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Big Budha Cheez ont inventé la machine à remonter dans le présent

Le duo le plus chaud de Montreuil nous parle de Stringer Bell, de Dominique Voynet, de son amour pour les années 90 et le son analogique et de son nouvel album, « L’Heure Des Loups ».
4.4.16

Soleil couchant sur Montreuil. Le lundi de Pâques n’a pas assommé l’agitation de la rue Robespierre. Dans la hâte de la fin d’un jour férié passé à chiller, les montreuillois descendent se ravitailler en vitesse chez Sarah Oriental et sa façade orange flashy. À quelques encablures de là, le crew Big Budha Cheez se remplit l’estomac à coup de chips derrière une vieille porte métallique à la peinture rouillée. Derrière, leur studio d’enregistrement ; un ancien atelier qui sent bon l'enclume et la faucille et où a également trouvé refuge la rédaction d'un fanzine féministe. C'ets là que Fiasko Proximo et Prince Waly ont choisi de nous présenter leur nouvel album, L’Heure des Loups. Une discussion au cours de laquelle on parlera des années 90, des choix discutables de Dominique Voynet, de la classe vestimentaire de Stringer Bell et de leur amour du son analogique. Noisey : Salut les gars, vous pouvez vous présenter ?
Prince Waly : Prince Waly, j'ai eu 24 ans en décembre. J'habite à Montreuil. J'ai commencé le rap en 5e-4e avec lui. Fiasko Proximo : Montreuillois aussi. Je vais avoir 24 ans dans deux jours. Si vous voulez faire des dons… Groupe sanguin A, je n’ai pas de carte bancaire. Le nom Big Budha Cheez, c’est un clin d’œil à votre passion pour la weed ou ça fait référence à autre chose ?
Fiasko Proximo : Avant, on s'appelait Recto-Verso, mais on s'est dit bon… [Rires]. C'était un peu tendu, on avait pas mal de vannes désobligeantes. Et puis cet ancien blaze correspondait à une période où on faisait que dalle, on rappait sur des instrus qui n'étaient pas les nôtres… Quand on a commencé à avoir un studio, on s'est vraiment mis dedans et on a décidé de changer de nom. Le « Big », c'est parce qu'on était gros… Moi j'étais fat de la fin collège à l'entrée au lycée. Sûrement parce que j'avais arrêté le foot à ce moment là. À cet âge, ton corps, c'est du magma en fusion !

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Prince Waly : Moi j'étais très très gros aussi. Plus gros que lui. Au collège je faisais 1m60 pour plus de 80 kg. Ça m'empêchait pas d'être respecté et de serrer des meufs ! [Rires].

Fiasko Proximo : Je me souviens de toi avec ton maillot du Sénégal floqué Diouf. Ton maillot bien rempli !

Prince Waly : J'étais énorme man, c'était hardcore.

Fiasko Proximo : « Budha », c'est parce que je suis adepte à la philosophie bouddhiste et des ses contrées et « Cheez », parce que on aime bien rigoler, tout simplement. Pas grand chose à voir avec la weed du coup, parce qu'à l'époque je fumais plus.

Prince Waly :

Dans notre rap, même un de nos sons un peu sombres, t'auras toujours une phase pour te redonner le sourire.

Votre premier gros souvenir de rap, c’est quoi ?

Prince Waly :

J'avais huit ans, j'habitais la Boissière, un quartier un peu plus haut. Je jouais à la Sega dans la chambre avec mon petit frère. Puis t'as le grand reuf qui se ramène. Il fout un CD dans le lecteur, et c'est du gros rap mec : c'est Lunatic. Et il y a une phrase mec dont je me souviendrai toute ma vie, c'est quand Booba dit : «

Bref, quand je sors, ramène-moi une petite pute, bête, sans but. Je la ferai crier du bout de ma longue bite.

»

Ça m'avait chamboulé le crâne. Je n’avais jamais rien entendu de tel. Ça m'a tellement marqué tu vois que je me rappelle à quel jeu je jouais :

Double Dragon

.

Fiasko Proximo : Le premier son rap qui m'a marqué c'était « La Rue Cause » de Karlito. Le clip passait sur MTV et c'était une tuerie. En plus Karlito c'était un mec de la Mafia K'1 Fry. 2001, le son était lourd et pour moi leur album ça reste sans doute le meilleur du rap français. Vous vivez de quoi à l'heure actuelle ?
Prince Waly : Moi, je bosse avec des enfants, je suis animateur en maternelle à Montreuil. Je fais ça depuis trois ans. C'est assez cool parce que c'est humain. Puis c'est dans le développement puisqu'ils sont vraiment petits. Plein de potentiels petits rappeurs ! Moi je suis comme un modèle pour eux même s'ils n'écoutent pas mes sons. Mais leurs parents écoutent ! Ils me rajoutent sur Facebook et viennent me voir le lendemain pour me dire qu'ils ont écouté [Rires]. C'est un truc qui me casse pas le dos, c'est un bon taf.

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Fiasko Proximo : Moi je suis dans l'enfer des petits boulots. Je me débrouille, je fais des petits chantiers quand j'ai besoin. Il y a un an j'ai fait une école d'ébénisterie. J'aime bien tout ce qui est manuel. Mais bon, c'est un peu galère niveau thune. Je rame pour gagner ma croute, mais comme beaucoup de monde je pense. Big Budha Cheez c’est une passion ou ça devient une vocation ?
Prince Waly : Quand on s'est rencontré, c'était un délire. Il me filait des CD. J'écoutais à la maison. On se disait que ça et ça c'était lourd. Après on a professionnalisé la chose tout en restant dans le côté passion. Parce que même quand on commençait à enregistrer en studio c'était pour faire écouter aux grands frères et rien de plus. Mais quand on a eu de bons retours venant d'internet et d'un public plus large, là on s'est dit qu'il y avait un coup à jouer.

Fiasko Proximo : Au final, c'est une vocation pour nous depuis peu.

Prince Waly : Avant, on n'avait pas d'objectif. Et plus on rentre dans le truc, plus on se met la pression pour y arriver. Mais on prend toujours autant de plaisir. Pour moi c'est une belle revanche. Je peux montrer enfin ce que je sais faire. J'ai pas eu toujours archi confiance en moi tu vois, et là c'est l'opportunité de prouver ce que je vaux.

Quand on vous écoute, ou on mate vos clips, on a l’impression que le sablier s’est bloqué dans les années 90. C’est par pure nostalgie, c’est pour rendre hommage à cette époque ou c’est pour tenter de la faire renaître ?
Fiasko Proximo : Dans un de nos derniers morceau,x je dis : « nostalgie parce que l'avenir me fait peur. » Il y a un moment où on va pas se cacher, c’était très mal parti pour la musique. En tout cas le rap. Toutes les années 2002-2004 où ça sonnait creux… Au final tu vas te retrancher dans des choses que tu aimes bien. Et moi c'est les années 90. Que ça soit au niveau de la musique, de la sape, c'était ouf. Et après que ça se soit dégradé aussi vite tu te dis : c'est con, on a loupé le coche. C'est là qu'on a nos repères, même si on était jeunes dans les années 90. Il y a aussi le fait que la musique à cette époque là avait un sens. Après faut évoluer, apporter sa patte et prendre des risques. Ça se fera avec les années, on va aller vers d'autres sonorités, d'autres textes… Mais pour trouver ta voie, il faut partir de la base. Je le vois comme ça.

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Prince Waly : Nos grands frères qui nous ont beaucoup influencés. Ils écoutaient la musique qu'on a écouté, ils regardaient les séries qu'on a regardé et ont porté les fringues qu'on a reporté par la suite. On ne peut pas faire revivre cette époque, ça servirait à rien. Mais on fait ce qu'on aime et ce n’est pas calculé. Le rap dans les années 1990 c’était quoi ?
Prince Waly : Que des hits. Pour moi, quand un rappeur explosait à cette époque, c’était parce qu'il était bon. Il avait vraiment du talent. Il était là parce qu'il était fort. Quand tu me parles de son des années 1990, tu vas me mettre un rappeur, une instru, des basses - même si le son je le valide pas, je vais me mettre à bouger la tête et à lui trouver au moins un truc de cool. Même dans le rap gangster il y avait des sons hyper travaillés. On dit que c'était l'âge d'or du rap. Je suis ok avec ça, mais je dis aussi qu'aujourd'hui il se passe quelque chose avec internet.

Fiasko Proximo : Après, internet a aussi un côité négatif. Avant, un featuring entre des français et un rappeur cainri, c'était rare. Et donc assez prestigieux. Les mecs quand ils faisaient ce genre de feat, ils n'avaient donc pas le droit à l'erreur, ils étaient obligés de lâcher une pépite. Aujourd'hui, ce que je déplore dans le net, c'est que c'est un immense bordel où t'as plein de courants différents.

Percer dans le rap c’est vraiment une question de temps de travail, selon vous ?
Prince Waly : Tout dépend de l'objectif que tu vises. Un mec qui charbonne, il va durer dans le temps. Nekfeu par exemple, c'est un bosseur, on sent qu'il charbonne, il va durer dans le temps. Les mecs qui arrivent du jour au lendemain et qui explosent parce qu'ils sont dans la vibe du moment, il faudra qu'ils soient capables de se renouveler, et ça sera plus dur.

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Fiasko Proximo :

Le mec qui va bosser très dur pour atteindre une cote, une popularité, une longévité, un jour ça va payer. C'est le propre d'internet. Un jour t'as un mec qui va atterrir de nulle part parce qu'il arrive au bon moment. C'est un vrai coup de chatte, mais le mec a bossé son projet même si ça fait qu’un an qu'il est dans le rap game. Des coups de chance, être au bon endroit, au bon moment, avec un bon entourage… Ça peut aussi arriver. De toute façon, le travail ça paie dans le rap.

Et l’ego trip ? Parce que dans vos sons on est plus dans des stories.

Prince Waly :

Franchement l'ego trip, on aime bien. L'ego trip t'es libre, t'as pas de thème, t'es pas bridé. C'est là que tu peux faire éventail de ton flow, de ton style en faisant des figures de styles, des métaphores lourdes. C'est pour ça que tous les rappeurs font ça aujourd'hui.

Vous écoutez quoi vous, justement ?

Fiasko Proximo :

Il y a un mois j'ai scotché complet sur « Oh Lala » de PNL. On est pas fans de l'autotune, mais chez eux ça fonctionne. Ça apporte vraiment un truc. Après j'irai peut-être pas les voir en concert, car j'ai vu des vidéos… Mais j'aime beaucoup leur délire avec la presse.

Le fait de ne pas donner d’interviews ?

Prince Waly :

Ouais c'est très fort.

Fiasko Proximo : Je trouve ça super, même si perso je n'en serais pas capable. Ils amènent une bouffée d'air pur dans le milieu en tout cas. Ils ont réussi à percer sans manager, sans service presse, sans personne. Ça redonne espoir.

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Prince Waly : En ce moment, j'écoute pas mal Alpha Wann. Il arrive à se renouveler avec succès, tout en gardant son identité mais en changeant de style. Son projet c'est une bombe. C'est très chaud. Après en rap américain, j'écoute Kendrick Lamar. Sur scène il a prouvé, c'est un génie. Il assume bien. Il a toujours de nouvelles idées. Puis des mecs comme Skepta, Joey Badass…

Fiasko Proximo : Les Anglais sont très bons. Par exemple je kiffais bien The Streets. Ils sont bons pour ramener une nouvelle vague, un nouveau délire. Artistiquement c'est une dinguerie. On va parler un peu de Montreuil car c’est là d’où vous êtes originaire et puis parce que la scène rap là-bas est ultra développée. Elle a quoi de si spécial cette ville ?
Fiasko Proximo : Tu veux que je te cite tous les rappeurs d’ici ? [Rires].

Prince Waly : Les gens qui y résident nous inspirent. C'est vraiment un mélange énorme et rien que le fait de se balader dans la ville ça te transporte un peu partout. Puis à Montreuil, on a la chance d'avoir des théâtres partout. C'est une ville archi-culturelle. Au final t'as des lieux comme notre studio partout dans la ville, des anciens ateliers. Nous on vient d'un autre studio et c'était un immense entrepôt avec plein de chanteurs. T'avais besoin d'un micro, il y avait aucune galère pour s'en faire prêter un.

Fiasko Proximo : Le fait que tu sois à côté de Paris mais pas à Paris change plein de choses. Bon, les prix se sont ajustés avec le temps. Donc beaucoup de Parisiens viennent à Montreuil. Mais tu ne récupères pas la mentalité, parce que souvent, ceux qui viennent à Montreuil sont des artistes… Donc ça aide. Puis Montreuil c'est une ville musicale. Historiquement, ce n’était pas le rap qui dominait, mais le reggae. Ça a évolué depuis. Après, niveau politique, je suis pas super calé. Mais notre dernier maire [Dominique Voynet], franchement… Elle était guez. Elle a mis des sens interdits partout et des pistes cyclables partout. Donc à tout moment, t'as un cycliste qui peut se prendre un camion. Elle a fait ses ronds points verts, puis stoppé des chantiers du centre commercial et du cinéma. C'était un bordel, un grand n'importe quoi.

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Prince Waly : Tu sais qu'on a des potes, gros, qui ont voté pour elle parce qu'ils croyaient qu'elle allait légaliser le cannabis ? [Rires].

Fiasko Proximo : Le maire actuel [Patrice Bessac], je sais pas ce qu'il vaut. On l'a croisé au Narvalo Festival, il a dit de nous qu'on était « Les stars montantes » [Rires].

Prince Waly : Je crois qu'il nous écoute.

On sent que les séries du début des années 2000 comme The Wire ou Les Sopranos, influencent beaucoup votre flow.
Prince Waly : À fond.

Fiasko Proximo : Moi c'est Oz qui a eu le plus d’impact sur moi.

Prince Waly : Dans The Wire, ça dépend parce que il y a des années où ils sont en monde clochards un peu. Mais le délire Avon Barksdale je valide. Après Stringer Bell c'est classique. Polo noir XXL et point barre. Ça a beaucoup influencé nos visuels c'est sûr. Mais si y'a un film qui a vraiment inspiré Big Budha Cheez, c'est Paid In Full avec l'acteur qui joue Avon dans The Wire justement. Ces mecs se sapent tellement bien

Fiasko Proximo : Putain moi si j'avais pu m'habiller comme Stringer Bell dans The Wire, je l'aurais fait direct. Mais ma gueule, faut avoir son gab' et sa tronche… Moi je dirais Heat aussi et Ghost Dog qui sont archi violents niveau flow. Puis Les Soprano avec leur Sergio Tacchini qui font peau de pêche sur eux.

On retrouvera des similitudes avec l’album précédent dans L'Heure des Loups ?
Fiasko Proximo : On est moins sur du storytelling pur. C'est plus varié, mais l'atmosphère reste la même du premier au dernier son. Il y a une progression tout au long du disque. Tu passes pas de A à T en cinq minutes.

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Vous dites que vous enregistrez vos sons sur de vieilles machines, c’est à dire ?
Fiasko Proximo : De vieux magéntophones. On a un Revox B77. Mais on enregistre sur de la bande neuve, car on continue à les produire. L'an dernier, on a travaillé dans un studio qui faisait que de l'analogique, ce qui nous a permis d'acquérir pas mal de connaissances sur ce type de procédés. On n'a pas étés très productifs depuis le dernier album, mais on a bossé de fou nos connaissances musicales techniques. Prince Waly : On fait ça pour le grain et pour la chaleur que ça dégage. La différence entre ordinateur et les magnétos, c'est pas pareil du tout. Fiasko Proximo : C'est de la physique, on ne peut pas faire mieux en terme de qualité. Ça été de très longs mois de travail. Quand on est allés enregistrer le nouvel album, on a bossé à fond car on ne pouvait pas se louper. Impossible de refaire une prise cent fois : avec ce type de matos, ça nous couterait trop de bif. Donc, il y a une excitation et une pression qui rend l'enregistrement plus électrique aussi.

Prince Waly : Il nous est arrivé de tenter des choses et de se libérer totalement. L'état d'esprit est totalement différent que sur un enregistrement digital. Tu auras toujours une petite voix dans ta tête qui te dira que tu peux recommencer.

Fiasko Proximo :

Au final en un-deux shot, c'était fait. Parce que tu connais tous les temps. Et ce n'est pas de la perfection, puisque comme je te dis, t'es libre, t'es énervé, même si t'as la pression, c’est de la bonne pression. Et ça, ça change beaucoup de choses sur un album. D'ailleurs on a croisé Papa Wemba là-bas. Ce studio a énormément œuvré dans la musique africaine.

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C’était un investissement risqué, non ?

Prince Waly :

Rémi, le mec qui tient le studio, était étonné que des jeunes rappeurs viennent le trouver. Il s'est montré très motivé et arrangeant. C'était un risque mais c'est un sacré coup je pense qu'on a réalisé. Puisque c'était des vrais journées, couteuses. Nous de base, le projet c'était 10-15 000 euros minimum. Le studio ça a un coût. Les anciens avant de venir, ils avaient intérêt à être sûrs de leur coup. Comme nous.

Avec Rémi, on a appris énormément à travailler, avec des produits archi rudes, des techniques folles. On a mis le temps qu'il fallait.

Fiasko Proximo : On ne bannit pas le numérique pour autant, mais faut pas brûler les étapes.

Prince Waly : Maintenant on est plus sensibles au mixage, aux basses et à la qualité du son. Il y a deux trois ans, si le rappeur était bon, je m'en foutais de savoir si c'était bien mixé. Mon oreille est plus sensible à ça désormais.

C'est pour ça que vos instrus se démarquent à ce point du lot ?
Fiasko Proximo : Ouais, je sais, je sais… [Rires]. Bo, les rythmes je les fais. Sur le dernier projet, Spoot, notre ingé-son, a bossé sur les basses, a rajouté des nappes de synthé. Je lui donne mes prods et il rajoute des choses. Après, je valide ou non. Puis on assemble tout et il mixe. Moi j'aime bien rajouter de temps à autres de vrais instruments pour compléter. Par exemple, sur l'album précédent, j'avais fait appel à Miami Vince, un mec de la pop anglaise, pour un peu de basse et un peu d'orgue dans « Y'a Trop De Fils De Pute ». L'orgue Hammond B3, t'en entends pas tous les jours dans le rap. C’est ça aussi Big Budha Cheez.

L'Heure Des Loups sortira le 22 avril prochain. Vous pouvez le pré-commander ici et . Quentin Müller est sur Twitter.