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Comment les portugais de Black Bombaim ré-inventent le rock psychédélique grâce à la culture africaine

« C’est pas chez nous que tu trouveras des graphistes, des designers ou des architectes. On n’est pas des branchés, on est des ploucs de Barcelos ! »
22.5.15

Photo - Joana Castelo Des riffs hard-rock et stoner de leurs débuts aux effluves psyché arabisantes et afro de leur dernier disque, Black Bombaim ont réussi à mettre la campagne portugaise au coeur du mouvement psychédélique mondial, tendance introspective, répétitive et intégralement instrumentale. Si leur nom est ouvertement narcotique (le « bombay black » est du haschich indien coupé à l’opium), les « ploucs de Barcelos » se droguent principalement aux musiques hors-limites, du hip-hop et à l'afro-beat, dans une consommation boulimique et effrénée. On est allés à la rencontre de Tojo Rodrigues, bassiste et homme à tout faire du groupe, quelques jours avant une tournée européenne qui passera notamment par la France et la Belgique, et pas plus tard que ce soir d'ailleurs (voir dates plus bas). Noisey : Tu m'as dit avoir passé l’année 2013 à écouter l’album de Fuzz [side-project de Ty Segall]. Et en 2015 ?
Tojo Rodrigues : Je ne saurais pas trop dire… En réalité, je n’écoute plus trop de rock en ce moment. J’ai énormément écouté le dernier album de GZA, Liquid Swords. Je pense qu’on a régulièrement besoin de sortir de notre style musical pour produire de nouvelles choses. Récemment avec le groupe, on a écouté de la musique électronique, du jazz, de la musique africaine. Ce serait trop facile de se laisser enfermer entre les quatre murs de notre base rock. On peut justement entendre ce mélange d’influences dans votre musique, que ce soit sur scène ou sur disque. Par exemple, l’album Far Out n'est composé que de deux morcaux : « Africa II » sur la face A, « Arabia » sur la face B. Comment est-ce que les musiques africaines et arabes sont-elles arrivées aux oreilles de gamins originaires de la campagne du Nord du Portugal ? Barcelos, ce n’est pas Lisbonne et son métissage historique arabo-africain !
Évidemment, tu peux entendre que le rock psychédélique est la base de notre son, et c’est assez classique pour un groupe européen. Mais comme tu le sais, le Portugal est un pays métissé, qui est très influencé par la culture africaine. Très vite, on a commencé à écouter la funaná du Cap-Vert, l’afro-beat de Fela Kuti… Il y a deux ans, on a fait un voyage au Maroc qui a beaucoup changé la perception de notre musique.

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C’est un peu la même histoire que celle des anglais Demon Fuzz, dont la musique rhythm’n’blues et soul a pris une tournure afro-rock après un séjour du leader du groupe là-bas dans les années 60. Un des premiers disques du genre.
Oui, c’est la même histoire ! Notre expérience au Maroc est vraiment marrante : on devait s’y rendre pour jouer à un festival et les organisateurs ont annulé. On avait déjà acheté nos billets d’avion et on devait enchainer avec le Roadburn aux Pays-Bas, alors on est quand même partis découvrir le pays. Sans fric. Sans aucun concert prévu. On a juste assimilé la culture locale pendant quatre jours. Tu as cette place à Marrakech sur laquelle des dizaines de gens jouent de la musique. C’était dingue, vraiment. On y a entendu tellement de choses différentes et inédites qui nous ont aidés à écrire l’album Far Out l’année suivante. Au retour du voyage, on a cherché cette musique partout, et on est tombés sur les disques de Sublime Frequencies, le label de Robert et Allen Bishop, qui vont enregistrer de la musique dans la rue ! Dans un autre genre, tu as Mark Ernestus, ce producteur de techno allemand des années 90, qui a sorti l’album Jeri Jeri avec des musiciens de rue, après un séjour au Sénégal. Depuis que je vis à Lisbonne, je découvre toute la musique africaine des anciennes colonies portugaises (Angola, Cap-Vert, Mozambique, Guinée-Bissau…), et je suis ébloui par la connaissance qu’ont les jeunes blancs portugais de cette musique. Et aussi cette attirance qu’ils ont tous pour le Maroc, juste de l’autre côté de l’océan.
Oui, c’est un truc très portugais ! La culture africaine est très assimilée dans la culture portugaise, dans le Sud bien entendu, mais aussi dans le nord du pays. C’est une sorte de melting-pot. Sincèrement, on n’a pas beaucoup d’intérêt pour la musique dite traditionnelle ou folklorique du Portugal : le fado à Lisbonne, ou le rancho dans notre région. On cherche en permanence à chercher d’autres influences, et pour la musique africaine, tu n’as qu’à tendre l’oreille, elle est très présente ici ! C'est ce métissage qui vous permet de ne pas tomber dans le piège de « la version portugaise de Tame Impala » ou « les Black Angels lusitaniens » ?
Le psychédélisme est très à la mode en ce moment, et ce serait très facile de ressembler à tous les autres groupes psyché d’influence anglo-saxonne : Spacemen 3, ou les groupes que tu cites. Sur disque, on a un saxophone, et on essaye de l’avoir aussi sur scène le plus souvent possible. C’est une autre manière de montrer notre spécificité.

Au final, votre musique est très conceptualisée, intellectualisée, réfléchie : vous semblez creuser dans votre histoire, votre sensibilité et vos influences. Une introspection de plus en plus assumée ?
Oui, c’est vrai, on est très conscients de tout ça, de tout ce qu’on rajoute dans notre musique. Je n’arrive pas à m’imaginer qu’on fasse un disque dans la même veine que le précédent : on a commencé très basique avec le trio guitare-basse-batterie (sur Black Bombaim en 2009 et Saturdays and Space Travels en 2010), puis on a invité plein de gens en 2012 sur le troisième album, Titans (avec Steve Mackay des Stooges au saxophone, Adolfo Luxúria Canibal le chanteur de Mão Morta, des machines électroniques, etc.), après quoi on est allés voir du côté de l’Afrique et de l’Orient avec Far Out en 2014… Une face dansante, et une face introspective. Donc oui, je pense que les derniers disques sont clairement plus introspectifs, et c’est sans doute lié à notre âge et notre expérience en tant que groupe, tout simplement. Pour chaque disque, on avait une idée bien précise avant d’entrer en studio, et on l’a fait. Il y a deux ans, on est allés jammer dans les bois avec un autre groupe, plus électronique : La La La Ressonance.

Comment est-ce que vous travaillez, une fois l’idée de base définie ?
Dès qu'on validé l’idée principale, on s’enferme tous les trois dans notre local de répétition, on joue pendant des heures. Quand on est prêts, on va au studio, et là, c’est l’affaire de quelques heures seulement. Tout ça en dehors de vos boulots quotidiens, j’imagine ?
Oui, on est des gosses de la campagne ! Le batteur bosse dans le café dans lequel on est en ce moment, le guitariste travaille dans une manufacture de valises, et moi je n’ai pas de boulot fixe en ce moment : je suis entre le Portugal et l’Espagne. C’est pas chez les Black Bombaim que tu trouveras des graphistes, des designeurs ou des architectes. On n’est pas des branchés, on est des ploucs de Barcelos ! Cette vie rurale a un impact sur votre musique ?
Oui, c’est un monde très monotone et ennuyeux. Ici chez nous, soit tu prends un boulot de merde et tu ne fais rien d’autre, soit tu fais de la musique ! Partir en tournée dans d’autres régions ou pays nous permet d’évoluer et de grandir. La crise économique, dont les Portugais ne sont pas encore sortis, a dû rendre les choses encore plus difficiles, non ?
C’est très compliqué d’être un groupe à Barcelos, et au Portugal en général. N’espère même pas avoir une aide financière pour tourner. Tout devient risqué dans ce pays, plus rien n’est certain. Donc le dilemme, c’est « mon groupe ou mon boulot ». On a choisi de privilégier la musique, et on prend les boulots qu’on trouve pour financer les activités du groupe. Choisir la musique plutôt qu’un boulot « normal », et choisir de rester au Portugal plutôt que d’émigrer en Angleterre, aux États-Unis, au Brésil ou en Angola, comme le font 80 000 personnes chaque année depuis 2011, c’est une façon de militer et lutter contre la crise ?
J’ai déjà pensé quitter mon pays, et c’est le groupe qui fait que je reste, principalement. Avoir un groupe, c’est déjà avoir un but, une ambition et un projet. Malgré l’incertitude de l’avenir ici, je suis heureux avec notre musique.

Ton discours est presque optimiste sur le futur d’une génération qu’on dit « à la traîne » (« geração á rasca »).
Oui, j’imagine que c’est positif. Si tu te sens déprimé ou opprimé par cette crise, il faut avoir un projet, artistique ou pas, qui te plaise vraiment, et qui ne soit pas lié à l’argent. L’argent fait parfois le bonheur, c’est certain, mais le fait de t’en préoccuper outre mesure t’empêche de trouver le bonheur, justement ! Quand on a commencé à jouer il y a quelques années, la crise était déjà là. C’est étrange, mais elle nous a obligé à trouver des alternatives économiques, et donc on a choisi de donner du temps au groupe, plutôt que de se plaindre tout le temps.

Et donc de participer à la création d’une scène musicale à Barcelos ?
Oui, on a ce super festival à Barcelos, le Milhões de Festa [la 5e édition aura lieu du 23 au 26 juillet], organisé depuis 2010 par notre label de Porto, Lovers & Lollypops. La programmation est très pointue, pas grand public, mais elle attire toujours plus de jeunes du coin, qui veulent sans doute combattre la monotonie de leur quotidien, et c’est tant mieux !

Et que penses-tu du public français ?
Franchement, je trouve ce public fantastique - et je ne parle pas des nombreux Portugais qu’on peut rencontrer en France. La grande différence, c’est qu’ils respectent beaucoup le concert et l’artiste : ils sont attentifs, et ils vont te soutenir en achetant tous tes disques, le t-shirt et tout le reste ! Pourtant, je ne pensais pas qu’un groupe portugais pouvait intéresser la France… Le fado, oui, ou les groupes comme Buraka Som Sistema, mais un truc rock… L’important, c’est de conserver votre spécificité portugaise, non ? Et je ne suis pas certain que les Français savent que Buraka Som Sistema est un groupe de Lisbonne, ni même que Legendary Tigerman est un musicien portugais !
Ah bon ? C’est étonnant. De toute façon, on ne veut pas être une copie portugaise de Tame Impala, car ça ne nous permettrait que de jouer au Portugal, ce qui n'est pas notre but. Je pense qu’on a un truc unique, et on essaye de le montrer en dehors de notre pays. On a la chance d’avoir créé des liens forts avec d’autres groupes, notamment ceux qui ont joué avec nous au Sound Bay Fest en avril à Lisbonne : les Américains de Radio Moscow - dont on avait fait la 1ère partie de leur tout premier concert portugais - ou les Bordelais de Libido Fuzz. Vous avez donc déjà pas mal d’expérience.
Oui, on n’est plus tout jeunes ! D’ailleurs, les excellents Killimanjaro, qui ont aussi joué au festival, sont de Barcelos et disent toujours qu’ils ont commencé leur groupe à cause de Black Bombaim ! C’est cool. Quels sont les groupes français qui vous influencent ou que vous écoutez ?
Zombie Zombie (on a joué avec eux au Liverpool Psych Fest en 2014), Magma, Catherine Ribeiro + Alpes. Et ailleurs dans le monde ?
Fela Kuti, The Heads, The Cosmic Dead, Spindrift, Black Mountain, K-X-P…

Et tu nous conseilles de suivre qui au Portugal ?
Sensible Soccers, Gala Drop, The Glockenwise, Bruno Pernadas, Norberto Lobo, Filho da Mãe, Live Low.

Obrigado Tojo !

Black Bombaim sera en tournée en Europe jusque début juin, voici les dates :

21/5 - MungiRock - Mungia, Espagne
22/5 - La Dynamo - Toulouse, France
23/5 - La Poèterie - Saint Sauveur en Puisaye, France
24/5 - Raw Power Festival - Londres, UK
25/5 - The Hope - Brighton, UK
26/5 - Exchange - Bristol, UK
27/5 - The Fat Fox - Portsmouth, UK
28/5 - Wharf Chambers - Leeds, UK
30/5 - Nice and Sleazy - Glasgow, UK
03/6 - 7er Club - Mannheim, Allemagne
04/6 - Magasin 4 - Bruxelles, Belgique
06/6 - Eindhoven Psych Lab - Eindhoven, Pays-Bas

Kino est chercheur d’or noir à Lisbonne. Il est sur Twitter - @Kinonico_NSTS