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Pour John Frusciante, la musique est un temple sacré et vous devez vous essuyer les pieds avant d'y entrer

L'ex-guitariste des Red Hot Chili Peppers nous a parlé de sampling, de hip-hop et de la façon dont les tournées de son ancien groupe ont failli le tuer.
23.7.14

OK, vous connaissez combien de musiciens qui méritent vraiment le qualificatif -horriblement galvaudé et, de fait, totalement dénué de sens- de « génie » ? Réfléchissez bien. Vous verrez que ce n'est pas compliqué : il n'y en a que deux. Ennio Morricone, pour tout un tas de raisons que vous connaissez déjà et qu'on vous a rappelé il n'y a pas si longtemps. Et John Frusciante. Si vous n'avez pas suivi le parcours de celui que les gens connaissent principalement comme « l'ex-guitariste des Red Hot Chili Peppers », cette affirmation vous paraîtra sans doute un rien hâtive, voire franchement outrancière. Si vous avez écouté n'importe lequel de ses 8 premiers albums solo (je ne parle même pas du EP qu'il a enregistré avec la section rythmique de Fugazi ou de son side-project Ataxia), vous la trouverez parfaitement naturelle. Ce serait pourtant mentir de dire qu'on avait vu le coup venir.

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Quand Frusciante rejoint les Red Hot Chili Peppers fin 1988, suite au décès d'Hilel Slovak, c'est un gamin de 18 ans au jeu flashy et ultra-technique, mais sans réelle personnalité. Sur Mother's Milk, le premier album auquel il participe, le type sort l'artillerie lourde, balance la pyrotechnie, mais ne réussit à aucun moment à faire décoller l'engin, déjà sévèrement alourdi par la production XXL de Michael Beinhorn. Il faudra attendre Blood Sugar Sex Magik pour que Frusciante se révèle enfin, et son premier départ du groupe en 1992 pour qu'on comprenne à qui on a affaire exactement. Enregistré dans la foulée de Blood Sugar Sex Magik, son premier album solo Niandra Lades & Ususally Just A T-Shirt sort deux ans plus tard, en 1994, au moment ou les Red Hot Chili Peppers deviennent un groupe de stades et où Frusciante a lui, sombré, dans l'héroïne (suffisament en tout cas pour perdre les trois-quarts de ses dents et se maquer avec Milla Jovovich). Un disque féroce, inexpugnable, à la fois psychédélique et psychiatrique, sur lequel tout semble avoir été enregistré dans un état de semi-conscience et où les fulgurances s'enchaînent dans une totale anarchie. Une formule qu'il poussera jusqu'à ses dernières limites sur son disque suivant, Smile From The Streets You Hold, enregistré lui, en plein durant sa période d'addiction au crack et à l'alcool (il a réussi à décrocher de l'héroïne en 96) et techniquement inécoutable, si l'on excepte le sublime « Height Down » sur lequel il cale une ligne de chant de son ami River Phoenix, décédé quelques années plus tôt. Pas encore totalement aux fraises, Frusciante fera retirer le disque de la vente et entrera en cure de désintox avant d'être rappelé par les Red Hot Chili Peppers, qui viennent de virer son remplaçant (Dave Navarro de Jane's Addiction) et sont au bord de l'implosion. Frusciante rempilera pour 10 ans et 3 albums (Californication, By The Way et Stadium Arcadium) avec le groupe. 10 ans durant lesquels il va surtout enfin lancer sa carrière solo pour de bon, avec le sublime To Record Only Water For Ten Days et la B.O. de The Brown Bunny (film d'un autre de ses vieux amis, Vincent Gallo) et surtout réaliser un véritable tour de force en 2004, année durant laquelle il sortira pas moins de 7 disques (6 albums et un EP) tous fabuleux, sans exception, à commencer par Shadows Collide With People et l'irréel A Sphere In The Heart Of Silence, enregistré avec Josh Klinghoffer (qu'on a retrouvé quelques années plus tard chez Warpaint et qui joue aujourd'hui avec… les Red Hot Chili Peppers). Si sa discographie a pris depuis quelques années une tournure pour le moins hasardeuse entre albums solos mystico-pompiers (The Empyrean ou le récent Enclosure, sorti cette année), expérimentations electro (Pbx Funicular Intaglio Zone, en 2012) et productions rap (l'excellent Medieval Chamber des Black Knights, dont on vous avait parlé il y a quelques mois), John Frusciante reste une personnalité à part, une des dernières figures résolument authentiques de la scène musicale internationale et un génie, un vrai. Un type capable de se pointer du jour au lendemain avec 8 nouveaux disques sous le bras. Un type qui n'écoute de la musique chez lui que depuis une « chaise spéciale ». Un type qui pourrait aussi bien être le dernier espoir de l'humanité. Un type qu'on devait forcément, un jour, aller interviewer.

Noisey : Il y a deux ans, tu as surpris pas mal de monde en sortant un album et un EP majoritairement électroniques. Quand as-tu commencé à bosser avec ce type d'instruments ?

John Frusciante :

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Un an avant que je réintègre les Red Hot Chili Peppers, j'ai réalisé que mon style d'écriture collait assez bien avec les instruments électroniques, les synthés, les boîtes à rythmes, etc. Mais ce n'est qu'en 2006 que j'ai vraiment franchi le pas. La découverte des vieilles machines Roland des années 80 a été déterminante, c’est le genre d’instrument qui ne laisse pas des personnes comme moi insensibles.

Parle-moi de ta technique de sampling.

Le sample m'a permis d'envisager la musique diféremment, d’analyser les détails qui existent entre chaque rythme, d’une note à une autre. C’était intimidant pour moi au début parce que, pendant des années, j’ai abordé l'enregistrement d'une toute autre manière. J’écoutais des gens comme Autechre et Venetian Snares, mais je n’avais aucune idée de la manière avec laquelle on pouvait transformer un enregistrement brut en morceau de musique. Le sample m'a donné une nouvelle perception de cette technique. Les gens s’imaginent toujours que la musique est sensée être un plaisir, mais ils oublient que, quelque soit l’instrument dont tu joues, la musique est une lutte permanente. Je n’ai jamais abandonné cet aspect là dans ma relation avec la guitare. Si je ne ressens pas cette sensation de lutte, j’ai l’impression de ne rien faire, et avec les samples, c’est absolument la même chose. Et je crois d'ailleurs que l’idée de musique en tant que propriété est une manière totalement erronnée d’envisager l’histoire de la musique.

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La musique en tant que propriété ?

Ouais, les gens devraient arrêter de penser que leurs chansons leur appartiennent. Même si c’est bon pour le business, ça a aussi des effets désastreux sur le mode de pensée des musiciens. La musique est infinie. Elle n'appartient à personne. La musique folk a été transmise d'homme à homme pendant des générations. Je ne vois pas pourquoi le business musical force tout le monde à penser en termes de propriétés. La musique n’est pas un objet, c’est une force plus puissante que nous et nous devrions avoir une attitude quasi-religieuse envers elle.

C’est assez déstabilisant pour les gens de se considérer comme un point de liaison avec quelque chose qui les dépasse, plutôt que comme de simple agents créatifs.

J’ai l’impression d’être dans une église quand je compose, parce que je ressens une force qui descend vers moi et se révèle. C’est de l’artisanat. Donc je travaille sur la partie technique, la partie artisanale, et je laisse le champ libre à la partie mystique, que j’étudie comme un élève ou…

Un sidekick ?
[Rires] Ouais, si on veut. Je me considère comme un capteur, comme quelqu’un qui croit en la force et au pouvoir de la musique, qui la considère comme une force supérieure.

Dis-nous en plus sur ton pseudo, Trickfinger.

Oh, c’est un nom que me donne ma femme de temps en temps quand je fais le malin à la guitare

[Rires]

. C’est aussi comme ça que les rappeurs m’appellent.

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Comment tu t’es retrouvé à bosser avec les Black Knights ?

J’avais déjà fait un morceau avec [Rugged] Monk avant, que j’avais rencontré par l’intermédiaire de RZA, et on a vraiment passé du bon temps ensemble. On a composé et enregistré environ 50 chansons l’année dernière et on a mis les 11 premières sur

Medieval Chamber

.

C’est quoi ton album de rap préféré de ces dernières années ?
Aucun. Je n'en ai aimé aucun. Pourquoi ça ?
J'ai toujours espéré que le hip-hop utiliserait plus de samples. J’adore quand RZA fait du rap. C’est mon producteur préféré. Les premiers albums de Dr Dre pour Eminem ont été, pour moi, l’exemple le plus ambitieux d’un artiste tentant de préserver l’essence du hip-hop, sans utiliser gratuitement des samples. Mais je dois admettre qu'en général, j'aime la musique plus ancienne. Quand quelque chose de nouveau sort, tu ne sais pas encore où ça va aller, tu sais juste d’où ça vient. Je devrais insister sur le fait que je ne fais pas de hip-hop parce que c’est le genre de musique que j’aime plus que tous les autres. Le hip-hop est tellement malléable qu’il peut absorber n’importe quel autre style de musique. Le hip-hop peut être synth-pop, classique, jazz. Tant que le beat reste dur, les mélodies peuvent taper n’importe où. Ouais, il n’y a aucune limite.
Quand tu joues dans un groupe de rock, le chanteur agit en fonction de la musique que tu joues, et en même temps, la musique dépend du chanteur, parce que les musiciens l’écoutent, le suivent et font tout pour jouer dans les temps et pour qu’il puisse les suivre à son tour. Un groupe c’est cette combinaison étrange de gens qui tentent de s’écouter les uns les autres, avec certaines hiérarchies qui s’installent peu à peu, alors que dans le hip-hop, la musique est totalement indépendante du rappeur. Si le rappeur n’est pas dans les temps, ça n’aura pas d’influence sur la musique, le beat est immuable. Quand le rappeur arrive sur le morceau, la musique continue de suivre son propre mouvement. Donc tu te sens plus libre en tant que producteur ?
Quand tu écris des chansons avec un chanteur, il y a tout un tas d’interactions, le chanteur a une idée de ce qu’il veut, de ce qu’il peut chanter, et il doit mémoriser tout ça. Un MC, il peut rapper sur la musique sans aucun soucis de tempo, il s’octroie des libertés que le songwriting traditionnel ne permettra jamais. C’est vrai.
Et j’apprécie l’indépendance que j’ai vis-à-vis d’eux, parce que je crois toujours en ma vision créative. C’est vraiment fatiguant d’avoir toujours à batailler contre des gens à propos de musique. Comme je l’ai dit, la musique est un temple sacré pour moi, dans lequel il m’arrive de pénétrer, elle ne doit en aucun cas être une source de frustration, de dispute ou de violence. J’ai toujours eu à faire à ce genre de merde, donc c’est vraiment agréable de travailler avec des gens qui sont à fond avec toi. C’est une célébration. Si on fait abstraction du côté logistique et matériel, pour moi la musique est une chose très simple : une composition sonore directement produite par l’esprit et l'intelligence de l'Homme. Les conflits de personnalité n’ont pas à entrer dans la composition musicale, et donner des ordres aux gens n’est pas nécessaire pour concevoir un morceau. J’ai toujours cru que ça l’était, mais j’ai réalisé que non.

John Frusciante, au moment de la sortie de son premier album solo

Parle-moi des frustrations que tu as pu ressentir durant toutes ces années en studio.

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La musique ne devrait être qu'une production, et pas une série de « ah non, j'aime pas ça » ou « cette partie là, ça le fait pas ». C'est toujours ce genre de commentaires que tu entends en studio. Tu ne peux répondre que par oui ou par non, et ça signifie que tu ne raisonnes plus en termes musicaux. Ce n'est pas en essayant d'influer sur la création musicale que tu vas réussir à la comprendre. Par exemple, vouloir faire des morceaux

catchy

avec son groupe pop ou se rendre le plus accessible possible aux auditeurs, ce n'est pas un truc que tu développes ! C'est du gâchis. Des artistes pop ou hip-hop dépensent des fortunes pour être visibles. Ça ne concerne même pas la musique en elle-même. Leur objectif est simplement d'amadouer l'auditeur lambda. Ce n'est jamais le but que se fixent des compositeurs de musique classique ou les musiciens de jazz. Penser de cette manière, c’est ne pas respecter la musique. Tu la traites comme un objet, un moyen de te servir et non comme une fin, alors que tu as la chance de faire partie d'un truc bien plus gros que ça.

Tu fais une distinction entre la musique destinéeau plaisir immédiat et celle qui permet de s'élever, spirituellement.

Pour moi, c'est le but ultime de la musique. J'aime écouter de la musique religieuse et des compositeurs comme Bach. J'aime cette idée de vénérer une entité supérieure et inexplicable et de trouver les clés pour la comprendre un peu mieux. Tu peux dédier ta vie à ça, tu ne comprendras jamais tout, mais tu auras produit de la musique et tu auras évolué durant tout ce temps. Bon, il ne suffit pas non plus d'augmenter la masse musicale, sinon ça reviendrait à n'utiliser la musique que comme moyen d'assouvir les désirs humains. L'envie d'écouter de la musique est profondément ancrée en moi, mais pas au point de désirer que l'on me porte de l'attention en tant que compositeur ou d'en tirer un maximum d'argent. Je refuse de penser comme ça. Je suis heureux d'avoir pu vivre dans en immersion totale quand j'étais dans un groupe, je ne peux pas penser autrement qu'en termes musicaux pour être heureux. Sans ça, je n'ai plus qu'à me suicider.

Les Red Hot Chili Peppers avec un Frusciante au bout du rouleau en février 1992 sur Canal + dans

«

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Les Nuls, L'Émission

»

Ça se passait comment quand tu jouais avec les Red Hot Chili Peppers ?

J'avais vingt ans et ce que j’ai vécu à cette époque a radicalement changé ma perception des choses, mon écriture, mon jeu de guitare. Mais le fait de devenir partie intégrante d'un groupe m’a rendu malheureux. C'est comme ça que j'ai compris que la musique n'était pas là pour me servir, qu'elle n'était pas un privilège. Je réfléchissais trop à ce que les gens pensaient de moi. Je n'en serais pas sorti vivant si j’avais continué. En fait, je n'avais aucun modèle pour me guider, ni Flea, ni Anthony, ils étaient trop différents de moi. Ces types sont des artistes nés, pour être bons ils n'ont jamais eu besoin de travailler autant que moi. J'ai dû étudier toutes les formes de pop, de jazz, de musique classique, de musique électronique, de rock. Et puis quand j'ai eu 21 ans, je suis entré dans cette phase où je me suis posé chez moi et où j'ai arrêté de me prendre pour une pop star. J'ai voulu être sûr de toujours évoluer en tant que musicien. Mais quand on est parti en tournée pour

Blood Sugar Sex Magik

, j'ai lâché l’affaire et ça m'a flingué. Quand j'ai réintégré le groupe en 1998, j'ai toujours fait en sorte d’avoir un casque et un lecteur CD à portée de main, pour m'assoir par terre ou sur ma chaise et jouer de la guitare dès que j'en avais envie. Ce que je n'avais pas compris la première fois, c'est que si je ne cultivais pas constamment ma passion pour la musique, j'étais fini.

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Je ne savais pas vraiment ce qu'il se passait, j'avais l'impression que ma vie s'était transformée en un lieu imaginaire pendant l'écriture et l'enregistrement de

Blood Sugar Sex Magik

. Puis on est partis en tournée, et j'avais soudainement l'impression d'être complètement à côté de la plaque. Genre « Ouais, avant ça marchait bien, mais maintenant c'est fini ». C'est dingue de penser comme ça à 22 ans, mais c'est vraiment ce que je ressentais. Jamais je n’ai songé à rentrer chez moi et à me replonger dans la musique. Ce n'était même pas une option pour moi, j'étais bien trop malheureux d'avoir été arraché à ce qui me procurait toute ma joie. Depuis 1998, je fais en sorte d'être en immersion permanente dans la musique, et ça ne m'a jamais joué de tour. Je vis depuis une période d'évolution constante.

Tu t'es senti pris au piège par cet album, incapable de remettre ta créativité en marche ?

Oui, c'est bizarre, et c'est ce qui me différencie de beaucoup d’autres musiciens professionnels. En général, tu te contentes de finir un album, et après c'est bon. À la fin de l'album, tu te dis que tu vas enfin pouvoir t'amuser : le produit final va être vendu au public, et nous, on va nous acclamer et vouloir nous prendre en photo. Pour la plupart des musiciens professionnels, c'est un moment excitant, pour moi ça a toujours été un moment hyper déprimant. Un peu comme si je perdais un ami proche au moment du bouclage de l'album. Te servir d'un album pour faire ta propre publicité et ne faire de la musique qu'un moyen pour te faire un maximum d'argent, ce n'est pas ma façon de voir les choses. C’est comme tromper sa femme. Tu as tellement de chance de pouvoir faire de la musique, mais tu ne la respectes pas si tu fais d’elle ton esclave. Si je ne vivais pas constamment dans cette dévotion pour la musique, sans quitter l’idée qu’elle représente quelque chose qui me dépasse, je m’effondrerais.

Pour Ezra Marcus, contributeur de Noisey USA, Twitter est un temple sacré - @ezra_marc

Pour Lelo Jimmy Batista, rédacteur en chef de Noisey France, c'est surtout un moyen de savoir ce que devient JB dDamage - @lelojbatista