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Music by VICE

Êtes-vous prêts pour l'« apocalyptic space-funk » de The Comet Is Coming ?

Les Anglais nous parlent de la nouvelle scène jazz de Londres, de football, de philosphie New Age et nous présentent leur nouveau clip, « Space Carnival ».

par Maxime Delcourt
16 Mars 2016, 2:45pm

Toutes les photos sont de Fabrice Bourgelle

Shabaka Hutchings est un homme à tiroirs, dont le curriculum viate tire dans tous les sens. Par le passé, il a notamment collaboré avec le Sun Ra Arkestra, Charlie Haden, Evan Parker, et participé à l’enregistrement de disques aux côtés des Jazz Warriors de Courtney Pine et de Mulutu Astatke and The Heliocentrics. Ces derniers mois, il a fait tout aussi fort avec le jazz afrocentré de Sons Of Kemet (Lest We Forget What We Came Here To Do) et celui, plus funky, de Melt Yourself Down. Entretemps, il a également rejoint Dan Leavers et Maxwell Hallett au sein du projet The Comet Is Coming, et a pris le pari de faire au moins aussi bien. À l’écoute du premier album du trio, Channel The Spirits, le défi est relevé haut la main et prouve bien que le buzz suscité lors des dernières Transmusicales n’avait rien d’un one shot : c’était plutôt la garantie que l’industrie musicale allait devoir compter avec cette bizarrerie pleine d’innovation.

Le jour de l’interview, Shabaka Hutchings n’est toutefois pas présent, sans trop occupé à jammer avec son saxophone dans un studio ou une salle de Londres. Pas grave : c’est avec un réel plaisir que l’on a écouté Dan Leavers et Maxwell Hallett nous parler de football, de la scène jazz anglaise en 2016 et d’« apocalyptic space-funk » et que l'on vous présente ci-dessous le nouveau clip du groupe, « Space Carnival » .


Noisey : Je vous ai vu jouer aux Transmusicales en décembre dernier, mais il me semble que vous jouez ensemble depuis un moment, non ?
Max
: Avec Dan, on joue ensemble depuis dix ans. On avait un duo qui s’appelait Soccer96 et ça a duré jusqu’à notre rencontre avec Shabaka il y a trois ans.

Dan : Tout s’est fait naturellement : il est venu nous voir à un concert, il est monté sur scène, a sorti son saxophone et a commencé à jammer avec nous. Il a fait ça avec de nombreux groupes par le passé, mais ça a plutôt bien fonctionné entre nous. On a répété plusieurs fois l’expérience et on a fini par enregistrer un album ensemble.

Le nom Soccer96, c’est une référence à l’Euro de football qui se déroulait en Angleterre cette année-là ?
M
: C’est surtout une référence à un jeu de Super Nintendo. J’avais onze ans à l’époque et j’y ai passé un nombre d’heures incalculable.

D : C’est vrai aussi que l’on est de vrais fans de foot : je suis supporter d’Arsenal et Max est supporter de Tottenham. Cette rivalité permet d’avoir de vraies discussions entre nous [Rires]. C’est incroyable ce que ça fait peut être difficile de se mettre d’accord lorsqu’on parle de football.

C’est étonnant parce que, de manière un peu stéréotypée, on n’associe jamais le jazz au football. Les liens entre ces deux pratiques sont plutôt limités, non ?
D :
C’est assez vrai. Pourtant, je les vois de la même façon. Pour moi, le foot, ce n’est rien d’autre qu’un groupe de personnes improvisant quelque chose durant 90 minutes. C’est similaire à un groupe de jazz, finalement : il s’agit de tirer le meilleur des personnes présentes pour livrer la meilleure prestation possible.

M : D’autant que leur but est également de satisfaire et d’étonner les spectateurs venus les voir. À ce petit jeu, Messi est un peu le John Coltrane du football. Il est imprévisible et tout le monde attend ses prochains matchs pour voir ce qu’il va être capable de faire. Un peu comme lorsque Coltrane se déplaçait en Europe pour quelques concerts dans les années 60.



Rassurez-vous, je ne vais pas vous comparer à Messi ou à Coltrane, mais, d’une certaine manière, on sent également une certaine attente vous concernant depuis votre performance aux Transmusicales. C’est une pression pour vous ?
D
: Je ne sais pas l’impact que ce concert a eu en France, mais personne ne l’a vu en Angleterre, donc l’attente est quand même assez restreinte. Et même si c’était le cas, ça ne serait pas une pression. C’est le but du jeu après tout : faire des concerts, composer et enregistrer notre musique, puis la confronter au public. Maintenant que l’album est enregistré, on ne sait pas ce qui peut arriver. À chacun de se faire sa propre opinion par rapport à notre musique. De notre côté, on a déjà réalisé notre rêve : enregistrer notre premier album et le diffuser à l’étranger. C’est déjà beaucoup, même si on espère qu’il plaira au plus grand nombre.

M : Tu sais, on part de loin. Enfin, surtout moi. Mon premier concert, c’était quand même un groupe de metal obscur… [Rires]

Shabaka Hutchings a travaillé aussi bien avec Sun Ra Arkestra, Heliocentrics ou Anthony Joseph. Vous pensez que son expérience est bénéfique à votre groupe ?
M
: J’ai toujours été fan de sa musique et je pense sincèrement qu’il est le meilleur saxophoniste que j’ai eu l’occasion d’entendre depuis très longtemps. Ça ne peut qu’être bénéfique pour notre musique. Tu sais, on a tous un background dans le classique, mais lui a eu l’occasion de s’essayer à des esthétiques comme le free jazz le funk, l’ethio-jazz ou autre. Il peut donc nous emmener dans des endroits que l’on ne connaît pas. C’est en quelque sorte un explorateur, ce mec [Rires] !

D : Pour rebondir sur ce que disait Max, je pense que Shabaka est actuellement capable de mettre à genou n’importe quel autre saxophoniste. Sans exagérer, il est clairement au-dessus du lot et le fait qu’il ait collaboré avec certaines légendes de la musique confirme en quelque sorte ce sentiment.

D’un point de vue plus global, j’ai l’impression que la nouvelle scène jazz de Londres est glorifiée dans les médias à l’heure actuelle. C’est quelque chose que vous ressentez également ?
D
: Depuis quelques mois, on sent vraiment un renouveau et je pense que c’est en grande partie grâce à des mecs comme Gilles Peterson. Je crois que vous le connaissez plutôt bien en France, non ? En tout cas, à travers ses Worldwide Awards, ce mec a réussi à remettre sous le feu des projecteurs des groupes et des genres musicaux que l’on avait tendance à oublier. Pareil pour le label 22a, qui publie des 45tours de folie. Grâce à ces activistes, j’ai le sentiment que les gens sont de nouveau prêts à écouter le jazz à grande échelle. On n’est plus dans les standards du jazz, mais bien dans une réinvention constante de ce genre musical. Cela dit, je ne suis pas sûr que Shabaka accepterait que l’on considère The Comet Is Coming comme un groupe de jazz. Ça lui paraîtrait limité comme description.

M : Après, il faut dire aussi que tout est très cynique ici, contrairement à la France ou à d’autres pays européens où le regard des gens paraît plus honnête, presque naïf. À l’étranger, si ton concert est à peu près bon, les spectateurs ne vont pas hésiter à danser ou à remuer la tête. À Londres, c’est beaucoup plus difficile, tout y est nettement plus froid. Il y a un côté snob qui peut être difficile à gérer parfois, même s’il y a une énergie créative incroyable ces derniers temps.

Puisqu’il ne faut pas rattacher trop rapidement The Comet Is Coming à du jazz, comment pourrait-on définir votre album, Channel The Spirits ?
D
: Tu peux dire que c’est de l’« apocalyptic space-funk » et ça collerait plutôt bien [Rires]. On tous les trois une vraie attirance pour le côté dramatique de l’apocalypse, ça nous fait en quelque sorte fantasmer. Je ne sais pas si tu as vu le film Melancholia, mais la façon dont la fin du monde se rapproche à la fin du film crée une tension impressionnante. Cette scène, je l’avoue, nous a fait pas mal réfléchir : après tout, comment réagirait-on si c’était notre dernier jour sur Terre ? Comment profiterions-nous de nos dernières heures ? On a un peu la même fascination pour l’espace. C’est un horizon hyper vaste, un peu comme s’il n’y avait pas vraiment de limites aux fantasmes. Dans les années 1970, les artistes de de kosmische musik l’ont pas mal exploré et ça nous a beaucoup influencé. Mais peut-être que Max a un tout autre avis ?

M : Je suis assez d’accord avec toi, mais, personnellement, je n’ai rien contre l’appellation jazz. Je pense que notre musique est en quelque sorte héritière des structures du jazz, mais que l’on s’aventure vers davantage de spiritualité. Ou plutôt, c’est comme si on mélangeait sauvagement le côté spirituel du jazz à des mélodies parfois industrielles. Bref, c’est très vaste [Rires].



Puisqu’on parle de spiritualité, lorsqu’on lit le titre de vos morceaux, on a l’impression que vous aimez particulièrement la philosophie New Age. Un titre d’un de vos morceaux porte même ce nom. Qu’est-ce qui vous prend ?
Max
: [Rires] Tu sais, Shabaka est très porté sur l’histoire et, Dan et moi, on est davantage intéressés par la philosophie. Donc, autant ne pas le renier : c’est vrai que l’on est attiré par ce genre de questionnement. Personnellement, je suis persuadé qu’il y a des endroits sur Terre où l’on peut réellement s’accomplir.

D : Notre musique peut être New Age dans le sens où l’on tente vraiment de puiser au fond de nous pour mettre en son quelque chose qui n’aurait pas exister auparavant. Un peu comme si on questionnait nos âmes. Et ça nous semblait plus cohérent que de regarder ce qu’il se passe autour de nous pour composer. On n’a pas de contrôle sur les questions politiques ou sur les notions d’égalité entre les peuples. Ce qui est le cas lorsqu’on se contente de puiser notre inspiration en nous-même. Après tout, ce n’est pas la planète que nous devons changer, mais nous-même. La Terre va très bien, c’est l’Homme le problème. Enfin, je ne sais pas si je suis très clair…

M : Ce qu’il faut retenir, c’est qu’il n’y a pas de message dans notre musique, rien n’est intellectualisé. Tout est dans notre processus de composition et dans cette volonté de nous projeter dans le futur.

Que ce soit du funk, du jazz, de l’afrobeat ou des musiques électroniques, il y a beaucoup de genres différents sur Channel The Spirits, ça été difficile de maintenir une cohérence, une identité ?
M
: On n’a jamais essayé de contenir notre son ou de se dire qu’on allait faire tel ou tel morceau. Ça nous semblait être une façon de limiter nos intentions, ce qui est l’inverse de ce que nous cherchons à produire. On veut juste être spontané.

D : Pendant l’enregistrement, Shabaka faisait souvent référence à la façon dont Parliament et Funkadelic produisaient leurs disques. Il voulait que l’on procède de la même façon, que l’on fasse la fête et que l’on danse en studio. Un peu comme si on faisait un after dans nos locaux.

M : En dehors de la musique, on a aussi beaucoup été influencé par les écrits d’Alan Watts. Dans ses ouvrages, il encourage régulièrement à un certain changement des mentalités quant à la société, la nature, les styles de vie et l'esthétique. Ça nous encourage à être plus instinctif et créatif. Un deuxième album pourrait d’ailleurs suivre très rapidement.


The Comet Is Coming sera en concert le 30 mars à Pantin, dans le cadre du festival Banlieues Bleues. Plus d'infos ici.

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