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Comment H-Burns a enregistré un chef d'oeuvre de spleen californien

Sous les palmiers, l'angoisse.
10.2.15

Toutes les photos sont d'Antoine Pinet. Est-ce à la longévité ? L'isolement ? Le fait d'être le seul maître à bord ? Mystère. Toujours est-il qu'après 8 ans et 4 disques, le drômois Renaud Brustlein, qui reste attaché à sa région au point d'y habiter, a touché avec le dernier album de son projet H-Burns quelque chose de rare, comme un aboutissement inespéré, la récompense d'un travail de fond qui aurait accouché, in fine, d'un objet simple et évident. Si des moines calligraphes de la dynastie Ming reconstruits par ingénierie moléculaire et entraînés pendant deux mille ans à dessiner des dragons à cinq têtes de la main gauche s'étaient tout à coup crevé les yeux avant d'exécuter un cercle parfait, cela donnerait quelque chose comme Night Moves, album du mois de janvier et de tous les mois froids et tristes à compter d'aujourd'hui. Renaud Brustlein étant en pleine promo marathon, enchaînant les interviews et les enregistrements radio, on n'a pas eu à le supplier de nous accorder un entretien. Mais franchement, s'il avait fallu, on l'aurait fait. Sans problèmes.

Noisey : Grazia dit que Night Moves est ton deuxième album, j'en compte quatre sur Spotify, cinq sur Wikipédia… C'est quoi le bon chiffre, qu'on soit d'accord une bonne fois pour toutes ?
Renaud Brustlein : Le bon chiffre, c'est cinq. Le premier est sorti sur un micro-label qui n'existe plus, Noise Digger, les deux suivants sur Box Son [label d'Experience, Prototypes, etc.] et les deux derniers sur Vietnam [label de So Press] et Because. Tu viens de la Drôme et tu habites Grenoble. Vous avez une petite scène là-bas ?
J'ai jamais vraiment été dans une scène, et je fais un point d'honneur à ne pas l'être. J'ai toujours fonctionné en solitaire, à ma façon. Par contre, forcément, je rencontre des musiciens, et il y a des groupes que j'aime bien… Par exemple j'ai une carte blanche dans une nouvelle salle à Grenoble, La Belle électrique, alors j'ai invité un groupe du coin, Qasar… Mais ça s'arrête là, il n'y a pas vraiment de « scène ». Auparavant, Grenoble était connue pour ses rastas, et on l'a beaucoup associée à ça – d'où ma méfiance. Genre, mon voisin c'est Riké de Sinsemilia [Rires]. Tu fréquentes qui, du coup ?
Des gens qui ne sont pas du milieu de la musique. Déjà, en n'habitant pas à Paris, je suis naturellement coupé de ce milieu. J'y viens pour une raison bien précise : défendre un disque. Et c'est très bien comme ça. Qui sont les musiciens qui t'accompagnent ?
C'est un groupe fixe, monté pour le « Night Moves Tour » : il y a Yann Clavaizolle à la batterie (ex-Elderberries), Rémi Alexandre au clavier et à la basse (qui joue aussi dans Syd Matters), et Antoine à la guitare qui vient du même bled que moi, et que j'ai connu au collège.

L'album s'appelle Night Moves : un rapport avec le film de Kelly Reichardt ?

Non, ni avec celui d'Arthur Penn. Cela dit j'ai regardé ce dernier récemment, vu qu'on ma posé la question. L'affiche colle assez bien en fait : «

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Maybe he would find the girl, maybe he would find himself

». C'est un peu dans l'esprit du disque, Gene Hackman qui va soit chercher une fille, soit rentrer dans une quête intérieure pour se trouver lui-même, et à travers ses dérives nocturnes s'enfoncer de plus en plus dans la noirceur… C'est le genre d'images que j'avais en tête, à la base. L'expression « night moves » a aussi une connotation un peu sensuelle, et je pensais à toutes ces choses sans avoir le bon terme anglais.

Un soir, Rob Schnapf, qui a produit le disque à Los Angeles, s'est mis à reprendre « Night Moves » de Bob Seeger dans le studio avec son assistant, et c'est devenu une sorte de running joke, avant de s'imposer de façon évidente comme le titre de l'album.

Parlons-en, de Rob Schnapf [producteur de Beck, Elliott Smith, Fidlar, entre autres, NDLR] : apparement tu as passé un mois complet avec lui, avec des sessions d'enregistrement assez intenses. C'est facile de bloquer l'agenda d'un type comme ça pendant aussi longtemps ?
Non, ça a été une longue quête. L'album précédent a été produit par Steve Albini, avec qui il est extrêmement facile d'enregistrer, puisque tu peux quasiment booker tes jours de studio sur son site, faire ton devis en ligne, etc. Schnapf, tu vas sur site, y'a la liste de son matos mais zéro contact. Il a fallu chercher dans quel studio il bossait, contacter les gens du studio, lui mettre la main dessus, attendre qu'il réponde. Puis je lui ai envoyé les maquettes, et j'ai pas eu de nouvelles pendant deux mois. J'avais laissé tomber quand il m'a rappelé pour me dire qu'il venait seulement de les écouter, et que ça lui plaisait, qu'il fallait se rappeler. On a encore mis un mois avant de convenir d'un rendez-vous téléphonique ! C'est les californiens ça, ils sont pas stressés. Quand j'ai fini par le connaître, j'ai compris : soit le mec bosse, soit il est dans le désert à bivouaquer. Bref, il m'a demandé comment je voyais les choses, en me disant qu'il avait une méthode de travail particulière, qu'il prenait beaucoup de temps sur chaque morceau, et qu'il fallait que je sois sûr d'avoir envie de venir passer un mois et demi à Los Angeles. Ahah.
Ben oui, avec plaisir quoi [Rires]. Et effectivement, on a bossé les morceaux un par un, en prenant tout notre temps. On n'a pas enregistré toutes les batteries, puis toutes les basses, puis toutes les guitares. Non. On reprenait tout à zéro pour chaque track, et on le travaillait minutieusement, pendant trois ou quatre jours. Il a vraiment passé du temps sur l'album, avec une implication de tous les instants, de midi à minuit, du lundi au vendredi, pendant un mois. Question bête : ça coûte pas trop cher ?
C'est pas donné-donné, mais c'est moins cher qu'un gros studio à Paris, en fait. Si tu passes le même temps aux studios de La Frette [dans le Val d'Oise], ça te coûtera au moins deux fois plus cher. Après il faut vivre à Los Angeles pendant un mois, mais entre les tacos à deux dollars, les plans Airbnb et la location de bagnole qui est quasiment donnée, tu t'y retrouves assez vite. Cet album fout un bourdon qui est parfait pour le mois de janvier à Paris. Du coup, on imagine mal son enregistrement en Californie.
Je suis un bon vivant avec un fond de mélancolie, alors le contraste me va assez bien. La Californie dégage un truc très bon vivant, c'est vrai. Si tu regardes bien on a mis des palmiers tordus sur la pochette : parce que derrière le vernis, le calme de surface, il y a la possibilité que tout disparaisse dans une catastrophe naturelle, et cette menace est permanente. Ça me fascine. Et puis sous la coolitude apparente, Los Angeles c'est aussi d'immenses errances nocturnes, celles de John Fante, Bukowski ou Elliott Smith – Rob Schnapf nous a d'ailleurs emmené dans un de ses bars de perdition, ça n'a pas changé, c'est toujours aussi glauque. Cette ville est un terrain de jeu nocturne pour personnalités détraquées, c'est évident, et elle peut exacerber les tendances dépressives de certaines personnes. Il n'est finalement pas surprenant que des tas d'albums tristes aient été enregistrés à Los Angeles. Night Moves est disponible depuis le 26 janvier sur Vietnam/Because. H-Burns sera en concert un peu partout tout au long de l'année. Les prochaines dates sont ici : 20/02 Evreux (27) - L'Abordage
19/03 Paris - La Maroquinerie
31/03 Bordeaux (33) - I Boat
17/04 Besançon (25) - La Rodia
18/04 Toulon (83) - Festival Faveurs (Théâtre Denis)
24/04 Grenoble (38) - La Belle Electrique
30/05 Sare (64) - Festival Usupop
12/09 Bourgoin Jallieu (38) - Festival Les Belles Journées Pierre Jouan traîne son spleen ici et là, mais surtout pas sur Twitter.