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Punk et rebellion dans la Sibérie des années 80

Comment toute une scène punk s'est développée sur les sites des anciens goulags, à plus de mille kilomètres à l’Est des capitales culturelles russes.
22.4.15

Cultural Revolution. Photo - Artur Strukov

Pour les gosses bercés toute leur enfance au rythme des musiques disco-pop du groupe belorusse Verasy et leur fameux « I Live with Grandma », l’arrivée du punk soviétique a été un électrochoc, une provocation, une sorte d’appel aux armes. Pour reprendre les propos du journaliste Alexander Kushnir, à l’époque c’était comme découvrir qu’on avait un couteau dans la poche, que la mort était à portée de main. En un instant, vous passiez de Jeune Pionnier de l’Union Soviétique qui n’écoutait que ce que filtrait Melodia (l’unique label d'URSS, contrôlé par l’État) — c’est à dire les morceaux de lover italiens, les ballades soviétiques qui glorifiaient le communisme ou les morceaux disco-pop d’ABBA — à un head-banger qui se brise la nuque sur des titres comme « Old Age—No Joy, » « Corpse Smell » et « Hey Borad, Throw Up. »

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Avant que Gorbatchev ne prenne les rênes du pays et instaure la « glasnost » en 1986, à l'Est du pays, la perestroïka musicale avait bel et bien commencé.

Même si cela a pu paraître bizarre aux habitants de l’Ouest, c'est dans les villes sorties des Goulags, à plus de mille kilomètres à l’Est des capitales culturelles russes, que sévissait la scène punk soviet du sud-est. C’est là que des groupes tout droits venus de Sibérie comme Civil Defense, Survival Instruction ou BOMZh ont vu le jour. Ces groupes produisaient une musique authentique et polémique, à l’image de la génération de jeunes soviétiques qui demandaient le changement depuis un moment déjà.

Pourquoi la Sibérie plus qu’une autre région? Plusieurs théories existent. Certains pensent que, les groupes punk associés à la scène rock déjà en place à Moscou, St. Petersburg et Yekaterinburg (les seules villes autorisées à accueillir des clubs rock sponsorisé par l’Etat) étaient trop proches du pouvoir en place pour pouvoir se permettre autant de choses que ceux qui étaient loin, dans les grands espaces sibériens. Pour d’autres, les groupes de l’Ouest ne cherchaient pas à être subversifs car ils avaient anticipé la fin de l’union soviétique et cherchaient déjà à séduire les masses. Pour Artur Strukov, le leader de Cultural Revolution, groupe punk de Tyumen, l’explication est bien plus simple, tout ça est n’est dû qu’à une chose selon lui : le froid. « La plupart du temps tu restes chez toi, à lire et à te poser des questions sur toi-même », raconte-t-il.

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La vie en Sibérie était l’incubateur parfait pour la créativité et la malice dont le punk a besoin, mais pour enregistrer et se produire dans cette partie asiatique de la Russie, c’était une tout autre histoire. Le DIY ne représentait pas simplement une esthétique mais un mode de vie. A l’époque, le pays connaissait des déficits chroniques qui obligeait les groupes à redoubler d’ingéniosité et de solidarité. Les membres de Suvrival Instruction s’étaient construit deux guitares qu’ils partageaient avec trois autres groupes. Mais la débrouille ne s’arrêtait pas là. Comme le raconte Alexander Chrikin, le leader de Putti « pour les reverbs, on utilisait des baignoires en fer et on y accrochait un micro. Je foutais la tête dedans et je gueulais. » Un manqu ede moyens qui a également eu un impact sur les lives. En Sibérie, il n’y avait aucun club rock, aucun café réservé aux punks, aucune librairie, pas de building, d’appartement ou de centre culturel. Les concerts et les festivals rock se déroulaient dans de grands dortoirs.

Survival Instruction. Photo - Artur Strukov__

Mais les groupes punk sibériens avaient quelques points communs avec leurs homologues de l’Ouest – enfin, ils faisaient leur maximum pour leur ressembler. Loin derrière le Rideau de Fer, les sources samizdats d’où les groupes tiraient leur inspiration n’étaient pas toujours très fiables, ce qui donnait parfois des situations assez cocasses et des mélanges de styles improbables, comme le raconte Chirkin: « On avait vu de vieilles photos de KISS dans un magazine, alors on s’était fait des crêtes et on s’était maquillé pour leur ressembler. » D’autres groupes comme Survival Instruction se considéraient trop punk pour adopter une esthétique punk. « On s’en foutait de l’apparence », raconte Roman Neumoyev, le leader de Survival Instruction. « Ce qui nous intéressait c’est tout ce qui avait fait le punk, ses racines intellectuelles. » La première fois que Survival Instruction a participé à un vrai concert punk, avec des chaînes, des perfectos et tout ce qui s’en suit, c’est quand ils sont allés en terre baltique. « En Sibérie, si tu t’habillais comme ça dans la rue, tu ne faisais pas plus de 100 mètres avant qu’un mec te casse la gueule » raconte Neumoyev.

Civil Defense. Photo -Yuri Chashkin Quand les tabous sont tombés, les groupes sibériens ont commencé à mettre en place un politique de la terre brulée, en d’autres termes ils ont commencé à mettre un gros bordel pour exprimer leur mécontentement. Comme l’a dit Sergei Firsov, le manager de Civil Defense dans les années 80, « tout le monde était anti-soviet. Tout le monde voulait briser ce système. » Poussé par l’oppression constante du régime totalitaire, les groupes punk de l’est soviétique ont redoublé de radicalisme et ont laissé exploser leur furie. Comparé à ce qui se passait dans l’ouest, ça n’avait rien à voir, c’était bien pire. C’était leur manière de dire « nique le gouvernement ».

Pendant la période soviétique, le punk — en fait tout l’univers rock—

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évoluait en semi-légalité. Les têtes du gouvernement scrutaient en permanence les groupes qui se produisaient. Les autorités de censure locales jetaient toujours un œil aux textes. C’était un mal nécessaire, comme faire la queue pour de la nourriture ou une paire de chaussettes à

l’époque où

le rationnement était de rigueur. «

On ne pouvait pas juste monter sur scène et chanter ce qu’on voulait. Il fallait toujours passer par le Centre Régional Scientifique et Méthodique »

se rappelle Mikhail Pozdnyakov de Putti. «

Il fallait leur ramener trois copies des textes qu’on voulait chanter. »

Ensuite le directeur du centre s’occupait de valider, ou non, les textes en y posant le tampon « Autorisé

à

Jouer ».

Mais le risque de se faire embarquer par les flics pour finir au trou était toujours présent, même après l’autorisation du centre régional. Beaucoup de punks se sont fait expulser du lycée, ont été

envoyés à

l’armée (mêmes les cardiaques n’étaient pas épargnés) et ont vu plusieurs postes leur être refusés. Yegor Letov, le meneur de la fronde, considéré

par beaucoup comme le dieu du punk russe, a même été

arrêté

par le KGB et envoyé

en hôpital psychiatrique, où

il a passé

trois mois avant d’être libéré.

Le studio de Letov, connu sous le nom de GrOb Records (l’acronyme russe de Civil Defense qu’on pouvait aussi lire comme « cercueil »), était l’épicentre de la scène underground sibérienne. Dans ce studio, qui occupait deux pièces d’un petit appartement de la périphérie d’Omsk, des douzaines d’album punk ont été

enregistrés. En plus de ces albums, la girlfriend par intermittence de Letov, Yana Dyagileva, plus connu sous le nom de Yanka a enregistré

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un tas de morceaux. C’était la seule fille qui ressortait du lot dans cet univers dominé

par les hommes. Les archives de GrOb sont l’histoire de la punk en Sibérie.

Civil Defense

Comme l’a dit Oleg « Manager » Sudakov quelques années plus tard, « Letov pensait que tout le monde devait sortir des CDs, pour dire ce qu'on avait à dire. On ne devait pas attendre selon lui. Tu venais, tu t’asseyais, tu jouais, tu enregistrais et tu sortais ce que tu avais enregistré. » Il était tellement obsédé par la production qu’il lui est arrivé de sortir trois albums en un mois. La musique était enregistrée sur des bobines de basses qualités, ou sur des enregistreurs 8 pistes. Ensuite, et sans avoir l'idée d’en tirer un quelconque profit, les groupes envoyaient leurs Cds dans toute l’Union Soviétique. Il n’y avait aucune promo car, à l’époque personne ne cherchait pas la notoriété ou le succès - Yanka Dyagileva refusait d’être interviewé et Artur Strukov de Cultural Revolution refusait les tournées.

« On ne voulait pas avoir à jouer trois fois le même programme dans la journée, » raconte Strukov « Pour nous, il était inacceptable de jouer des morceaux sur commande, pendant une semaine dans une ville, puis une autre. »

Kirril Rybyakov le leader de Cooperativ Nishtyak a résumé la philosophie du groupe en disant : « Ce qui ressortait de tout ça n’avait aucune importance. Même s’il y avait de l’argent au bout ou qu’il y avait une foule de malade, ce n’était pas ce qu’on cherchait. »

Oleg Surusin de Flirt ajoute : « Je ne savais pas chanter et je ne savais pas jouer un seul accord mais j’avais le mérite de savoir écrire! »

En refusant de promouvoir leur mouvement, ces artistes punks sont tombés dans une sorte d’anachronisme. Après que le corps de Yanka, alors âgée de 24 ans, ait été retrouvé dans une rivière près de Novosibirsk, beaucoup ont considéré que le punk de l’Est était mort. Les causes de la mort de Yanka restent toujours inconnues, mais beaucoup privilégient la thèse du suicide. Suite au drame, Civil Defense a décidé de se mettre en stand-by pendant un moment et le groupe ne reviendra qu’après la chute de l’Union Soviétique. D’autres groupes punks sibériens, toujours actifs, ont aujourd’hui du mal à trouver leur place dans le nouveau monde très clinquant du show-business Russe. Un tas d’entre eux ont continué à lutter contre les groupes russes mainstream et tous ceux qui ont « transformé le rock de l'époque en une grosse daube musicale » comme l’a dit Letov en 1990 lors d’un concert à Moscou.

Bien sûr, la chute du régime communiste a mis le punk sibérien dans une position délicate; le système qu’ils dénonçaient est tombé et les groupes se sont retrouvés sans ennemis sur qui taper. Mais aujourd’hui, les vétérans de cette scène constatent un retour du balancier, et leurs envies de rébellion n’ont jamais été aussi fortes. Les autorités de Putin ont replongé leur nez dans la scène punk. Comme le dit bien Yevgeny Kuznetsov, l’ancien batteur de Survival Instruction « aujourd’hui Putin se retrouve dans la même position que les dirigeants soviétiques de l’époque : il ne sait pas quoi faire de tout ça. » Sommes-nous en train d’assister à la renaissance du vrai punk rock sibérien ? Si c’est le cas, une nouvelle générations de russes pourrait de nouveau faire faire bouger les choses grâce à la musique.