Le Hellfest du rap, c'est pas encore pour demain

Le webzine Horns Up a imaginé l'affiche d'un Hellfest version rap. L'idée est bonne mais elle a malheureusement 0 % de chances de se concrétiser un jour.

par Genono
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12 Avril 2016, 9:45am



Ok, si vous ne savez pas ce qu'est le Hellfest, c'est que vous vivez dans une grotte depuis 2006 -ou que vous êtes en prison, ce qui est tout de suite moins champêtre. Pour les retardataires, résumons en une phrase : un genre de Woodstock du metal, qui se tient chaque année au mois de juin en Loire Atlantique ; l'un des plus grands festivals musicaux français ; et l'un des plus grands rassemblements annuels de métalleux en Europe. Le principal intérêt du Hellfest est qu'il propose plusieurs scènes différentes simultanément : deux scènes principales dédiées aux grands noms du genre, et quatre autres scènes un peu plus alternatives ou spécialisées, centrées sur des styles comme le doom, le black-metal, ou le stoner. Ce qui permet aussi bien au grand public qu'aux passionnés les plus pointus ou aux amateurs avides de découvertes d'y trouver leur compte. En bref, typiquement le genre de chose qui n'existe pas dans le rap, où le seul rassemblement capable d'attirer plus de cinquante personnes s'appelle Urban Peace et accorde la moitié de sa programmation à la Sexion d'Assaut.

Cette année, le graphiste du webzine Horns Up -un truc de métalleux, donc- s'est amusé à monter une fausse affiche de festival calée sur celle du Hellfest -même nombre de groupe, même découpage de scènes- mais pour le rap français : Booba-Gradur-Kaaris sur la scène principale le vendredi, Kery James-Lino-Despo Rutti sur la scène « consciente » le samedi, et Lacrim-Sch-Hooss sur la scène « gangsta » le dimanche... Un plateau aussi fabuleux qu'impossible à mettre en place, à moins de disposer d'astuces scientifiques improbables à l'heure actuelle, comme distordre l'espace-temps, manipuler à distance la volonté des rappeurs, ou encore forcer le public rap -composé à 95 % de pingres- à dépenser son argent.

Les relations compliquées entre rappeurs

Vous connaissez la fameuse séance de disposition des invités lors d'un mariage ? Trois jours à débattre au sujet de la place à table de Tonton Patrick et de la cousine Abigail, sachant qu'il ne faut pas mettre Isabelle à la même table que Fatima (oui, c'est une famille multi-ethnique) car elle lui a volé son mari, et que Grand-Père veut absolument être à côté du père de Tom ? Bon, prenez cette situation, multipliez le taux d'emmerdes par dix, et ajoutez à cela une donnée éruptive : l'égo des rappeurs.

Prenez simplement les deux scènes principales du festival fictif décrit plus haut :

- Le premier jour, Booba et Kaaris partageraient une même scène – ce qui est absolument impossible étant donné le passif récent entre les deux golgoths. Théoriquement, ça peut terminer sur une baston entre les deux devant des milliers de spectateurs -ce qui serait à la fois beau et divertissant-, mais dans les faits, ça risque surtout de se conclure par l'un ou l'autre qui annule au dernier moment sur un prétexte improbable et à peine crédible. Sur l'autre scène, La Fouine n'acceptera pas de voir son nom et celui de Swaggman accolés, avec la même taille de police, et ne comprendra pas pourquoi il se retrouve uniquement avec des rappeurs de chicha - alors qu'il aurait préféré aller mater la baston entre Booba et Kaaris.

- Le deuxième jour verrait La Rumeur partager l'affiche avec IAM, Kool Shen et Oxmo Puccino. Autant dire qu'Ekoué passerait sa soirée à frapper aux portes de toutes les loges pour balancer des mollards bien gras en direction de chacun des artistes précités. Sur la deuxième scène, Nessbeal et Sadek seraient appelés à se mélanger à Big Flo et Oli, ce qui risque également de provoquer chez eux quelques crachats volontaires.

- La troisième fournée, celle du dimanche, pourrait presque être plausible si Rohff ne trônait pas au milieu de l'affiche : en plus d'avoir faire preuve d'un certain mépris envers Sinik (« T'assumeras pas la guerre copain j'suis pas Sinik »), Disiz (« Ministre de la Guerre, obligé de citer mon nom pour que leurs sons aient de l'importance ») ou encore d'avoir des relations compliquées avec TLF, le groupe de son petit frère Ikbal.

Le lieu

Sérieusement, inviter Mister You, Rim’K et Kool Shen sur un hippodrome ? Ils vont passer plus de temps à parier sur des chevaux qu’à faire les balances pour la scène –et ils vont dilapider tout leur cachet du week-end sur Blue Dragon.

Les féministes vont mettre un bordel pas possible

Jurisprudence Orelsan aux Francofolies : si des enragées ont pu faire annuler sa participation pour quelques paroles un peu trop dures sur les femmes adultères, imaginez ce qu’elles pourraient faire pour un festival réunissant Kaaris (« si t'es déjà enceinte, ça me fera un plan à 3 »), Alkpote (« Salope t'as trois issues : c'est soit ta bouche, ou ton cul, ou ta chatte »), Butter Bullets (« Ils disent que Sidi dans un stud', c'est comme Dominique au Sofitel ») et Jason Voriz (« Ma bite me démange quand je vais en Thaïlande »). On imagine déjà le tableau : pétitions, manifestations, femens enchainées à la scène, récupération politique, rap accusé de tous les maux du monde, et Booba qui conclue en clashant Caroline Fourest sur instagram. Déprimant.



Les rappeurs veulent tous être LA tête d'affiche du festival

Convaincre Ekoué à partager une scène avec Akhenaton n'est déjà pas chose aisée, mais il y a encore plus difficile : persuader un rappeur disque d'or qu'il n'a pas sa place parmi les têtes d'affiche. Allez expliquer à Soprano - disque de diamant avec son dernier album ! - qu'il a été éclipsé de la scène principale au profit de Sneazzy - un mec qui a du mal à dépasser le millier de ventes. De la même manière, comment reléguer Lacrim, Sch ou Alonzo à une modeste scène « gangsta » alors que Zifou, Sultan et Greg Frite occupent le haut de l'affiche ?

Les dates

17-18-19 Juin 2016 : le Hellfest du rap tomberait en plein ramadan. Rohff a reporté de trois mois la sortie de son album PDRG pour moins que ça. On peut d’ores et déjà imaginer que la moitié des rappeurs de la liste vont annuler leur participation –taper du whisky sur scène en plein jeûne serait plutôt mal vu-, que certains trouveront ça scandaleux, et que la moitié de la classe politique fustigera la main-mise des fondamentalistes salafistes sur l’industrie musicale française. Encore plus barbant que les féministes.


Le public

Vous connaissez le public : il a une fâcheuse tendance à être un con. Le public rap français est le même, mais en pire. Reprenez le paragraphe sur les égos de rappeurs, et appliquez le donc à tous ces jeunes gens complètement dégénérés capables de se tatouer « Unkut » ou « Banlieue Sale » dans le bas du dos. Mettez une cinquantaine de ratpis hardcores dans la même fosse qu'une vingtaine de supporters de Kaaris, et vous êtes certain de voir le sang couler. De la même manière, si les scènes « babtou » et « gangsta » sont trop proches, on risque de voir des fans de Niska croiser des inconditionnels de Kacem Wapalek - le choc risque d'être brutal, dans un sens comme dans l'autre.

La composition complètement improbable des scènes

Il y a bien entendu quelques placements qui posent question, comme Grödash sur la scène consciente, Joke sur la scène « gangsta » ou Nemir sur la scène « babtou », et on pourra discuter de leur pertinence. Mais le véritable coup de génie de ce festival fictif se déroule le samedi : Vald, Butter Bullets et Biffty –des rappeurs tellement blancs qu’ils feraient croire à une craie qu’elle est basanée- sur la scène ter-ter, pendant que Casey se coltine l’horrible scène à babtou. Bon, il n’est pas tout à fait faux de dire que Casey a un public majoritairement blanc, mais pour une artiste autant investie dans les thèmes du colonialisme et de la mémoire de l’esclavagisme, se retrouver cataloguée en tant que « rappeuse à babtous » doit être un sacré coup de poignard.


JUL ??!!????

Comment diantre peut-on imaginer lancer un festival rap présentant toutes les plus grosses têtes d'affiche françaises sans penser à inviter Jul ??


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