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Music by VICE

Trent Reznor nous a raconté sa jeunesse marginale dans le Midwest

L'ennui à Cleveland, la genèse de Nine Inch Nails, les bros, la fac, la radio et plein d'autres choses.

par Wilbert Cooper
21 Janvier 2015, 2:30pm


(Photos : Corbis Images)

Quand j’étais jeune, fougueux et désireux de découvrir ce qui se passait au delà des quartiers du Midwest, Trent Reznor était mon modèle. Beaucoup de gens ne réalisent pas que le leader du groupe de metal industriel Nine Inch Nailsa passé son adolescence dans la campagne de l’ouest de la Pennsylvanie avant d’être connu en tant qu’artiste, au beau milieu de ce terrain vague dévasté qu’était le Nord de l’Ohio à la fin des années 80. Le fait d’être capable d’utiliser tout ce qui faisait du Midwest un coin pommé pour le retranscrire dans son art m’a énormément inspiré pendant ma jeunesse. Cleveland était un véritable incubateur pour aiguiser et parfaire sa musique, une fusion des sensibilités de la pop, toute l’agressivité et le coté bruitiste de l’électronique en y ajoutant des textes plein d’émotion. Quand Nine Inch Nails a enfin explosé, les gens ont découvert un groupe avec sa propre identité, sa propre force, une musique, une iconographie et une esthétique uniques.

Aujourd’hui, Nine Inch Nails, avec 20 millions de disque vendus possède un paquet de morceaux et d’albums classiques à son actif, autant de clips et de tournées révolutionnaires. Sans parler du travail novateur qu’a réalisé Reznor en musique électronique, ouvrant la voie à plein de monde, de Kanye West à TV On The Radio. Aujourd’hui, il continue d’exercer son influence après avoir remporté un oscar pour ses B.O. dans les films de David Fincher et son rôle de directeur créatif chez Apple.

J’ai toujours rêvé de retracer la mémoire de Reznor, partant de sa vie d’ado du Midwest au succès international qu’il a connu jusqu’aux rumeurs de nomination auRock and Roll Hall of Fame, alors qu’il se cherchait toujours et voulait développer son art. Je l’ai donc appelé et il m’a raconté tout ça.


DECOUVRIR LA MUSIQUE EN PENNSYLVANIE


J’ai toujours pensé que je ne faisais partie d’aucune scène. Partout où je suis allé, je ne me suis jamais senti à ma place. Il y a pourtant quelques endroits qui ont forgé ce que je suis maintenant. J’ai grandi dans la campagne de Pennsylvanie, j’ai passé 18 ans de ma vie dans une petite ville pourrie au nord de Pittsburgh. À l’époque, pas d’internet et de radios universitaires. Je me gavais de tous les trucs mainstream qui passaient sur les ondes AM et FM. J’ai passé beaucoup de mon temps libre à écouter des disques et à tenter de trouver comment m’évader de ce trou.

J’ai eu de la chance d’être élevé par mes grands parents, ils m’ont toujours soutenu dans tout ce que j’ai entrepris et m’ont même poussé à faire du piano dès mon plus jeune âge. J’étais naturellement bon là-dedans et j’adorais ça. Enfin, je pouvais m’identifier à quelque chose. Le piano m’a apporté une sorte de fierté et d’estime, j’étais capable de faire passer quelque chose avec cet instrument et je sentais que j’y jouais bien. Une fois plus vieux, j’ai monté un groupe, c’était excitant et le rock commençait à prendre de l’ampleur. Par contre, je n’avais jamais approfondi mes cours de basse ou de percussions. Je trouvais que le clavier était plus excitant. Je savais que je voulais être sur scène et m’exprimer à travers la musique.

ROCK'N'ROLL HIGH SCHOOL

Au lycée, les gens montaient des groupes, mais jamais dans l’optique d'en faire quelque chose d’original et d'en faire de l'art. On voulait jouer au bal de promo, dans un bar, faire un petit concert à la fête du village ou je ne sais quel autre plan pourri. On jouait surtout la musique des autres. Ca parait fou, aujourd’hui, à l’heure où les reprises ne sont plus des trucs très courants. Mais à l’époque, c’est ce qu’on faisait. Et les gars connus dans les groupes étaient des types de 40 ans qui reprenaient des classiques. Je voulais tout sauf finir comme ça.

J’ai eu mon bac en 83, à l’époque où la technologie a explosée, les synthés avec, les percussions, etc. À l’époque, j’ai eu l’impression que toutes mes passions s’étaient manifestées en même temps. J’aimais l’idée que la musique nouvelle génération n'ait pas pu exister avant parce que cette technologie n'était pasencore disponible. Je suis anti-nostalgie. Je n’ai jamais pensé que le rock avait pour modèle Led Zeppelin et que tout le monde devait y adhérer. Il y avait un tas de nouveaux trucs qui se développaient dans le domaine de la musique. Et mon heure était venue.

LES BROS ET LA RADIO UNIVERSITAIRE

En sortant du lycée, j’étais parti pour un long cursus. J’étais bon en maths, alors je me suis inscrit dans une fac près de chez moi, le Allegheny College. Ca paraissait cool la vie de campus et les fraternités. Vu qu'au lycée, j’avais toujours eu l’impression d’être un marginal, qui ne s’asseyait qu’avec les autres gens différents du bahut, comme dans les films, à la fac j'ai voulu cassé ce schéma alors je me suis intégré. Je voulais appartenir à quelque chose. Mais une fois là-bas, j’ai réalisé : ces gars étaient tous des trous du cul.

J’ai aussi réalisé que je pouvais rester assis, à faire des calculs toute la journée, mais que ce n’était pas du tout ce qui me passionnait. J’étais au milieu de mecs qui aimaient faire cette merde. Tout ça m’a prouvé que je n’avais pas besoin de confort ou de sécurité, je voulais simplement faire ce qui m’animait : écrire de la musique et la jouer.

Le truc important qui s’est produit quand je suis arrivé à la fac fut d'enfin pouvoir accéder à la station de radio. Je ne savais pas du tout comment ça se passait là-bas. J’ai découvert Joy Division, Bauhaus après qu’ils se soient séparés, Throbbing Gristle et un tas d’autres trucs dont j’ignorais l’existence jusqu’alors. Vous savez, ce sentiment quand tu découvres un groupe pensant que c’est une nouveauté pour finalement te rendre compte qu’ils ont déjà sorti trois albums. Ce truc m’est arrivé des dizaines de fois. J'étais tellement impatient de tout digérer et absorber. C'était vraiment excitant d'être un fan de musique.


LA GENESE DE NINE INCH NAILS

Après la fac, j’ai bougé à Cleveland, à quelques heures de chez moi. Là où j’ai grandi, il y avait deux grandes villes proches : Cleveland et Pittsburgh… J’ai choisi Clevo. Il y avait un super shop de musique là-bas : le « Pi Keyboards & Audio ». Il faut se rappeler qu’à l’époque, un synthétiseur coûtait minimum 3 500 dollars. Ces trucs ne sont pas beaucoup moins chers aujourd'hui d'ailleurs. Donc je faisais la route jusqu’à Cleveland, je débarquais là-bas et emmerdais le vendeur toute la journée à mater des trucs que je n’aurais jamais pu m’acheter. Ils avaient des boîtes à rythmes tellement exotiques, des trucs que personne d’autre n’avait, rien à voir avec ce que tu trouvais à Guitar Center. C’était un lieu où tout était dernier cri, intéressant, à la pointe de la technologie en terme de musique électronique.

J’ai réussi à devenir vendeur là-bas. Je suis donc parti vivre à Cleveland où j’ai commencé à traîner dans la scène. J’ai trouvé quelques groupes qui avaient besoin d’un mec au clavier. Ce qui était intéressant à l’époque, c’est qu’il existait peut-être 10 groupes actifs, mais ils n’avaient aucune stratégie ou objectif précis, leur seule mission était de décrocher un deal pour un album. Tous ces groupes essayaient de jouer le plus possible dans les petits bars ou d’autres spots dans le but d’être repérés par un label et de signer un gros contrat. C’était ça le plan, ça n'est jamais arrivé aux gens que je connaissais, mais c'était la stratégie.

Dans mon esprit, je me voyais jouer dans les Smiths ou avec une fratrie qui n’existait pas. Mais à Cleveland, tout le monde s'en foutait de la musique que j’appréciais. Je trouvais très peu de gars qui partageaient mes goûts musicaux, qui avaient les mêmes sources d’inspiration et qui voulaient s’investir avec autant d’énergie que moi dans quelque chose dont les résultats n’étaient pas assurés.

À Cleveland, rien ne se passait, un peu comme quand j’étais gosse. J’avais toujours l’impression d’habiter une bourgade. Ok, il y avait peut-être plus de ressources et d’opportunités, mais je ressentais toujours que la ville pouvait te miner à tout moment. Et tout ça m’a motivé à bosser et à percer la musique.

J’ai trainé à droite à gauche pendant plusieurs années, en jouant avec différents groupes et je suis arrivé à un point où j’avais besoin de me lancer dans ce que j’avais toujours repoussé. Je me suis regardé dans la glace pour me demander : « Est-ce que je suis capable d’écrire quelque chose ? » et c’est comme ça que Nine Inch Nails est né.

DEVENIR UNE PRETTY HATE MACHINE

Quand je vendais du matos de musique aux gens, j’ai rencontré un type qui avait un studio d’enregistrement près du centre ville, à Cleveland-Est, là où on avait l’impression que la ville avait été littéralement bombardée. C’était une sorte de terrain vague avec des trous dans la toiture de la baraque, le déclin de l’Amérique dans toute sa splendeur. Je savais que Prince, dont je suis fan, avait travaillé dans un studio pour ne pas payer ses sessions d’enregistrement. Alors j’ai tenté le coup, et j’ai bossé là-bas. J’ai appris moi-même tout ce qui était technique. J’étais aussi le gars qui faisait tout le sale boulot, comme nettoyer la pisse sur la cuvette des chiottes. Mais c'était ok, j’avais accès à un studio d’enregistrement et je restais aussi longtemps que possible le soir, à mémoriser tous les boutons et à travailler sur mes démos.

Mes premiers textes étaient merdiques et superflus, exactement ce que j’étais à l’époque : «j’adore The Clash donc laissez moi écrire des morceaux politiques bancales auxquels je ne crois même pas, c’est la mode… » Je ne trouvais pas ma voix jusqu’à ce que je réalise que j’amassais un tas de conneries. J'avais un journal rempli de textes, de trucs qui me passaient par la tête et qui avaient besoin de sortir. Je devenais dingue. C'était des trucs bourrés de haine. J’ai réalisé que beaucoup de ces textes pouvaient finalement donner de bons lyrics, et je me suis demandé ce que ça donnerait si je les associais à de la musique.




J’ai fait mes trucs et j’ai enregistré quelques morceaux que j’ai finalement fait écouter à un pote, qui est plus tard devenu le manager de Nine Inch Nails. Je lui ai tendu la cassette que j’avais enregistrée et je suis parti en courant. Il m’a appelé quelques heures plus tard et m’a dit : « si tu as l’intention de faire quelque chose avec ça, je serai ravi de faire partie de l’aventure. »

J’ai pensé que l’inspiration — avec ce confort qui consiste à penser que le succès n’arrivera jamais et que personne ne voudra écouter ton truc — suffisait à me dire « Ok , je pense pouvoir en faire quelque chose, du moins je vais essayer. » C’est à ce moment-là qu’a débuté le chantier de l’album Pretty Hate Machine.

TROUVER SA VOIE

Une fois le groupe en place, des petites salles et plusieurs bars nous faisaient jouer. Wax Trax a été un label qui nous a énormément inspiré. Les clubs gothiques qui jouaient leurs disques aussi. J’avais une poignée de potes et on pensait tous avoir bon goût. On prenait les idées de tout le monde.

Il y avait un club qui s’appelait le Phantasy Nightclub. On a répété là-bas, à l’étage. Des groupes comme Jesus and Mary Chain jouaient dans cette salle, ce qui faisait de cet endroit le spot le plus cool de la ville. Je me souviens d’avoir transporté le matos de Psychic TV à l’étage et j’ai aussi sauvé le concert de Jesus & Mary Chain car le batteur n’avait emmené que deux baguettes et en avait paumé une. Ce sont de très bons souvenirs aujourd’hui. Ce n’est pas l’endroit où tu rêvais de finir mais ça nous a aidé à nous motiver, à façonner notre son et ça a eu une influence indéniable sur notre musique.

Quand je suis parti à Cleveland, c’était dans un élan de liberté, pour prendre un nouveau départ. Je n’étais plus le même. Comme si j’étais sorti de moi, je ne me souciais plus d’appartenir à un club ou d’en remplir un. Il était question d’expression et de redéfinition de soi-même. Il y avait aussi de la posture là-dedans, c’est sûr — mais c’était sincère. J’expérimentais, je testais des choses et j'essayais de savoir qui j'étais vraimen. J’essayais inconsciemment de savoir, en tant qu'artiste, ce que j'avais dans le ventre.


« Burn » est l’un des morceaux préférés de Wilbert. Suivez le sur Twitter.