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Dance-music de rue, crottin de cheval et deals foireux : l'histoire de R&S Records

Le label belgo-londonien qui a déniché Joey Beltram, Aphex Twin ou Lone a encore plus d'un tour dans son sac.

par Jemayel Khawaja
28 Août 2014, 11:35am

Aucun label n'a jonglé aussi adroitement avec les courants de la musique électronique que R&S Records. Le label belge, aujourd'hui dans sa 31ème année, est devenu à la fin des années 80 une des principales locomotives de la révolution techno en signant coup sur coup des gens comme Derrick May et Joey Beltram, enfonçant le clou dans les années 90 avec la découverte d'Aphex Twin et la signature d'artistes de tous horizons musicaux confondus. Après avoir bataillé pour se défaire d'un partenariat malheureux avec Sony à la fin des années 90, R&S est entré en hibernation, permettant à Renaat Vondepapaliere et sa femme Sabine Maes (les R&S de R&S) de quitter le monde de la musique pour partir vivre dans un haras. Le bon sens voudrait que cette histoire se termine ici.

Mais bon sens et passion font rarement bon ménage. Lorsque le couple est sorti de sa retraite bucolique six ans plus tard pour reprendre R&S en main, sans savoir trop ce qui les attendait, ils l'ont fait avec une arme secrète dans leur botte : James Blake. Depuis, le label poursuit son irréprochable trajectoire, développant des artistes novateurs, qui occasionnellement (et souvent par le hasard le plus total) tombent dans l'inconscient mainstream. Cette année, R&S a notamment sorti l'impeccable « Airglow Fires » de Lone et les disques plus que notables de Shanghai Den, Tessela et Datassette.

Renaat a pris quelques instants pour nous raconter l'histoire de R&S. Une histoire longue et tortueuse, qui va de l'essor de la musique électronique au crottin de cheval, en passant par la culture de la rue et la cupidité des majors.

Le boss du label R&S, Renaat Vandepapeliere

« J'étais un DJ et un batteur frustré » raconte Renaat. « Je n'ai jamais eu le talent pour être batteur. La première raison qui m'a poussé à créer ce label, c'était pour être proche des musiciens. On a débuté en 1983. J'étais encore un gamin, je travaillais chez ce disquaire, je faisais plein de copies, en volant des morceaux » comme le voulait la tendance en Belgique à l'époque – Se réapproprier les hits des autres dans l'espoir que ça rapporte. « Quand j'ai rencontré Derrick May et Joey Beltram, j'ai voulu importer l'Amérique en Belgique pour l'exporter ensuite, parce qu'il n'y avait rien de tout ça ici. »

Renaat poursuit : « On avait énormément de disques sans infos qui arrivaient au magasin, parfois il y avait un numéro de téléphone dessus, parfois rien. Sur celui de Derrick, il y avait un numéro. Pareil pour Aphex Twin un peu plus tard. Tout était très simple parce que Joey et Derrick étaient des mecs très jeunes, Joey avait 17 ans. Tous ces disques électroniques de dance bizarre et expérimentale arrivaient en Belgique en premier. J'appelais les gars à New-York en leur disant que j'adorais leur musique et je leur payais un billet d'avion pour qu'ils viennent ici. »

« R&S a vraiment percé grâce au 'Energy Flash' de Joey Beltram - c'est ce titre qui nous a apporté une reconnaissance internationale », se souvient Renaat. Aux côtés des disques de Derrick May et Carl Craig, R&S est vite devenu un nom immanquable de la techno leftie. Mais Renaat avait déjà la tête ailleurs, vers le sud de l'Angleterre, là où un ado roux et un peu cradingue se la donnait dans des compositions toutes cabossées.

« Aphex Twin, c'était en 1991 » explique Renaat. « Richard était un gamin, il sortait des white labels… Il s'est pointé en Belgique avec une boîte pleine de cassettes. C'était un mec assez pauvre, il n'avait aucun matériel donc il jouait de tous ces synthés lui-même et les enregistrait sur un lecteur cassette. C'est tout ce qu'il possédait. Je me rappelle de lui, assis dans mon appartement, en train d'écouter toutes ces cassettes et moi qui me disais, 'Putain de merde, ce mec vient d'une autre planète'. »

« De cette boîte de cassettes, on a tiré deux albums. » continue Renaat. « Quand on les a sortis, on était les soi-disant 'Rois de la Techno', et les vrais fans de techno nous ont détesté. Ils ont tous dit que c'était de la merde, qu'on détruisait notre image. Mais je m'en foutais. J'étais parfaitement en droit de sortir de la musique que je ne comprenais pas, de sortir quelque chose de totalement différent. C'était une volonté d'ouverture. J'aurais pu rester assis et faire ce que 99% des labels faisaient : suivre le courant. Mais si j'avais fait ça, je serai mort d'ennui à l'heure qu'il est. »

Peu de temps après, R&S a apporté, sans le vouloir, une autre pierre à l'édifice de la house music : « Jaydee fut un hit par accident » confirme Renaat. « Ça ne collait pas du tout avec le son du moment ni avec ce qui passait en club à l'époque. » « Plastic Dreams » de Jaydee est devenu #1 des charts dance US et les gros clients ont commencé à pointer leur nez. « On avait atteint un pic et Sony a voulu rejoindre l'aventure » explique Renaat. Et avec Sony, les problèmes sont arrivés. « C'était un de ces éternels clash Major vs. Indé, même si dans les faits, c'était plutôt un clash Major vs. Renaat. En fait, ils voulaient se servir de nous pour signer directement Derrick May et Ken Ishii. »

L'association a duré à peine un an. Un an de tensions ininterrompues. « Je m'en tape que tu sois Buddha, Allah, Dieu, la Reine d'Angleterre ou Obama » s'exclame Renaat. « Je resterai toujours poli mais personne ne me donnera d'ordres ni ne me dira ce que j'ai à faire. Sony sapait tout mon boulot et était simplement intéressé par le prochain hit. J'étais tellement énervé... Ce n'était pas ça mon truc. Ce n'était pas mon rôle de trouver la prochaine sensation. Et selon moi, on avait déjà prouvé ce qu'on valait. On était le plus gros label du genre, mais on venait de la rue, on n'avait élaboré aucun plan marketing, on ne se perdait pas dans la paperasserie. Demande-moi combien de disques je compte vendre ? Je n'en ai pas la moindre putain d'idée ! Et c'est toujours le cas aujourd'hui ! »

Après s'être dégagé des griffes de Sony tout en conservant l'intégralité du catalogue au passage, R&S a dû faire face à un autre problème de distribution, cette fois avec PIAS, et la patience de Renaat en a énormément souffert. « La musique à cette période était en mode repeat » se rappelle t-il. « J'ai souvent dit que j'écoutais le même morceau en permanence depuis 1999. J'étais saoulé par les managers, par l'arrogance des DJ's qui étaient devenues des célébrités. Pour moi, si c'était voué à ne devenir qu'un simple boulot pour l'argent, il fallait à tout prix que j'arrête. Et c'est ce qui s'est passé. »

Après 20 ans d'activité, R&S jette l'éponge. Du jour au lendemain. « On embauchait 35 personnes à l'époque » explique Renaat. « Je suis arrivé au bureau et j'ai dit 'Désolé les gars. Ça ne sert à rien de continuer.' Et on a arrêté. J'avais besoin de retrouver l'inspiration. J'ai acheté une ferme, j'ai élevé des chevaux, Sabine et moi on passait notre journée à nettoyer leur merde. C'était fantastique ! Vraiment. Je n'ai plus écouté de musique pendant six ans. Rien. Le silence total. »

La deuxième passion de Renaat : les chevaux

Le couple a vécu une existence heureuse et paisible sur son île jusqu'à l'année 2006, lorsqu'une vieille connaissance s'est aventurée dans la boue pour venir frapper à leur porte. « C'était notre ancien avocat qui avait bossé pour nous pendant 20 ans, accompagné d'un ancien employé » explique Renaat. « Ils sont arrivés à la ferme. J'étais assis là, tel un fermier avec sa barbe, on ne s'était même pas acheté de nouveaux jeans en six ans. Ils nous ont demandé de rentrer en Angleterre, avec leur bla-bla habituel. On est allés au restaurant, on a discuté, on a vidé quatre bouteilles de vin et à la fin du repas j'ai dit, 'Et merde, faisons-le'.

C'est à ce moment-là que Renaat a retrouvé son inspiration. Grâce à une source improbable (et munie de dreadlocks) : « C'est Mala qui a tout fait pour que je revienne et qui a réussi à me convaincre. Le dubstep arrivait, avec des trucs comme Burial… Mala a vraiment montré la voie à toute cette scène – c'est lui le parrain. Je me suis dit, 'hey, peut-être que quelque chose de nouveau est en train de se passer. Allez on y va.' »

Mais le comeback n'a pas été simple. « Pendant trois ans, ça a été un bordel monstre ! » avoue René en rigolant. « Ça ne marchait pas ! Ils voulaient tous bien faire les choses mais il y avait toujours un problème. Puis Sabine et moi avons décidé de tout prendre en charge, comme avant. C'était en 2009, on a repris le contrôle. J'ai géré la direction artistique de A à Z. Aujourd'hui j'ai 57 ans, le seul mec de 57 ans qui est toujours sur le dancefloor à bouger son cul, qui court vers le DJ en lui demandant 'c'est quoi ce titre ?' comme un gosse, faisant la fermeture de chaque soirée. Peut-être que je suis malade finalement. »

Dingue ou pas, Renaat était sur le point de découvrir une nouvelle figure intemporelle de la musique électronique : James Blake. « Les lives de James, au début de sa carrière, m'ont vraiment bluffé » se rappelle t-il. « Il était tellement impressionnant. Mais je l'ai surtout apprécié parce que c'était un garçon très gentil, simple et bien éduqué. Et maintenant c'est une star. Je me contente de lui envoyer des cartes postales, « Joyeux Noël, on se voit en 2018 ! »

Depuis, R&S et son pendant house, Apollo, bravent sans crainte les limites du genre en étendant leur catalogue à des artistes aussi divers que Pariah, Blawan, Vondelpark et celui qui est devenu le joyau de leur roaster actuel : Lone. Son album « Airglow Fires » sera sans aucun doute dans toutes les listes de fin d'année 2014 (quoi, vous n'avez pas encore réfléchi à votre Top 2014 ?!) et est directement entré au panthéon des productions radicales et atemporelles qui ont forgé depuis la fin des années 80 l'identité de R&S.

Renaat Vandepapeliere et Sabine Maes ont gagné, ils ont perdu, ils ont disparu, puis sont revenus. À ce stade de l'histoire, tout ce qui compte pour eux c'est la musique, et Renaat continue chaque jour à creuser, insatiable petit nerd belge que vous croiserez peut être un jour à quatre pattes chez un disquaire. « La dance culture c'est la rue » répète t-il. « Ça ne se passe pas dans une tour, avec des bagues en or et du bling bling et toute cette paperasserie qui n'a aucun sens. C'est ce que tu vois aujourd'hui pourtant : hamburger après hamburger, que des clones. Je vais te dire ce que défend R&S : ne pas suivre ce qui se fait, essayer de créer quelque chose, peut-être que les gens ne saisiront pas tout de suite le truc, mais on espère qu'ils l'apprécieront plus tard. Si ce n'est pas le cas, tant pis. Nous cherchons simplement à produire de la musique intemporelle. C'est pour ça que je me bats. »


Jemayel Khawaja est sur Twitter - @JemayelK