Kool Shen n’a visiblement pas encore livré son dernier round

L'ex-NTM nous parle de nostalgie, de coupes de cheveux, de PNL et de son nouvel album « Sur Le Fil Du Rasoir ».

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22 Février 2016, 11:40am


C’est peu dire que l’on ne fondait pas beaucoup d’espoir sur le nouvel album de Kool Shen, Sur le fil du rasoir, annoncé début janvier par un premier single mollasson (« Ma Rime »). On craint alors le tour de force, le jeunisme poussé à l’extrême et l’absence de tout ce qui faisait le sel jusqu’alors de la partie sombre de NTM : des ambiances dark, un flow millimétré et des textes introspectifs. Dès la deuxième écoute, pourtant, la formule fonctionne : à l’exception de deux ou trois refrains légers, l’ensemble tient la route et consolide l’intérêt du retour du babtou en 2016.

De là à considérer Sur le fil du rasoir comme le meilleur album de « Neshé » ? Sans doute pas. Une fois encore, c’est en tout cas l’un de ces disques porteurs d’un véritable spleen dans les lyrics, partagés entre morosité et nostalgie. « Il y a longtemps que je n’écris plus à la lumière du lampadaire », comme il dit. Alors, puisqu’il a 50 piges aujourd’hui, puisqu’il a toujours « défendu la mémoire et l’éthique, les valeurs essentielles », puisque sa plume dégouline toujours de l’amertume, on est allé vérifier si, à l’instar de Kery James, il ne valait pas mieux l’appeler « Kool Shen, le mélancolique ».



Noisey : Tu as conscience d’avoir écrit, avec « Tout n’est pas si facile », le premier morceau de rap nostalgique d’une ancienne époque ?
Kool Shen : Honnêtement, tu m’apprends quelque chose là. Je n’avais pas conscience de ça en l’écrivant et je ne l’avais pas jusqu’à aujourd’hui. En même temps, ça peut s’expliquer : lorsqu’on a écrit ce morceau en 1995, Joey et moi avions déjà presque 30 piges. On avait aussi plus d’une décennie de bouteille dans le hip-hop et notre amitié remontait à de très nombreuses années. On pouvait donc se permettre d’être déjà un peu nostalgiques.

Ce qui est marrant, c’est que cette nostalgie, que beaucoup ont véhiculé depuis dans leur texte, intervient au milieu des années 1990, au sein d’une époque que beaucoup considèrent comme l’âge d’or du hip-hop…
Le truc, c’est que « Tout n’est pas si facile » n’est pas nostalgique d’un certain esprit hip-hop. C’est un titre qui raconte l’histoire d’une amitié et de son évolution à travers le temps. Il se trouve qu’à cette époque, Joey et moi avions déjà perdu quelques potes, des mecs avec qui on avait de vrais liens. Forcément, ça incite à écrire des thèmes plus mélancoliques.

Cette volonté de parler avec mélancolie de tes débuts, on la retrouve dans presque tous tes albums, que ce soit dans Paris sous les bombes (« Old Skool »), Dernier round (« On a enfoncé des portes ») ou Crise de conscience (« J’reviens »). C’est une vraie obsession en fait ?
[Rires] Dans tous les titres que tu viens de citer, il faut quand même préciser que « J’Reviens » est un egotrip. Son but, c’est donc de balancer le maximum de faits pouvant me mettre en valeur. Concernant les autres, honnêtement, je ne saurais même pas t’expliquer pourquoi ce thème revient si souvent. Je dois être nostalgique de naissance.



Ce spleen que l’on retrouve souvent chez toi, c’est simplement pour l’énergie d’un morceau ou c’est ton regard sur le monde ?
C’est la vision que j’ai de ce qui m’entoure, même si c’est vrai que j’ai l’impression de donner le meilleur de moi-même lorsque je suis dans un registre plus introspectif, lorsque je parle de choses qui me touchent. J’avoue avoir moins d’inspiration lorsqu’il s’agit d’écrire des textes sur des sujets plus futiles. Ça ne sort pas aussi facilement. Cela dit, je n’ai pas l’impression qu’il y ait tant de titres nostalgiques non plus. Ça s’entend peut-être davantage dans mon dernier album parce que je suis vieux ou parce que j’ai en moi un spleen un peu étrange qui s’est installé… Je ne prétends pas que tout était mieux avant, j’ai horreur de cette phrase, mais c’est incroyable de constater à quel point le fait de vieillir peut rendre nostalgique. Pas parce que ma vie ou le rap était mieux avant, mais parce que je regrette une certaine liberté propre à la jeunesse.

Tu dois en avoir marre également que l’on te demande si le rap était mieux avant ?
Ce que l’on me dit souvent, c’est que le discours n’est plus le même, que le notre et celui d’IAM étaient très engagés socialement. C’est peut-être vrai, mais ça correspond simplement à une époque où on pouvait encore croire en certaines idéologies politiques de gauche. Aujourd’hui, plus personne n’y croît : ni nous, ni les jeunes. De la part de cette nouvelle génération, c’est même nettement plus compréhensible puisqu’ils ont grandi dans une société complétement capitalisée, prônant le culte de l’image. Nous, même si j’ai l’impression d’être un dinosaure en disant ça, on n’avait pas Internet. Notre priorité, ce n’était donc pas l’apparence. Je peux même te dire que l’on s’en battait les couilles de tout ça.

D’ailleurs, on se souvient tous de ta fameuse coupe mulet…
[Rires] Oui, c’est vrai qu’il y a eu ça aussi… Mais il y a également certains clips ou t’as l’impression que Joey et moi avons pris les mêmes affaires qu’on avait la veille lorsqu’on trainait dans la cité. Donc, pour en revenir à ta question, le fait d’avoir 30, 40 et 50 ans te rend forcément nostalgique de cette liberté que tu avais plus jeune. Personne ne peut y couper, je pense. A moins d’avoir eu une enfance de merde et que tout aille beaucoup mieux pour toi en vieillissant.

De ton côté, tu es nostalgique de ton enfance ?
Je vais te dire : j’ai grandi dans un endroit complétement défavorisé, mais j’ai eu une super enfance. Je me suis régalé. J’avais une bande de potes solide, je vivais tout à 100% et j’en garde des souvenirs impérissables. Depuis, j’ai eu des enfants, une femme et des responsabilités sont apparues au fil des années. Ça change un homme tout ça.



C’est pour renouer avec une cette liberté, ce sentiment de jeunesse, que tu es revenu avec un nouvel album ?
Non, pas du tout. Ça faisait sept ans que je n’avais rien sorti et rien de m’obligeait à revenir. Cela dit, je suis un challenger, et ça depuis gamin. Je voulais donc me prouver que j’étais capable de faire autre chose. Sur le nouvel album, il y a des titres qui sont clairement dans la lignée de ce que j’ai pu faire par le passé, comme « Over », « Déclassé » ou « Au pied de mon âme », mais il y aussi des sons plus actuels.

J’ai l’impression que ton flow change pas mal aussi sur certains morceaux.
Ça a toujours été le cas, je pense. Entre « L’argent pourrit les gens » et « Laisse pas trainer ton fils, » il n’avait déjà plus rien à voir. Ensuite, le fait d’être confronté à des mecs comme Salif ou Zoxea au sein de IV My People m’a également fait évoluer. Et c’est encore le cas aujourd’hui en travaillant avec Jeff Le Nerf. Ça aurait été impossible de revenir avec des morceaux similaires à ceux de 2005, avec la même vibe et sans évolution stylistique ou technique. Par exemple, on me demande toujours pourquoi je ne refais pas un titre comme « Qu’est-ce qu’on attend », mais pourquoi refaire ce qui a déjà été fait ? Si je suis revenu avec Sur le fil du rasoir, c’est donc uniquement par envie.

Tu n’as pas eu peur de ne pas pouvoir te surpasser ?
Quand j’ai commencé à penser à de nouveaux morceaux, c’était uniquement par envie. Je ne partais pas pour faire un album. Pour le dire autrement, je n’ai pas appelé Def Jam tout de suite : j’ai d’abord demandé à des producteurs de m’envoyer des sons et, seulement après, j’ai commencé à me pencher sur de nouveaux morceaux. Et c’est uniquement lorsque je me suis rendu compte que j’avais 4 ou 5 titres solides que je me suis lancé dans l’album. J’avais besoin de sentir que je pouvais proposer quelque chose de nouveau avant de m’y mettre sérieusement. La difficulté ici, ça a été de s’adapter à des prods qui tournent autour de 65 ou 70 BPM. Quand tu as rappé toute ta vie sur des beats à 90BPM, c’es un schéma de flow complétement différent pour faire groover la prod.

Tu dis que, par le passé, Salif et Zoxea t’ont incité à faire évoluer ton flow. À quel rappeur doit-on ta nouvelle manière de rapper ? À Jeff Le Nerf ?
Oui, et c’est pour ça qu’il a bossé sur l’album, que je l’ai appelé dès le début et qu’on a travaillé toutes les productions ensemble. Ça m’arrivait même d’en refuser parce que je ne me sentais pas capable de poser un texte dessus. J’ai toujours bosser avec des proches sur mes disques solos, mais c’est la première fois qu’un pote m’assiste de bout en bout. Habituellement, les mecs passaient en studio, me donnaient leur avis et n’hésitaient pas à me dire lorsque c’était moins bien. Salif, par exemple, ne s’est jamais gêné pour remettre en cause un refrain ou un couplet. Et ça passe sans difficulté : en studio, il faut savoir mettre son ego de côté.



Hormis Jeff Le Nerf, il y a des disques que tu as entendu ces dernières années qui t’ont encouragé à aller vers d’autres formes de rap ?
À part quelques ricains, j’avoue avoir mis complétement de côté le rap français. Il m’arrive bien sûr de tomber sur des trucs nouveaux ou de m’intéresser à certains morceaux que ma femme achète sur iTunes, mais je n’écoute plus beaucoup de musique. Rohff, par exemple, je n’ai écouté qu’un titre par album depuis sept ans. Quand j’ai commencé à rapper à nouveau il y a deux ans, Jeff m’a fait écouter quelques trucs et j’avais l’impression de débarquer d’une autre planète. Même des mecs comme SCH ou PNL, je ne connaissais absolument pas. C’est la réalisatrice Katell Quillévéré, avec qui je viens de bosser pour mon prochain film, qui m’a fait découvrir ces derniers. C’est une fan absolue, elle connaît tous les morceaux par cœur et elle me faisait écouter ça tous les jours sur le tournage. J’ai un peu de mal sur la longueur, mais il y a des morceaux assez dingues.

Quand tu entends cette nouvelle génération, tu as un coup de vieux ou tu as l’impression d’avoir fait école ?
Notre parcours n’a pas été effacé, mais il n’y a pas de relève à proprement parler. Et c’est tant mieux, quelque part. Aujourd’hui, il y a une nouvelle génération, des sons et des messages différents et ça nourrit le hip-hop. Après, il y a quand même 1995. On sent bien que les mecs ont été bercés par ce que l’on a pu produire, ça s’entend dans le flow et le choix des prods, mais ce genre de groupes est plutôt rare.

On a l’impression que les nouveaux auditeurs de hip-hop ne connaissent pas nécessairement NTM, IAM ou Assassin, la sainte trinité du rap français. Ça te vexe ?
J’ai une anecdote à ce sujet. Lorsque j’ai tourné le clip d’«Edgar » à Marseille, il y avait une maquilleuse de 22-23 ans qui me disait que l’acteur du clip, qui joue le rôle d’un SDF, devait bien cailler pendant le tournage avec son unique t-shirt. Du coup, je lui dis qu’il y a quelques années, pour le clip de « Qui suis-je ? », l’acteur principal était à poil et attaché à un arbre en pleine forêt alors qu’il faisait -6°. Je vois que ça l’intrigue donc je lui montre le clip et là, elle me dit : « C’est bien ça, mais qui est-ce qui chante ? » Et là, elle ne me croît pas : elle pensait qu’« Edgar » était mon premier clip. Quand on voit ma tête et les dégâts du temps, c’est plutôt bizarre comme réflexion [Rires] .

Elle a fini par te croire ?
J’ai tenté de rattraper le coup en lui expliquant que je faisais partie de NTM, mais elle ne connaissait pas non plus. Du coup, je lui ai dit : « Tu vois IAM ? Ben NTM, c’est un peu pareil, mais à Paris ». J’ai halluciné parce que c’est une fille qui participe à beaucoup de clips, qui est plus ou moins impliquée dans le domaine artistique, et elle ne connaît que vaguement IAM, et pas du tout NTM. Le choc des générations [Rires] .

« Edgar », justement, c’est un titre très sombre, très mélancolique…
Oui, c’est la chronique d’un quotidien assez triste, l’histoire d’un mec lambda, d’un ouvrier dont le destin tourne mal, inévitablement. « Edgar, c’est personne », comme je dis dans le refrain.



Ce qui est intéressant, c’est que, dans la forme, il semble beaucoup plus glauque et dark qu’un morceau comme « Un Ange Dans Le Ciel » qui, pourtant, n’était pas non plus des plus joyeux. Tu te permets d’aller plus loin lorsque l’histoire est fictive ?
C’est difficile à dire. Bien sûr, les beats d’ « Edgar » rendent l’ambiance plus dark, mais c’est impossible pour moi de dire lequel des deux est le plus glauque. Dans les lyrics, c’est tout aussi sombre, mais le choix de la prod fait la différence. Il y a aussi un refrain chanté dans « Un Ange Dans Le Ciel », ça « allège » forcément la noirceur du propos.

Avec Sur le fil du rasoir, tu as eu l’impression de te confronter à des sentiments que tu ne soupçonnais pas ?
Sans tomber dans une psychologie de bas étage, j’ai eu l’impression d’exorciser certains sentiments. Mais je ne pense pas qu’il y ait plus de titres introspectifs qu’à l’accoutumée. D’ailleurs, si tu prends les thématiques des albums de NTM ou des miens, je pense que la répartition des thèmes est la même : il y a toujours un peu d’egotrip, parce qu’on est des MC’s, et le reste est partagé entre de l’introspectif et de la critique sociale. Depuis le début, je pense que tous nos albums se structurent de la même façon.

D’ailleurs, Crise de conscience et Sur le fil du rasoir ont un peu la même structure. Dans les premiers morceaux, on retrouve un egotrip suivi très rapidement par un titre plus conscient.
C’est marrant que tu ais remarqué ça parce que je n’y avais jamais pensé. Comme quoi, le placement des titres entre dans une certaine logique. C’est vrai que j’aime ben arriver avec un morceau rentre-dedans, un peu solide, avant de dire des trucs plus réfléchis. Inconsciemment, peut-être que ça m’incite à construire l’album de cette façon. Mais ce n’est valable que pour les premiers morceaux, dont la mise en place est toujours prise de tête. La suite, elle, est sans doute plus aléatoire.

Et le choix des duos, il s’est fait comment ?
« Sais-tu danser ? » a été composé par Jeff en studio. Il devait l’interpréter, mais comme il venait déjà d’enregistrer le refrain de « Faudra t’habituer », je ne voulais pas répéter la formule. Du coup, on a pensé à Soprano. On trouvait que son accent marseillais, un peu chantant, pouvait apporter un plus au refrain. On se connaissait peu, mais tout s’est fait très vite, de son accord à la réalisation du morceau. Pour Lino, je cherchais un kickeur et c’est difficile de trouver mieux que lui. Quant à Sonia Nesrine, c’est la femme de Jeff. Bon, je ne l’ai pas choisi pour ça, mais les connexions ont forcément été plus faciles.

Zoxea était prévu sur l’album à l’origine, non ?
Il avait écrit un refrain pour « Over », mais on ne l’a pas gardé. C’est Lyricsson qui s’en occupe du coup. Ce titre date d’ailleurs de 2009. Il était basé sur une prod de Sec.undo avec Blacko au refrain. Mais il ne me convenait pas totalement et j’ai décidé de le zapper de Crise de conscience. Ce n’est que lorsque que Sec.undo est revenu en studio pour le retravailler il y a un an que l’on a décidé de poser à nouveau sur cette prod. Le refrain de Blacko ne convenait plus et on a donc fait appel à Lyricsson, que je ne connaissais pas vraiment.

Ce qui est sûr, c’est que tu es bien l’un des seuls rappeurs actuellement à ne pas avoir fait appel à Nekfeu pour un featuring…
Ah ouais ? C’est vrai qu’on en entend beaucoup parler, mais je ne savais pas qu’il était partout. Pourquoi pas un jour, mais je ne le connais pas assez pour le moment.

Tout à l’heure, on parlait de nostalgie. Comment expliques-tu le fait que le rap soit sans doute le seul genre musical à faire référence à un certain âge d’or dans les textes ?
Je ne connais pas assez le rock, mais il doit bien y avoir des mecs qui regrettent le rock des années 1960 et 1970, celui d’avant l’arrivée le disco. Dans les interviews, j’ai déjà entendu des mecs en parler, mais je ne sais pas s’ils le font dans leurs textes également. Peut-être que l’on s’approprie plus facilement le rap parce que c’est un mouvement plus jeune et parce que c’est une culture à part entière. Cela dit, la culture rock est très riche également, donc je ne sais pas pourquoi personne ne fait allusion à l’ancienne époque dans les lyrics.


Sur Le Fil Du Rasoir sort ce vendredi 26 février sur Def Jam France et vous pouvez le précommander ici.