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La soeur d'Omar-S a monté une pièce de théâtre sur les débuts de la techno à Détroit

À quand « L'épopée de la French Touch » au Théâtre des Blancs-Manteaux ?

Ça faisait bien longtemps que je n’avais pas accepté un flyer qu’essaient de vous refiler ces types qui traînent à la sortie des espaces culturels, ceux que vous essayez d'éviter à tout prix du regard, et qui finissent toujours par vous baiser, en vous filant 3 flyers d'un coup, une afters pourrie, une sortie d'album naze et un festival merdique. Mais le mois dernier, à Détroit, pendant le festival Movement, un ami m’a fait passer un flyer que lui avait donné une femme devant Submerge, le mythique magasin de disques et musée de la techno qui est aussi le QG officiel de Underground Resistance.

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Le flyer a tout de suite attiré mon attention, non pas parce qu’il était flashy, bien au contraire. C’était une simple image floue d’une diva de la disco sur un fond arc-en-ciel un peu baveux, et quelques mots, dont les plus importants : Stories of Detroit Techno.

Au dos figurait une liste de comédiens que je ne connaissais pas, un numéro de téléphone, un email et l’adresse plutôt cryptique d’un lieu, « Kirby International Institute ». Il s’agissait en fait d’une salle de spectacles, qui après un rapide tour sur Google Maps, s'est avérée être aussi le siège d’une association d’aide aux immigrés, soit un centre communautaire.

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L’info importante, c’est que quelqu’un avait mis en scène une pièce sur la techno de Detroit, et que Omar S - légende house de Motor City - et son label FXHE Records étaient de la partie, aux côtés des pionniers Eddie Fowlkes, Al Ester et Luke Hess, eux aussi de Détroit.

Me voici donc embarqué dans un taxi, un dimanche soir, en direction d’un bâtiment bien glauque. Le coin était complètement désert. Devant la salle, uniquement quelques comédiens de la pièce, qui nous ont souri, sans doute surpris par notre présence. Ils ont écrasé leurs cigarettes et nous ont accueilli à l’intérieur. Une jeune femme, qui s’avéra être la fille de la metteure en scène, se tenait derrière une table de fortune recouverte de sachets de chips et de bonbons à vendre.

Après avoir payé notre ticket 15 dollars chacun, mes amis et moi sommes entrés dans l’auditorium, étrangement décoré de drapeaux et d’étagères de poupées, le tout venant de pays du monde entier. En me retournant sur mon siège, je me suis rendu compte que la majorité de la douzaine de spectateurs présents devait avoir dans les 50 ans et venait du quartier - sans doute des amis et des proches des comédiens. Et à part la petite bande avec qui j’étais venue, il n’y avait que deux autres groupes de gens qui ressemblaient au public traditionnel du festival Movement.

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Au cours de l’heure et demie qu’a duré le spectacle, j’ai pu me rendre compte de l’importance des rôles d'Omar S et d’autres producteurs plus confidentiels dans la techno qu'on connaît aujourd'hui. Pour la bande-son : le hit techno « Goodbye Kiss » d'Eddie Flashin Fowlkes, pas mal de tracks groovy du voyou Luke Hess et des productions originales d'Al Ester, parmi des classiques comme « I’m In Love » de Evelyn Champagne King. En entracte, on a même eu droit à une performance enflammée d’un chanteur house du coin, Simon Black.

En marge du récit sur l’émergence de la scène de la musique électronique de Détroit, quelques incursions dans les vies de Eddie Fowlkes, Al Ester, Omar S et Luke Hess nous ont laissé entrevoir des détails souvent absents des livres qui font pourtant référence sur la techno. Dans l'une des scènes, on a d'ailleurs appris qu'Omar S avait trouvé son identité sonore grâce à sa soeur, qui lui avait fait parvenir un clavier par la poste, depuis New York, donnant le coup d’envoi d’une vie entière faite d’expérimentations musicales.

La pièce explore régulièrement les thèmes de la drogue, des problèmes de couple et des conflits familiaux, le tout avec un humour assez kitsch. Lors d’un autre épisode mémorable, il y a ce DJ fictif qui combat son addiction aux drogues - j’apprendrai plus tard qu’il est en fait inspiré par un célèbre vétéran de la techno. Affalé dans un fauteuil, il bredouille péniblement quelques mots à sa fille au téléphone, et finit par s’évanouir. Alors, dans un déluge de stroboscopes et de fumée digne d’un vrai club, apparait un imposant comédien vêtu d’une robe noire, qui joue le rôle d’une sorte de Grande Faucheuse, et qui s’écrie : « Regaaardez-moi ce boxon. On peut dire que t'as réussi ton coup ! »

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La dramaturge Robbie Taylor (Photo - Henry Wolfe) Une fois le rideau tombé, la metteure en scène Robbie Taylor, une femme chaleureuse et charismatique, a fait un discours pour remercier tous ceux qui avaient participé au projet, révélant au passage qu'elle était, comme on pouvait s'en douter, la soeur d'Omar S, celle qui lui avait donné son tout premier clavier. Après plusieurs salves d’applaudissements et d’acclamations, la troupe a quitté la scène, et j’ai pisté cette femme. Assise sur un petit banc près des toilettes et plongée dans la lumière fluorescente du couloir, pendant que des amis et d’autres comédiens venaient la féliciter, elle m’a expliqué comment la pièce s’était montée et pourquoi toutes ces histoires méritaient d’être racontées. Noisey : Pourquoi avoir choisi de montrer cette pièce pendant le festival Movement ?
Robbie Taylor : Ça permet de faire connaître l’histoire, et d’expliquer aux gens qu’il y a eu un avant à la techno. La techno ne se résume pas à Derrick May ou Eddie Fowlkes. Ces types allaient aux mêmes fêtes que moi au lycée, et on écoutait tous de la musique progressive. Mon frère n’avait que huit ans, et déjà il écoutait des cassettes que son cousin Big Strick, lui aussi DJ, ramenait de Chicago. Pour moi, la musique progressive était le début de la techno. Tu penses donc que c’était important de raconter ces histoires, qu’on ne retrouve peut-être pas dans les récits les plus connus de l’histoire de la techno de Detroit ? Et notamment ces DJs qu’on semble avoir oubliés ?
Les gens ne connaissent pas tout ce qui s'est passé en coulisses. Dans la pièce, il y a ce personnage, Kerri, celui qui prend pas mal de drogues. Il représente tous ces DJs qui n’ont jamais vraiment percé, ou qui n’ont jamais voulu raconter leur histoire. C’est un personnage de fiction mais je me suis inspiré d'une personne réelle. C’est la dure réalité. Tout à l’heure sur scène, tu as avoué que c’était toi qui avais acheté le premier clavier de Omar. Tu peux nous en dire plus ?
À l’époque, j’habitais New York. J’étais dans la boutique Macy’s sur la 34th Street quand j’ai vu ce clavier. Je me suis dit, « ce truc est vraiment cool ! » Et comme je savais qu'Omar s’intéressait beaucoup à la musique, je lui ai envoyé, et voilà ce que ça a donné, des années plus tard.

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Omar est quelqu’un de très mystérieux, qui donne très peu d’interviews.
Il est très timide. C’est pour ça que c’est vraiment cool d’accéder à cette facette très intime de sa vie. Ta pièce tourne beaucoup autour de thèmes comme les tensions familiales et les difficultés liées à la consommation de drogues.
Oui, parce que je les ai vécues. Aujourd’hui, le monde de la techno est très balisé, mais d’où est-ce que ça vient ? En 1980, à 14 ans, je suis allé à ma première fête de musique progressive, au Rooster Tail. Les ados se rencontraient par centaines dans différents lieux, et jouaient cette musique-là. On parlait de musique progressive, puis de « club music » ou « house music », et enfin de techno. Derrick May et Eddie Fowlkes allaient dans ces fêtes. Mais aussi Al Esters, Juan Atkins… et plein d’autres. Où avaient lieu ces fêtes ?
Il y avait des petits groupes de lycéens qui cherchaient à se faire un peu d’argent en organisant des soirées. Ils louaient un lieu, distribuaient des flyers, et on savait tous où aller pour faire la fête. L’entrée coûtait dans les 2dollars, et ça durait en général jusqu’à 2 heures du matin. Comment est-ce que votre communauté de comédiens et de chanteurs s’est créée ? Vous avez l’air d’une grande famille. Vous vous connaissiez déjà avant la pièce ?
J’ai étudié à la Lee Strasberg School à l’Université de New York, et au Frederick Douglass Creative Arts Center, en banlieue. C’est là-bas que j’ai appris à écrire, à vraiment écrire. J’ai monté des pièces à New York pendant quelques années, puis j’ai eu des enfants, et j’ai arrêté pour m’occuper d’eux. Je suis ensuite devenue coach pour comédiens. J’ai trouvé la plupart des comédiens de ma pièce lors d’un casting. Ce sont tous mes amis maintenant, c’est ma manière d’envisager les choses. Personne ne fait sa diva ici. Et au fur et à mesure, on trouve des gens qui partagent le même esprit de famille, et avec qui il est très facile de travailler. Quel est le message principal de la pièce ?
La persévérance, l'abnégation. Si on reste concentré sur son objectif - sa vocation - on peut surmonter n’importe quel obstacle. Regarde mon frère : il travaillait à l’usine Ford et il avait deux gamins. Mais la musique était sa vocation, la seule chose qu’il avait envie de faire. Il n’a jamais lâché ça. Tu dois faire ce que tu as à faire, mais tu ne dois jamais oublier ta passion. Pour plus d'infos sur Stories of Detroit Techno, envoyez un mail à storiesofDT@gmail.com

Michelle Lhooq est sur Twitter.