à certaines de tes expériences. Plus tu prends de l'âge, plus ce sentiment est honnête. Parce que ça n'a strictement rien à voir avec le fait de se dire « je pourrais être plus jeune, je vais me persuader que ce truc est cool parce que c'est cool ! »

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Tu as vécu assez longtemps pour savoir ce qui résonnait en toi ? Tu n'as pas besoin de cette validation ?
Non, vraiment pas. Je ne suis pas à la recherche de cet effet, je ne recherche pas une réaction.

David non plus, on dirait.
Non plus !

C'est pour ça que vous bossez bien tous les deux ?
Ouais, et c'est génial. J'ai travaillé avec beaucoup d'artistes, d'acteurs, des tas de gens. Mais très peu d'entre eux étaient vrais. David est le type le moins prétentieux que j'ai jamais rencontré, et en même temps, ses idées sont tellement profondes, passionnées et intéressantes, tu me suis ? On peut parler de la queue de la femme dans la vidéo de millions de façons différentes. Tout ce que je peux dire, et je ne sais même pas si j'ai le droit de le dire, mais l'idée de cette queue venait de David. Il a juste dit « je veux une queue sur cette femme ». Et j'ai dit « ouais, ouais, j'aime ça. » Et il a répondu « ouais, c'est assez sexuel. » Et voilà !

Bowie a toujours eu cette conscience de la nature visuelle de son travail. Quand on regarde ton œuvre, il y a un moment où ta filmographie s'imbrique dans la musique – tes clips, tes albums. Est-ce que cette collaboration vous a permis de vous réaliser au sein de vos multiples spécialités ?
A 100 % ! Ça a commencé par la composition de la musique du film, la chanson d'origine, que David a écrit Il m'appelait du studio pour me jouer un truc en me demandant ce que j'en pensais, voilà à quel point ce projet était convivial. Ce n'était pas de la courtoisie non plus – il a mis les choses à plat dès le début, « je veux que cette collaboration ait du sens pour chacun de nous deux. Je veux faire cette chanson parce que je n'ai jamais fait de morceau comme ça pour la télévision avant, ça m'inspire à plein de niveaux, et je veux que ce soit du sur-mesure. » Il a été extrêmement généreux dans ce sens. On a beaucoup discuté. Il voulait qu'on le fasse ensemble parce qu'on s'était trouvé une sorte de terrain de jeu commun. Je ne suis pas ici pour devenir pote avec des icônes et des légendes, comme tu l'as dit, on vient de milieux différents, mais il y a une trajectoire mutuelle qui nous a poussés à envisager ce boulot et une vision similaire des choses. Certaines références, des coïncidences, nous ont beaucoup rapprochés.

Si les gens peuvent interpréter différemment une même image, et que toi et David partagez une affection mutuelle pour la même esthétique, le fait que vos interprétations soient totalement différentes ne pose pas de problème ?
Voilà, tu clarifies ce sur quoi je tâtonne depuis tout à l'heure. Une grande partie de cette collaboration est basée sur le relationnel. C'est très simple, très basique, sans spectacle et sans affect. Par conséquent, le processus a été très facile. David m'a donné beaucoup de liberté et j'étais également ouvert à ce qu'il me proposait. Il n'a jamais interféré mais quand il avait une idée, il pouvait m'envoyer un de ses dessins et me dire « voilà une piste ». J'essayais de me servir de ça et voir si je pouvais l'incorporer d'une façon ou d'une autre dans le film, et au bout d'un moment, on avait une sorte de chemin de fer. Il est très content de la version finale du clip, c'est tout ce qu'on s'est dit depuis. Il a juste dit « je pense que c'est parfait ». Et c'est tout ce qu'on a besoin de savoir. D'un point de vue collaboratif, notre mission s'arrête là. Maintenant, les gens vont y aller de leurs commentaires merdiques, surtout à notre époque.

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Tu penses que Bowie aime jouer avec l'idée de subversion du complexe messianique ? Dans le clip, on voit ces épouvantails crucifiés, l'astronaute à terre… pas besoin d'aller loin pour s'apercevoir que beaucoup d'éléments tournent autour de ça. Est-ce que ça parle de l'age ? Du temps et de l'espace ?
Je ne pourrais pas te répondre, là, comme ça, mais je pense qu'il y a une raison de croire que quand tu es un artiste prolifique et que tu vas vers tes 60 ans, tu finiras certainement par commencer à penser au concept de mortalité. Ce faisant, tu commenceras à réfléchir à ton propre rôle et à ta propre place dans l'Histoire. Quand t'es jeune, tu fais des trucs, de la musique, des films, de l'art, tout est régi par le futur. Tu veux changer les choses qui sont devant toi. Et quand tu vieillis, c'est ce qui m'arrive, tu penses à ce que tu fais et comment ce sera perçu par tes enfants un jour. L'opposé de la trajectoire frontale, il y a presque une dimension biographique là-dedans, tu vois ? Donc, peut-être qu'à ce moment-là, ton mode de pensée change. Je peux en tout cas te dire franchement que ce truc du messie et des épouvantails n'était pas du tout intentionnel. C'était dans le teaser qu'on a mis en ligne sur Internet et de nombreux commentaires ont affirmé que c'était du sacrilège, qu'on était désobligeant envers le calvaire de Jésus sur la croix…

C'était une bonne promotion.
Ouais ! Mais ça ne nous a même pas traversé l'esprit. Je ne peux même pas t'en parler. Si j'avais réalisé un clip sans aucune implication de l'artiste, j'en parlerais plus librement. Mais là, ça a été un long processus, beaucoup d'idées ont été mises sur le tapis, triturées et retournées dans tous les sens, c'est le fruit d'une collaboration. Et je ne m'aventurerais dans aucune explication sans David dans la pièce.

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En prenant du recul sur ton boulot avec Bowie, est-ce que tu as pu percer à jour sa fascination et sa fixette pour l'image en mouvement ?
Non. Mais j'ai replongé dans sa discographie et écouté pas mal de ses anciens disques. J'ai fait ça parce que d'un coup, ce type avec qui j'avais grandi… Il faut savoir que j'avais des posters de lui partout dans ma chambre à l'âge de 10 ans, d'un coup, après avoir passé du temps à ses côtés, j'ai voulu réécouter tout ça pour voir ce que je ressentais pour lui, et j'ai adoré sa musique encore plus qu'auparavant. Parce que j'ai réalisé que tout étai vrai. Ce n'était pas artificiel, arrangé, ce n'était pas un type qui essayait de rester pertinent ou intéressant. Chaque mot, chaque infime ligne était sincère, issu d'un homme brillant qui n'a jamais essayé de créer la sensation ou quoique ce soit de ce type. Mais le personnage en question, qu'on appelle Button Eyes, j'étais là quand il est né. Et il n'est pas né d'un « hmm, qu'est ce qu'on pourrait faire qui soit cool et différent, et qui pourra captiver les gens ? » Non, il m'a envoyé des dessins. Et il a juste dit, « je veux un masque avec des boutons à la place des yeux. »

Il y a beaucoup à dire sur un homme qui se crée une image pour ensuite l'enfouir sous terre. Combien de musiciens font ça ? Ils se construisent tous une marque, une esthétique, censée durer.
Je n'ai jamais demandé à David « qui es-tu ? ». Parce que ça ne m'intéresse pas. Je m'intéresse à ce qui va sortir de lui, c'est Button Eyes qui m'intéresse. Donc dans la vidéo, il y a deux personnages distincts – il y a Button Eyes, qui est introverti, une sorte d'aveugle tourmenté. Et ensuite on a ce filou flamboyant, qui nous vend son message dans l'autre partie du morceau.

Ouais, avec ce livre frappé de l'étoile noire.
Non, ça c'est le troisième personnage ! Le prêtre. Si tu te penches sur tous les personnages que Bowie a crée au fil du temps, et il y en a un paquet, certains ont des noms, d'autres pas. Certains d'entre eux n'existent que dans les paroles d'une chanson.

Et certains d'entre eux partent en tournée ?
Exactement ! Mais ce sont tous des personnages, ils ont tous une signification. Et elle est 100 % réelle.

Justin Joffe est un journaliste 100 % réel. Suivez le sur Twitter.